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Focus

Libres d'aimer : romances captives au cinéma

Great Freedom 1
Que reste-t-il à l'individu incarcéré, sinon les relations sentimentales et charnelles qu'il tisse avec ceux qui constituent désormais l'horizon indépassable de son nouvel environnement? Un questionnement largement exploré par le cinéma de fiction, en témoigne la diversité des représentations qui constituent le présent corpus.

Sommaire

Les ailes du cœur

Confisquer à un individu sa capacité d'auto-détermination revient à réduire à la portion congrue son expérience humaine de l’existence. Mais plus encore que de l’extraire de la société de consommation effrénée où les êtres supposément libres sont autorisés à jouir, l’incarcération d’un paria étend son emprise jusqu’au cœur même de sa vie intime et sentimentale.


Hormis à la faveur des visites conjugales, dont certaines débouchent sur ces fameux « bébés parloirs » , ainsi que des relations épistolaires, dont on sait qu’elles donnent parfois lieu à des liaisons extrêmement complexes, le détenu moyen se voit abandonner à une forme de misère sexuelle et affective contre laquelle sa marge d’ajustement s'avère restreinte. Mais une règle n’étant rien sans la possibilité théorique de sa transgression, un tel dénuement – contre nature, dirait-on – se mue inévitablement en un terreau fertile à l’épanouissement de toutes les manigances et, conséquence logique, suscite l'intérêt d’auteurs de fictions, cinéastes en tête.


Cette assertion, maintes fois vérifiées par le passé, l'est à nouveau par le dernier film de Sebastian Meise, Great Freedom (Große Freiheit, en version originale). Sise dans l’Allemagne d’après-guerre, l’œuvre adopte un angle d’attaque inédit : celui de la criminalisation de l’homosexualité masculine selon l’article 175 du code pénal, en vigueur jusqu’en... 1969.

Dans pareil contexte, les prisonniers de camps de concentration LGBTQ+ furent, lors de la chute du IIIème Reich, directement transférés vers de simples établissements pénitentiaires. Au-delà d’évoquer un fait historique aussi scandaleux que méconnu, le film soulève, en sous-texte, un questionnement éternellement rebattu : est-on réellement captif dès lors qu’on refuse de se soumettre à une loi inique ? Car, aux yeux d’Hans Hoffmann, le personnage interprété par Franz Rogowski, la seule liberté qui vaille est celle d’aimer. Et d’être aimé en retour.


L’exception LGBTQ+

Encore de nos jours, il est admis que l’univers carcéral est en moyenne plus délétère pour la communauté LGBTQ+, trop souvent prise pour cible par d’autres détenus, voire même par le personnel pénitentiaire. Dans Great Freedom, Sebastian Meise choisit de mettre en scène une cohabitation forcée entre Hans Hoffmann et un meurtrier nommé Viktor (Georg Friedrich), lequel se caractérise par une espèce d’homophobie consensuelle propre à son temps. Le film retranscrit subtilement le changement de regard qui s’opère dans le chef de Viktor à mesure qu’il se confronte à l’altérité. De toutes les relations qu’entretient Hans lors de ses emprisonnements successifs, la leur est sans doute la plus significative, eu égard à sa longévité – elle traverse toutes les époques du film – ainsi qu’à sa capacité à transfigurer la réalité par une fiction hautement improbable.

Great Freedom 2

Crédits : Imagine Film

Au-delà du contexte socio-historique particulier de Great Freedom, les représentations cinématographiques de romances LGBTQ+ en captivité ne manquent pas. Généralement, celles-ci tendent à s’approprier le paradoxe inhérent à la prison, à savoir que son organisation intrinsèquement non mixte réunit malgré elle les conditions favorables à l’épanouissement d’une hypothétique relation amoureuse entre des personnes de même sexe. Pour autant, loin s’en faut d'être une sorte de baisodrome où la sexualité débridée des individus se verrait systématiquement épanouie pourvu que ceux-ci s’en donnent les moyens, comme le suggère parfois le I Love You Philipp Morris de Glenn Ficarra et John Requa.

« L'enjeu LGBTQ+, s’il est déterminant quant aux conditions de possibilité d’un rapprochement, n'est jamais central. — »

Une réalisation dont le traitement de la question LGBTQ+, pour le moins second degré, ne pourrait contraster davantage avec la gravité du sujet abordé par Great Freedom. Bien qu’écrite dans un registre parodique, la scène lors de laquelle Steven Russell (Jim Carrey) tâche d’expliquer à son nouveau compagnon de cellule qu’il peut tout obtenir en échange d’une simple fellation apparaît à la fois simplificatrice et quelque peu indécente au regard de la précarité de la plupart des individus gays jetés en pâture dans des atmosphères hautement masculinistes. Néanmoins, elle fait étrangement écho à un moment-clé de Great Freedom, lors duquel Viktor tente de monnayer un service demandé par Hans Hoffmann – faire en sorte que son amant reçoive un message codé – contre le même type de prestation orale.

Un événement qui constitue un tournant du film de Sebastian Meise, faisant écho à bien d’autres réalisations mettant en scène des amants de même sexe en réclusion. Pour le dire simplement : en prison, nécessité fait loi. Parmi un panel fourni d’histoires de ce type, on peut difficilement ne pas citer la série Orange Is The New Black, dans laquelle le personnage de Piper (Taylor Schilling) – déjà engagée par des fiançailles d’ordre hétérosexuel – revient à ses premiers amours en la personne d’Alex (Laura Prepon), codétenue à qui elle doit pourtant sa condamnation. En ce sens, l’enjeu LGBTQ+, s’il est à nouveau déterminant quant aux conditions de possibilité d’un rapprochement, n’est cependant jamais central : le dénuement induit par l’emprisonnement révèle juste ce que chacun possède encore d’humanité, laquelle, en dernier recours, fait fi des schémas conventionnels qui caractérisent la société dite libre, en un énième paradoxe inhérent à la privation de liberté.


Partenaires dans le crime

Il suffit de se plonger dans Carpinteros (Woodpeckers) – commis par José Maria Cabral – pour se convaincre qu’entretenir une relation d’ordre hétérosexuel derrière des barreaux relève de la gageure. Les couples en question y sont réduits à inventer une espèce de langage des signes pour communiquer d’un bâtiment à l’autre, selon une véritable coutume en vigueur dans une prison de République Dominicaine, celle-là même où le tournage s’est d’ailleurs déroulé. Une bonne dose d’intrigue, ainsi que l’intervention providentielle du réalisateur-scénariste, seront nécessaires afin que Yanelys (Judith Rodriguez Perez) et Julian (Jean Jean) parviennent à échanger un premier baiser. Une telle conjoncture n’étant donc que trop peu propice à l’aboutissement d’une relation entre bagnards de sexe opposé, il n’est pas étonnant que, lorsque celle-ci a lieu, elle se produit plus volontiers entre captifs et geôliers.

« Phénomène psychologique charriant avec lui son lot d’ambiguïté, le syndrome de Stockholm fait partie de ces potentialités carcérales que la fiction n'a pas manqué de s’approprier. — »

Si ces archétypes tendent la plupart du temps à se haïr, le cinéma et la télévision ne sont pas avares de représentations au sein desquelles les deux camps trouvent leur compte dans un échange de bons procédés allant de la simple camaraderie à la romance la plus passionnée. Arizona Junior, des frères Coen, est un exemple parlant de cette dernière configuration, bien que la ritournelle dépeinte, écrite dans une veine satirique et confinant à l'absurde, ne puisse se targuer d'aucune réelle crédibilité. Dans l’intervalle entre ces extrêmes, bien des exemples revêtent un caractère équivoque dont on peut esquisser le spectre.

Phénomène psychologique charriant avec lui son lot d’ambiguïté, le syndrome de Stockholm fait partie de ces potentialités carcérales que la fiction n'a pas manqué de s’approprier. Dans ce registre, Portier de nuit – réalisé par Liliana Cavani en 1974 – s'écarte légèrement de la thématique, en ce sens qu’il situe un pan de son action dans un camp de la mort nazi. Présentées sous la forme de flash-backs, les séquences concentrationnaires mettent en scène les émois sadomasochistes auxquels sont sujets Lucia, une jeune déportée juive interprétée par Charlotte Rampling, et l’un de ses bourreaux nommé Max (Dirk Bogarde). Jugé problématique à sa sortie, le film a largement défrayé la chronique, certains y voyant une érotisation du nazisme, ainsi qu’une forme de négationnisme quant à la représentation de la victime appelant de ses vœux son sort funeste.

Un autre cas, non moins questionnant, de syndrome de Stockholm concerne la relation qu’entretiennent Tiffany “Pennsatucky” (Taryn Manning) et le gardien Charlie Coates (James McMenamin) dans la série Orange Is The New Black, encore elle. Parmi la myriade d’histoires sentimentales qui traversent le show, la leur est saillante à plus d’un titre puisqu’elle se voit entachée d’un viol et se conclut par une association criminelle relativement imprévisible. Bien qu’on s’explique mal la raison pour laquelle Pennsatucky semble irrépressiblement attirée par Coates malgré son acte, on mettra au crédit d’OITNB la façon – particulièrement respectueuse au regard de bien d’autres fictions moins scrupuleuses – dont elle aborde la question épineuse des agressions sexuelles : y est adopté le point de vue de la victime, mais sont aussi traitées les répercussions émotionnelles dont celle-ci souffre inévitablement, lesquelles se voient trop souvent éludées par une fuite en avant scénaristique propre à la majeure partie des réalisations qui s'emparent du sujet.


Et si Pennsatucky et Coates ont pu, sur base d’un élan spontané, envisager de vivre en cavale suite à leur fuite commune, d’autres partenariats improbables entre criminels et membres du personnel pénitentiaire sont à l’origine de machinations pour le moins préméditées. A cet égard, la mini-série Escape at Danemorra apparaît comme un exemple relativement unique de “syndrome de Stockholm inversé”. Inspirée d’un fait divers ayant vu, en 2015, deux détenus s’échapper de la prison d’État de Clinton (New York), cette production a ceci d’original qu’elle met en scène la dépendance affective développée par une employée de l’établissement, Tilly Mitchell (Patricia Arquette), pour David Sweat (Paul Dano), un détenu dont elle supervise le travail. 

Objet unique dans le paysage des représentations carcérales, la série confirme néanmoins l'hypothèse formulée plus haut : la nature ayant horreur du vide, les couples les moins probables trouvent en la prison un creuset favorable pour s'y former, en dépit des règles implicites qui régissent le monde extérieur. Ainsi dominée par ses sentiments, et en proie aux affres d’un quotidien qu’elle exècre, Tilly se mue alors en une véritable marionnette au service des desseins, mûris en cours de route, de son amant de fortune.

Une configuration atypique dont le traitement – très premier degré dans le cas d’Escape at Dannemora – se situe aux antipodes de celui choisi pour Arizona Junior, des frères Coen. Annonciateur d’une filmographie sans précédent dans sa propension à souligner l’absurdité de la société américaine, le film s'ouvre sur une succession de saynètes burlesques qui se chargent de rendre possible l'intimité naissante des futurs époux, le braqueur H.I. (Nicolas Cage) et une officière de police nommée Ed (Molly Hunter). Ce que le film questionne, c’est la latitude dont jouit un criminel multirécidiviste pour se réassimiler à un corps social duquel il se voit ostracisé, lui qui porte les stigmates dont il aura toutes les peines du monde à se départir. Si la tâche semble moins insurmontable qu'il n'y paraît aux côtés d'Ed, représentante de la loi dont la respectabilité rejaillit sur l'époux, elle s'avère d'autant plus complexe que c’est précisément elle qui pousse le délinquant repenti à la faute. Par un humour acerbe, Arizona Junior fantasme une réalité parallèle où le crime n'est plus considéré comme tel, s'il est commis au nom d'une certaine idée de la justice et de l'égalité, en une critique évidente du libéralisme étasunien. La romance invraisemblable dont il est le point de départ n'est jamais qu'un prétexte.


Simon Delwart

Crédits images : Imagine Film


Great Freedom : agenda des projections

Sortie en Belgique le 16 février.

Distribution : Imagine Film

En Belgique francophone le film sera projeté dans les salles suivantes :

Bruxelles : Le Palace, Vendôme, Cinéma Galeries

Wallonie : Plaza ArtHouse , Imagix Tournai, Quai 10, Le Churchill , Ciné Versailles, Cinéma Cameo

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