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Focus

La solitude de l'auto-entrepreneur

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Loin des modèles qui le veulent libre et maître de son temps, l'ordinaire de l'auto-entrepreneur conjugue contraintes horaire et tâches peu rémunérées, confinant à une forme de salariat sans protection sociale.

Sommaire

« — En moyenne un auto-entrepreneur gagne moins de 10 000 euros / an, dans 90% des cas il gagne moins que le SMIC tandis qu'ilenregistre une moyenne de 58h/semaine, 6 jours/7. — »

Les mots de l'emploi

« À l'origine connu sous l'appellation « auto-entrepreneur », nous apprend Wikipedia, le régime de « micro-entrepreneur » est un régime français de travailleur indépendant créé en 2008 pour simplifier la gestion administrative en remplaçant toutes les cotisations sociales et tous les impôts et taxes par un versement unique et proportionnel au chiffre d’affaires. »

Interrogés par le site InternetActu, Jean-François Barthe, Michel Grossetti et Nathalie Chauvac, auteurs de l'étude Les startups, des entreprises comme les autres, soulignent deux points importants. D'une part, que « les croissances très spectaculaires des quelques startups toujours citées sont très exceptionnelles par rapport à la masse des entreprises revendiquant des innovations et connaissant un développement modeste. (..) Comme dans toutes les activités de création, les rares très grands succès sont à mettre en rapport avec une base immense de personnes engagées dans ces activités sans aller au-delà d’un certain niveau de développement et de notoriété. »

Les start-up des entreprises comme les autres.jpg

D'autre part, il est aussi important de briser le mythe de la réussite individuelle : « L’entrepreneur solitaire ayant une vision précise est en effet une figure un peu abstraite et théorique qui correspond rarement à la réalité. Nos observations convergent avec de nombreux autres travaux, en sciences de gestion notamment, sur le fait que la majorité des entreprises de ce type sont fondées par plusieurs personnes. Il y a des cas d’entrepreneur unique, mais, même dans ce cas, celui-ci s’appuie beaucoup sur des relations personnelles et n’est donc certainement pas solitaire. »

La Belgique maintient une distinction entre micro-entrepreneur et auto-entrepreneur, ou encore, entreprise individuelle. Cette fiche dresse un inventaire des avantages et des inconvénients de chaque statut.

Comme en France, le secteur de l’entreprise semble avoir bénéficié de ces ajustements législatifs, faisant preuve d’un regain de dynamisme : « 2016 marque un nouveau record avec une augmentation de 8,7 % du nombre de créations d’entreprises » note Le Soir à l’heure des bilans. Mais c’est pour tempérer aussitôt : il s’agit principalement de sociétés dont le siège principal se trouve à l’étranger. Et de mentionner cette singularité belge : « On constate que dans notre pays, la santé de l’entrepreneuriat va de pair avec la conjoncture économique. Ce n’est pas le cas partout : dans la plupart des pays, la part d’indépendants augmente quand l’économie va mal. »

La part d’indépendants augmente quand l’économie va mal ? Une phrase qui pourrait nous mettre sur la piste de réalités moins engageantes.

Une société en mode start-up

En 2013, Rue89 lance un appel aux lecteurs qui œuvrent sous ce statut en leur demandant les raisons de leur choix. Venues en nombre, les réponses renvoient à des objectifs concrets clairement spécifiés : créer ou maintenir une activité ; payer ses charges après avoir encaissé ses recettes ; apprendre de nouvelles compétences (Je me découvre des talents commerciaux et un goût pour la négociation que je ne me connaissais pas. Brigitte Martin, secrétariat à distance) ; ne plus travailler au noir ; arrondir ses fins de mois (en complément d’un travail en CDI) ; compléter sa retraite ; ne pas subir les contraintes imposées par un employeur ; avoir des horaires flexibles ; éviter le RSA ; se créer un travail à défaut d’en trouver.

Se créer un travail à défaut d’en trouver : ce dernier point s’exprime dans un second témoignage publié dans le Huffington Post en 2018 :

« En devenant auto-entrepreneur, je gagnais sur tous les tableaux : un nouvel emploi (celui que je désirais), un nouveau statut (chef d'entreprise) et une nouvelle vie (celle d'une vraie indépendance). J'étais dans la tendance, celle d'une société en mode start-up, qui honnit toute subordination, tout patron, toute contrainte, toute dépendance, tout lien aliénant et brimant. Un monde du travail nouveau qui rendra le monde meilleur. Le salariat? Dépassé ! C'est pour les travailleurs à la petite semaine, les losers, les paresseux, les pantouflards, ceux qui attendent que le labeur leur tombe tout cuit dans le bec. Pour couper court à tout argument, on assène enfin : les millennials, eux, ils n'en veulent pas du salariat ! (...) La réalité que j'ai rencontrée, la voici: d'abord, un auto-entrepreneur n'est pas un chef d'entreprise. Il a créé son emploi et c'est tout. C'est embêtant mais vous y faire vous évitera de perdre du temps en démarches inutiles auprès d'organismes bancaires. Il n'est pas non plus indépendant car s'il n'a pas de patron, il a des clients. Qui se conjuguent au pluriel. Ce qui signifie que vous multipliez les inconvénients de la subordination par autant de clients potentiellement désagréables ("moi je ne paie que si je suis content!"). L'auto-entrepreneur n'est pas libre non plus. Ni de ses horaires (il travaille sept jours sur sept), ni de sa rémunération (le client propose, l'auto-entrepreneur dispose), ni de son activité (il lui faut élargir, jusqu'à l'absurde, son champ d'action, pour rester compétitif), ni du choix de son financement (un crédit à la consommation à taux usurier ou rien), ni de son statut (un jour freelance, le lendemain salarié déguisé, le reste du temps, chômeur entre deux missions), ni de sa trésorerie ("moi, je paie si je suis content, je suis le client!..."). La liste est longue et se déroule sur fond d'absence de protection sociale (assurance-maladie-chômage-retraite), d'absence de congés-payés, d'absence de code du travail.(…) Entre mes contributions à Facebook, Google et autres GAFA et les charges que ne j'étais pas supposée avoir, je confirme que le business rapporte à tous (banques, assurances, Urssaf) une belle part de gâteau. Pour vous, les miettes. Quand il y en a. »

Enchaîné à la cause de l'émancipation

« Loin de l'image véhiculée par l'idée de la "liberté d'entreprendre" ou d'une amélioration du statut du travailleur permettant la fin de la subordination juridique du salarié, le statut de micro-entrepreneur viserait également à imposer directement à soi-même les lois du marché, c'est-à-dire à permettre une auto-aliénation, et non une émancipation. »

Ces propos sont extraits de Wikipedia qui consacre un chapitre entier à la critique du régime.

« — Les personnes cherchent un emploi et se retrouvent face à un donneur d’ordre qui leur demandent de prendre le statut d’indépendant, modalité de rémunération offrant aux employeurs la possibilité de s’exempter des protections sociales qui encadrent le travail salarié. — »

Autoentrepreneur : une fausse bonne idée ? C’est la question que Raphaël Bourgois pose à ses invités (Sarah Abdelnour, Hervé Novelli et Judith Bouhana) sur France Culture dans son émission Du grain à moudre le 8 janvier 2019.

Il y a d’abord le problème de la fraude. Le micro-entrepreunariat n’est souvent que du salariat déguisé. Les personnes cherchent un emploi et se retrouvent face à un donneur d’ordre qui leur demandent de prendre le statut d’indépendant, modalité de rémunération offrant aux employeurs la possibilité de s’exempter des protections sociales qui encadrent le travail salarié. Sarah Abdelnour va plus loin et affirme que le dispositif n’est pas seulement défectueux en ce qu’il s’inscrit dans un projet de société qui accueille naturellement ce genre de pratique. « Des travailleurs viennent mettre leur force de travail sur un marché, comme au XIXème, au jour le jour, en étant payé à la tâche, au profit d’entreprises qui réalisent un chiffre d’affaire très important. »

Cet état de fait jette un doute sur ce qui pousse les personnes à choisir ce régime.

« — Le succès du statut de micro-entrepreneur passe pour être l’expression du souhait de travailler en dehors des cadres anciens. Bien plus, il est le symptôme d’un échec à rentrer dans le monde du travail. Dans un contexte de crise des CDI et de précarité générale, l’indépendance peut sembler la seule issue au chômage (et c’est ainsi que les politiques l’instrumentalisent). — »

On peut aussi laisser parler les chiffres : en moyenne un auto-entrepreneur gagne moins de 10 000 euros / an, dans 90% des cas il gagne moins que le SMIC (https://www.liberation.fr/futurs/2012/09/20/la-plupart-des-auto-entrepreneurs-ont-des-revenus-inferieurs-au-smic_847565

http://www.regards.fr/web/article/l-auto-entreprise-dispositif-de-seconde-zone-qui-fragilise-des-gens-deja)

Précaire, l’auto-entrepreneur n’est pas non plus aussi libre de son temps qu’on le voudrait. Travailler de chez soi, c’est bien… mais on ne compte plus son temps. L’auto-entrepreneur enregistre une moyenne de 58h/semaine, 6 jours/7.

Enfin, il s’agit majoritairement d’homme blanc. Le milieu de l’entreprenariat est loin d’être aussi inclusif qu’on le dit, malgré le mythe qui voudrait qu’internet rabatte les cartes.

On comprend donc que la mise en concurrence du salariat contre le statut d’indépendant est une opposition fructueuse qui sert surtout à augmenter les bénéfices des grandes entreprises. Selon Sarah Abdelnour, on ne peut tout simplement pas opposer salariat et liberté. On doit aussi tenir compte de l’évolution du salariat. Il y a moyen d’être libre de ses horaires dans une forme de rémunération régulière (elle se prend en exemple). En revanche, l’uberisation se traduit par une situation paradoxale où les indépendants ne sont pas du tout libres de leurs horaires et doivent subir nombre de contraintes édictées par leur donneur d’ordre (véhicules, tenue, tarifs) tout en devant se soumettre à une évaluation constante de la part des clients. Que reste-t-il de la liberté, de l’autonomie et de la flexibilité promise ?

L'indépendance des millennials : un attrait ou une nécessité ?

L’autonomie, la créativité, le projet de vie, le rejet des hiérarchies : ces mots-là font pourtant vibrer les jeunes, ceux qu’on surnomme les millennials. En cela, il faut bien dire qu’ils se montrent surtout sensibles au modèle promu par l’époque. Porteuses d’émancipation, ces valeurs sont détournées et mises au service d’un capitalisme renforcé, trompeur dans la liberté qu’il accorde (notes, évaluations). Du reste, les modalités d’entrée sont telles que l’auto-entreprenariat, là encore, devient une étape obligée, en plus du stage, avant l’embauche sous contrat. Dans un tel contexte, les liens de subordination sont plus que jamais opérants.

Le conseil : un business florissant

Pour accompagner le mouvement (inéluctable, vous dit-on), de nouveaux intermédiaires viennent proposer leurs services, à l’instar de sociétés d’aide à la création de startups, de plateformes de mise en relation des compétences, ou encore de consultance, coaching, aide à l’orientation, etc. (https://www.pointculture.be/article/focus/cocorico-searching-la-liberte-cest-la-sante/) C’est toute une économie d’agents intermédiaires qui voit le jour s’acquittant avec un indiscutable enthousiasme de la mission de transformer, faciliter, adapter, aider les gens à entrer dans le nouveau système. Un milieu dans lequel la critique est rarement présente.

Un autre business florissant : les bureaux partagés.

« Tandis que des millions de freelancers louent des bureaux partagés, les investisseurs font des affaires à l’ancienne en achetant de la pierre. » Cruellement épinglée par Guillaume Erner, la situation est la suivante : tout le monde ne peut, ou ne souhaite pas travailler chez soi. Plus ou moins chics mais très rentables pour leurs propriétaires, des espaces sont aménagés pour favoriser la créativité et les échanges. Dans la réalité, ce sont des open spaces avec tous les inconvénients qui vont avec ce genre d’endroit, à commencer par le bruit et le manque de place. Pas question de s’incruster, le caractère provisoire du bureau est voulu.

https://www.lesechos.fr/industrie-services/services-conseils/0600416714941-we-work-freine-dans-sa-conquete-de-nouveaux-espaces-a-londres-2232693.php

Il faut dire que certains de ces endroits sont conçus pour alimenter le rêve. Exemple, Wework, entreprise implantée dans toutes grandes villes du monde, qui connaît une croissance inouïe. « Pour se démarquer de la vie d’entreprise classique et même des ambiances d’incubateur, la société développe toute une gamme de services et d’aménagements intérieurs qui doivent faciliter l’échange, le dialogue, la créativité : des comptoirs cuisine où le café et l’eau aromatisée aux agrumes sont servis à volonté, des lounges confortables aux papiers peints colorés qui accaparent quasiment autant de mètres carrés que les bureaux eux-mêmes. »

Capitalisme de plateforme : le cas Uber, Deliveroo et... les artistes du Web

Enviable ou non, le quotidien de l’auto-entrepreneur rencontre rarement le luxe vanté par Wework. Plus souvent, il ressemble à celui d’un conducteur Uber ou d’un livreur Deliveroo (https://www.facebook.com/collectif.coursiers/) soumis à des rythmes épuisants contre une rétribution de misère.

Tout aussi problématique, la situation des créateurs de contenus sur le Web confrontés à la nécessité de monétariser leur activité dès lors qu'elle prend l'ampleur d'un travail à temps plein. Admettant qu'il est difficile de négocier la transition entre projet personnel et produit susceptible d'intéresser un certain public, l'accès libre n'est toutefois avantageux que le temps de se construire une audience. Alimenter un blog, créer un podcast, réaliser des vidéos, tout cela demande un investissement considérable et mérite, selon les intéressés, rétribution. « Combien ça coûte et qu’est-ce que ça vaut » – se demande Solange (Ina Mihalache) dans une de ses vidéos :

Si la question dérive assez vite vers le cas particulier de la rémunération des artistes, on regrette que Solange omette de mentionner que la principale bénéficiaire de son travail est la plateforme qui l’héberge (YouTube) tout comme celle qui, dorénavant, prend en charge la monétarisation de son activité (Patreon), celle-ci se réservant un pourcentage sur ses gains. Dans tous les cas, la youtubeuse n'a pour l'heure pas d'autre choix que de se tourner vers sa communauté pour financer son travail, allant de fait, le contexte économique ne le permettant pas, à l'encontre de l'utopie du travail ouvert basé sur la valorisation de ce que l’on réalise et la circulation des informations et compétences.

Le collectif comme avenir des indépendants ?

Que deviennent les start-uppers qui n’ont pas réussi ?

Comment faire face à une mondialisation du travail qui a entre autre pour effet de niveler les salaires par le bas ? Comment enrayer un système d’exploitation massive achevant de transformer le travail en une marchandise et les travailleurs en commodités aisément remplaçables ?

Repenser le modèle des coopératives et des syndicats serait une façon de retourner positivement l’économie collaborative en freinant le processus d’hyperindividualisation à l’œuvre sur le marché du travail.

« S’ils se considèrent comme des entrepreneurs » rapporte Internet Actu prenant le relai d’une tribune signée Mark Graham et Alek Wook publiée sur Open Democracy, « le risque, est que les utilisateurs intériorisent l’individualisme, la compétition et la prédation. Par contre, si les utilisateurs se considèrent comme des travailleurs, alors les possibilités de collaborer, de coopérer et de s’organiser pour obtenir de meilleures conditions de travail demeure possibles. »

Même si, comme le pointe justement le sociologue Thierry Brugvin il existe également des inégalités démocratiques entre coopératives, mutuelles, entreprises privées et publiques, sachant qu’a priori le modèle coopératif ne garantit pas nécessairement une démocratie économique, nous ne pouvons que rejoindre les chercheurs anglais dans leur conclusion :

« — Nous avons besoin de penser de façon créative comment utiliser les outils numériques pour développer la collaboration entre travailleurs plutôt que pour favoriser leur mise en concurrence. — »


Textes compilés par Catherine De Poortere

Image en bannière : « Le capitalisme de plateforme », Nick Srnicek, article paru sur Philonomist.

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