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Focus

Les cris de la ville

Trois cris de Paris - gravure
En sons, en images - fixes et mobiles - et en musique (sans oublier la littérature et le cinéma), une visite des rues, des places et des marchés de Paris et de Londres à l'écoute des cris qui leur donnent vie.

Sommaire

En commençant cet article sur les cris des marchands ambulants dans les grandes villes européennes depuis la Renaissance, je ne soupçonnais pas que j’allais me trouver face à une matière si vaste et si abondante ! J’ai dû faire des choix, me contenter de deux grandes villes : Paris et Londres. Dans ce premier choix, j’ai dû renoncer à l’exhaustivité pour me concentrer sur une sélection représentative de l’ensemble de la question, pour ne pas être indigeste. Des sons, des images fixes et mobiles, de la musique, de la littérature, du cinéma, de quoi satisfaire un maximum d’envies. Il ne vous reste plus qu’à vous promener dans les espaces commerciaux modernes pour capter leur ambiance particulière…


Anne Genette


Paris : Ambiance de marché :


« A la crevette, à la bonne crevette, j'ai de la raie toute en vie, toute en vie. » « Merlans à frire, à frire. » « Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. »  « Voilà le maquereau, mesdames, il est beau le maquereau. » « A la moule fraîche et bonne, à la moule ! »  « Vitri, vitri-er, carreaux cassés, voilà le vitrier, vitri-er » « Chiffons, ferrailles à vendre » « peaux d' lâ-pins. » « La Valence, la belle Valence, la fraîche orange. »  « Voilà d'beaux poireaux » « Huit sous mon oignon » « Haricots verts et tendres, haricots, v'là l'haricot vert. » « Bon fromage à la cré, à la cré, bon fromage. » — d’après La Prisonnière – Marcel Proust

Il fut une époque où les rues des villes résonnaient des cris des marchands ambulants vantant les mérites de leur marchandise au moyen de formules lapidaires aux vertus musicales.

Paris : les cris en musique

Des compositeurs y ont puisé une source d’inspiration jubilatoire et ce dès le XVIème siècle. Un magnifique exemple de ce qui va devenir un genre répandu dans plusieurs villes européennes s’intitule « Chanson nouvelle de tous les cris de Paris ». L’auteur ne s’est pas fait connaitre, la musique en est perdue, seule l’indication « se chante sur l’air de la Volte de Provence » a subsisté. Le texte fait un relevé précis du panier de la ménagère parisienne dans les années 1500.

Les choses se corsent lorsque le substrat musical devient polyphonique et que le texte vient offrir des couleurs et des rythmes par le biais d’onomatopées judicieusement choisies.

Ainsi en 1528 parait « Les cris de Paris » de Clément Janequin suivis en 1578 par « La Fricassés des cris de Paris » de Jean Servin. Ces deux exemples par la superposition des voix reproduisent l’ambiance sonore d’un marché aux heures de pointes dans une joyeuse cacophonie de laquelle émerge le nom des produits vantés : chou, figue de Marseille, escargot, etc…

Chaque ville avait ses cris réglementés en fonction de chaque corporation de métier. Gare à celui qui innovait pour vendre ses harengs ou ses raves sur une autre mélodie que celle homologuée par sa corporation.


Après le son, l'image

Dans le domaine iconographique, les références ne manquent pas : dessins représentants les différents marchands ambulants ou les petits métiers, scènes de genre plus vraies que nature, plus d’une centaine de références sont répertoriées.

 Au tout début du XVIIIe siècle, l'une des plus célèbres séries de gravures représentant les petits commerces ambulants est celle des Cris de Paris éditée par Jacques Chiquet.

Cris de paris Chiquet

Les Études Prises Dans le Bas Peuple, Ou Les Cris de Paris parait  en 1737 et rassemble une collection de 60 portraits de petits métiers parisiens d’après les dessins de Bouchardon, gravés à l’eau forte par le comte de Caylus.

Comte de Caylus

Au XIXème siècle parait l’estampe « Les Cris de Paris. Marchands ambulants » ainsi que « L’Alphabet grotesque des cris de Paris » conservées toutes deux à la Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographies.

Alphabet grotesque

À la même (Belle) époque, il existe de nombreuses versions iconographiques décrivant ces petits métiers s’exerçant dans la rue.


En chanson...

En 1881, le compositeur Edouard Deransart (18.. – 1905) produit " Les Cris de la rue", une saynète-panorama en un tableau sur un texte de Charles Blondelet et Félix Baumaine, évoquant ces métiers.

Londres : la photo acoustique de Peter Cusack

La ballade de John Lydgate of Bury

À Londres, la corporation des marchands de fruits et légumes ne date pas d’hier. Possédant leur propre mode vestimentaire, ils ont développé leur façon de parler, véritable pain béni pour les poètes, chansonniers et musiciens, toutes époques confondues.

Un des plus anciens témoignages de leur idiome est une ballade écrite par le moine et poète John Lydgate of Bury (c. 1370 – c. 1451) vers 1409.  « London Lyckpeny » décrit les cris des marchands et leurs slogans pour vendre des fraises et des cerises. Derrière les mots, se cache une satire d’un provincial venu dans la capitale et victime des différents vendeurs qui lui réclament de l’argent.

“Then onto London, I dyde me hie, Of all the land it beareth the pryse; "Gode Pescode," owne began to crye, "Strawpery ripe, and cherrys in the ryse" Owne bad me draw nere, and by some spyce, Pepper and saforne, they gan me bede, And for the lack of mony, I might not spede. Then I went forth by London Stone, Throughout Canwyke-streete; Drapers of cloth offered me anone, Then comes in one cryed, "hot shepe's feet" - One cryed "mackerel!" "Peasen green" another gan grete; And bad me by a hoode, to cover my heade; But, for want of mony, I might not spede. Then I hyd me to Estchepe; One cryes, "Rybbes of beef and many a pye," Pewter pottes, they scattered in a hepe, There was harpe, pype and mynstrelyse, "Yea by cock!, Nay by cock!," some began to crye Some songs of Jenken and Julian, for there mede, But for lack of mony, I might not spede” (extrait)

Cette ballade marque le point de départ de l’appropriation des cris des marchands par les compositeurs anglais. Le Cries of London apparait vers le début du XVIIème siècle. Sur une pièce instrumentale du genre fantaisie à quatre ou cinq parties viennent se greffer les cris rythmés des marchands donnant l’impression d’être dans une rue animée un jour de marché et d’entendre par une fenêtre ouverte, des musiciens répéter leur très sérieuse musique.


Les Cries of London en musique (XVI et XVIIème siècle)

The Cries of London d’Orlando Gibbons (1583 – 1625) se présente comme un petit tableau mêlant sérieux et humour. Le ton est donné par la psalmodie du début : « Il est trois heures passées et voilà un beau matin ».  Sur un fond de consort de violes jouant un très grave In Nomine, se font entendre plus de 80 cris commerciaux : « Mussels, sprat, oysters, ripe chestnuts, fresh herrings, white turnip, cabbage, hot puddings, fine Seville oranges ». La journée se poursuit au son des violes et des cris jusqu’à celui du veilleur de nuit commandant de moucher les chandelles et de dormir. Voilà bien un prototype de paysage sonore tel ceux de Peter Cusack dans Your Favorite London Sounds.

Les Cries of London de Thomas Weelkes et ceux de Richard Dering reposent sur le même principe.


Parallèlement à ces réalisations sophistiquées, paraissent des collections de round and catches contenant des cris de marchands. Thomas Ravenscroft (1590 – 1633) publie en 1609 l’anthologie Pammelia bientôt suivie par un deuxième volume intitulé Deuteromelia et contenant cent pièces anonymes conçues pour trois à dix voix dont le célèbre « Three Blind Mice », un classique des nursery rhymes. On y trouve aussi plusieurs versions de « New Oysters », traitées en canon ou sous d’autres formes polyphoniques. En plus du jeu rythmique, les sonorités des mots deviennent jouissives. Ici, la version de Thomas Ravenscoft :

« A Quart a Penny », « I Can Mend Your Tubs and Pails », « Have You Any Work For The Tinker ? » ou « Broom For Old Shoes », véritables slogans avant la lettre sont recyclés de manière savant avant de se retrouver sous forme de fragments dans la musique instrumentale comme  dans le In nomine « Crye » à cinq voix de Christopher Tye (1498 - 1573).


Les Cries of London en musique (XIXème et XXème siècles)

Certaines denrées ont connu les honneurs de la poésie. C’est le cas des cerises mures (cherry ripe) :  « Cherry ripe, cherry ripe, Ripe I cry, Full and fair ones Come and buy. Cherry ripe, cherry ripe, Ripe I cry, Full and fair ones Come and buy.» : poème de Robert Herrick (1591–1674) mis en musique par Charles Edward Horn (1786–1849) dont on trouve de nombreuses variantes non seulement auditives mais aussi picturales. 

Frank Bridge (1879 - 1941) en propose une version pour cordes dans ses Old English Songs

(Aller à 3'54)


La comptine « Hot Cross Buns » d’après les petites brioches marquées d’une croix sont un autre exemple d’un cri commercial ayant acquis ses lettres de noblesse, de manière pérenne.


Et en littérature...

Du côté des libraires, le cri de ville fait aussi recette.

Dès 1757, parait à Londres une riche collection de cris de ville dont les auteurs sont restés dans l’anonymat. The Cries of London Calculated to Entertain the Minds of Old and Young suivi en 1775 par The Cries of London, as they are daily exhibited in the streets et The Cries of London: for the Instruction of Good Children (1795) ont été réédités à de nombreuses reprises, preuve du succès rencontré par ces recueils abondamment illustrés.
Cries of London

Une des œuvres les plus célèbres du peintre et graveur hollandais Marcellus Laroon (1653–1702) est Cryes of the City of London Drawne after the Life gravés en 1687 par John Savage.


Né à Bruxelles, Anthony Cardon (1772–1813) a mené une carrière d’illustrateur de livres à Londres. Sa série Cries of London décrit la vie des rues dans les années 1790.

 Cardon

La production se poursuit au XIXème siècle, révélant la réalité sociale précaire de ces travailleurs au nombre desquels figurent souvent des enfants.

Le peintre William Marshall Craig réalise en 1804 une série consacrée aux marchands itinérants londoniens: Itinerant Traders of London in their Ordinary Costume with Notices of Remarkable Places Given in the Background.

William Marshall Craig

Citons encore The Cries of London Drawn From Life with Descriptive Letter-press, in Verse and Prose de Lord Thomas Busby paru en 1823 et The Cries of London et The new cries of London de James Bishop, datant de 1847.

Pour ceux que cela intéresse...


Du côté de l'iconographie

Les artistes peintres et graveurs se sont aussi emparés du sujet.

L’aquarelliste anglais Paul Sandby (1725-1809) créé vers 1760, une série intitulée London Cries décrivant le quotidien laborieux pour ne pas dire misérable des marchands ambulants, des tenanciers d’échoppes et d’étals.  

Le peintre anglais Francis Wheatley (1747–1801) a présenté à la Royal Academy entre 1792 et 1795 plusieurs toiles consacrées aux Cries of London.


À l’époque victorienne, Augustus Edwin Mulready (1844 –1904) s’est fait une réputation en peignant des scènes de rue montrant des marchands, pour la plupart des enfants vendant fleurs et allumettes. 


Une renaissance au XXème siècle ?

« Hallo hallo, ménagères profitez de mon passage. Je ramasse vieux cuivres, vieux fers, vieux plombs, vieux zinc, vielles machines à laver, vieilles citernes… »

Le camion du marchand de mitraille passe encore dans les rues de certaines villes de nos régions.

Dans mon enfance, le laitier, le brasseur et parfois le marchand de paniers en osier se signalaient par une annonce spécifique assortie d’un solide coup de klaxon.


En 1974, Luciano Berio (1925-2003) donnait une suite au patrimoine précité. Ses Cries of London pour huit voix sur un texte en anglais de la main du compositeur est un cycle de sept cris à l’architecture complexe mais aux contours populaires, véritable exercice de style sur les bien-connus cris commerciaux londoniens.  

 

Dans le même ordre d’idée, Cri(m)es of New York pour douze voix mixtes a cappella de François Narboni donne en 1998 ses premiers cris à la ville de New York.

 

En  2001, les Songs and Cries of London Town du compositeur anglais Bob Chilcott pour chœur à quatre voix, deux pianos et percussion optionnelle évoquent la ville de Londres à différentes époques. Le premier mouvement de l’œuvre « Come Buy » ainsi que le dernier « Good Morrow » se basent sur le texte anonyme du 17ème siècle déjà utilisé par Orlando Gibbons dans ses Cries of London. On y retrouve les denrées proposées à la gourmandise du peuple londonien dont les huitres « nouvelles ».


Pour finir cet article en beauté et montrer que le genre « cri » a encore de beaux jours devant lui, Les Cris de Marseille conçus pour chœur mixte à douze voix en 2005 par le compositeur français Régis Campo réunit l’ancien et le nouveau. Dans le langage savoureux et unique du sud, voici juxtaposés les cris des commerçants du Vieux port, de la Criée, des marchés et les cris des supporters de l’Olympique de Marseille assortis de sous-entendus que notre proximité temporelle nous permet de comprendre à demi-mot, ce qui devait être le cas de nos ancêtres lorsqu’ils entendaient certains cris, devenus hermétiques pour nos oreilles. 


En clin d'œil, le film de George Cukor, My Fair Lady, où un professeur de phonétique fait le pari de transformer une jeune marchande de  fleurs à l'accent « cockney-argotique » en une distinguée lady à l'anglais irréprochable.



Anne Genette



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