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La cumbia digitale

musique électronique, Colombie, Mexique, Argentine, Pérou, cumbia digital, cumbia

publié le par Anne-Sophie De Sutter

Dengue Dengue Dengue
"La cumbia est une bombe dont la mèche brûle depuis un siècle" proclamait Jace Clayton a.k.a. DJ/rupture dans un article de juillet-août 2008, paru dans le magazine new-yorkais The Fader. La cumbia est en effet un style dont la version actuelle, digitale, a explosé dans toutes les contrées du monde, mais dont les origines, l'amorce, remontent à bien plus d'un siècle, quelque part en Colombie.

Sommaire

Écrire l'histoire de la cumbia digitale, c'est écrire l'histoire de tout un continent. La cumbia, déjà à la base un genre hybride, une fusion de musiques traditionnelles indigènes et de cultures européennes et africaines, a eu des ramifications qui pourraient être comparées aux tentacules d'une pieuvre se déployant sur toute l'Amérique et dont la tête se situe en Colombie. Elle a sans cesse été réinventée depuis qu'elle a quitté son lieu de naissance, appropriée et hybridée en Argentine, au Mexique, au Pérou, aux États-Unis…, donnant naissance entre autres à la cumbia villera, la cumbia sonidera, la cumbia chicha, la tecno-cumbia. Ces adaptations sont liées aux identités culturelles locales et aux subcultures urbaines. 

Aujourd'hui, le style se mondialise, sort d'Amérique latine grâce à la globalisation et l'informatisation. Les formes de production numériques et la distribution par les réseaux internet permettent d'atteindre des publics dans le monde entier. Les DJ déplacent les frontières, recréent les cartes, permettent de nouveaux flux d'information et de cultures, rendent possibles de nouvelles hybridations. Ils développent une nouvelle cumbia à partir de différents pôles dans le monde, de DJ Rupture à New York aux DJ du club Zizek à Buenos Aires, en passant par le label Chusma Records à Berlin.

Que s'est-il passé ? Comment ce phénomène nommé cumbia digitale, nu-cumbia ou nueva cumbia, (parmi d'autres appellations) est-il devenu si hype, comment s'est-il forgé une telle place au premier plan ? Même s'il existait déjà des tentatives d'hybridations dans d'autres pays, c'est l'Argentine qui a placé ce nouveau style de musique sur la carte internationale. 

Tout est parti d'un groupe de personnes partageant une passion commune et se réunissant dans un même lieu. À Buenos Aires, un club, le Zizek, installé dans le quartier chic de Palermo, commence à mélanger la musique des discothèques à la mode (house, hip-hop, etc.) à la version locale de la cumbia. Les créateurs de ces soirées sont Grant C. Dull, un américain installé depuis un certain temps en Argentine, fondateur d'un agenda hype de la ville (WUBA), et les DJ Villa Diamante et Nim. Ils élaborent ce nouveau son, mariant du neuf à l'obsolète, combinant des beats parfois un peu cheap à la cumbia villera, une musique populaire et commerciale des classes laborieuses, souvent très crue et violente, caractérisée par de nombreux clichés sexuels. Cette manière efficace et neuve d'appréhender les musiques fait leur succès et attire un public différent. Le club devient un laboratoire, un lieu où la cumbia et d'autres musiques latines sont réinterprétées via les ressources de la musique électronique. Dès mars 2008, le club crée le label ZZK pour mieux diffuser la musique qui s'y crée et sort sa première compilation, ZZK Soundvol. 1 – Cumbia digital.

 

Origines de la cumbia

Retournons aux sources de la cumbia qui mélange trois influences principales, celles des esclaves noirs, des amérindiens et des européens. Cette musique aux rythmes simples et enivrants naît durant la colonisation espagnole sur la côte nord de la Colombie, côte qui borde la mer des Caraïbes. Les bateaux de négriers en provenance d'Afrique accostent en effet dans cette région, autour du port de Barranquilla et de la rivière Magdalena qui après avoir traversé toute la Colombie se jette dans la mer à cet endroit. L'origine des esclaves qui arrivaient là est difficile à déterminer, on pense à une zone située entre l'Afrique de l'Ouest et l’Afrique centrale. Quoi qu'il en soit, ces esclaves ont tenté de préserver leurs traditions musicales, transformant leurs percussions et danses en rituels de séduction. Mais très vite, leur musique a subi l’influence des instruments des peuples du Nouveau Monde ; les tribus indigènes - Kogui de Colombie et Kuna du Panama -, qui utilisaient les flûtes gaita et milo pour produire des mélodies claires et répétitives, ainsi que des hochets remplis de graines, les maracas - guacharaca et güiro-, pour marquer le rythme. 

On retrouve ensuite l’influence de l’Europe dans la forme des textes et des vers qui suivent eux les règles de la poésie médiévale espagnole. Mais cette influence européenne passera aussi par l'importation de divers autres instruments, à commencer par la guitare. L'accordéon, typique du son de la cumbia de l'âge d'or, a lui été amené par les immigrants allemands arrivés à Barranquilla au 19e siècle. La portabilité et la flexibilité de la cumbia lui ont permis de s'adapter aux rythmes de la vie côtière ; les musiciens et chanteurs passaient de village en village, tels des disc-jockeys, transmettant les derniers airs à la mode. La cumbia est donc dès ses origines une musique métisse, hybride et chantée, elle est longtemps restée cantonnée dans la zone caribéenne car elle était considérée comme une musique inappropriée, roturière.

 Mais, à partir des premières décades du 20e siècle et l'avènement de l’industrie du phonographe qui permet d’enregistrer la musique, la cumbia va peu à peu être diffusée commercialement dans l'ensemble du pays et à l'étranger. Antonio Fuentes crée le label Discos Fuentes en 1934 à Cartagena, toujours sur la côte nord de la Colombie, un peu au sud de Barranquilla, label qui deviendra un vecteur important de la propagation des musiques tropicales en général. La cumbia quitte alors les zones rurales et devient une danse des classes moyennes et aisées. Cette cumbia enregistrée est influencée par les échanges musicaux internationaux. Des rythmes et des styles comme le fox-trot, le jazz, la rumba, le boléro, le tango, le paso doble, la valse étaient diffusés à la radio, joués sur les phonographes et réinterprétés par les groupes locaux. 

Le clarinettiste et chef d'orchestre Lucho Bermudez, tout comme son comparse Pacho Galan, s'inspirent des big-bands et du mambo américano-cubain et les mélangent aux traditions locales de la côte. Leurs arrangements de la cumbia rendent son style moins complexe dans sa polyrythmie, plus urbain, plus dansant. Les mélodies à la clarinette, à l’accordéon ou à la guitare se répètent et virevoltent, les rythmes à quatre temps si caractéristiques incitent à la danse.  Mais, qu’on ne s’y trompe pas, malgré ce côté urbain, la cumbia conserve des éléments ruraux, on trouve dans ses rythmes des galops de chevaux et des cris de cowboys.

 

Colombie ou la diffusion de la cumbia

Pendant la seconde moitié du 20e siècle, la cumbia s'exporte dans toute l'Amérique latine, de l'Argentine au Mexique, où les groupes locaux se la réapproprient. En Colombie, les années 1950 et 60 sont considérées comme l'âge d'or du style, avec des formations comme Los Corraleros de Majagual ou La SonoraDinamita. Ces groupes ont changé de visage, évoluant des grands orchestres de danse à des combos plus réduits basés sur les cuivres et l'accordéon. La musique est largement diffusée à la radio et éditée sous forme de disques, par Discos Fuentes notamment. Dans les années 1970 et 80, la cumbia perd en popularité au profit du vallenato, un autre genre traditionnel basé sur l'accordéon, puis de la salsa, du disco, du merengue.

Ces dernières années, une nouvelle vague de cumbia envahit le pays. Un embryon de cette mode à venir naît en 1996 avec la création du groupe Sidestepper; collaboration entre le DJ et producteur anglais Richard Blair (qui avait participé à l'enregistrement du disque Real World de Totó La Momposina, La candela viva) et Iván Benavides, chanteur et auteur compositeur colombien. Ils créent un mélange de salsa, cumbia, dub et drum and bass. Divers membres de la formation se retrouvent aujourd'hui dans des projets connus comme Bomba Estereo ou Chob Quib Town.

Des collectionneurs de disques se sont entre-temps également intéressés à la cumbia de l'âge d'or et des labels ont suivi le mouvement, éditant des compilations. Le disque The original sound of cumbia publié chez Soundway a vu le jour grâce au producteur britannique Will Holland a.k.a. Quantic. Ondatropica est une collaboration du même Will Holland avec le projet local Frente Cumbiero. Ce dernier est d'ailleurs un de ces collectionneurs acharnés, accumulant depuis plus de 15 ans une connaissance du style. En 2009, il sort un disque avec Mad Professor (Frente Cumbiero meets MadProfessor) dans lequel cumbia et dub sont confrontés. Ils créent ainsi une musique proche de la cumbia rebajada mexicaine dont les rythmes ont été ralentis. 

Ces artistes et collectionneurs ont déclenché une nouvelle impulsion et poussent de nombreux autres musiciens à s'intéresser au style et à le moderniser. Bomba Estereo, dont le premier album date de 2006, propose des shows live hypnotiques, psychédéliques, qui contiennent des éléments de transe africaine. Le groupe mélange instruments traditionnels, beats et samples tandis que Liliana Saumet chante et rappe sur un rythme effréné, avec une fougue inimitable. Le morceau "Fuego" est une petite bombe d'énergie, nous exhortant à ne jamais éteindre notre feu intérieur. Elegancia tropical, sorti en 2012, sera moins influencé par la cumbia tout en restant très tropical et mettra en avant sons électroniques et beats.

Systema Solar est un autre groupe populaire, ses membres, originaires de toutes les régions de la Colombie, mélangent porro, cumbia, champeta avec de la house, du hip hop, de la techno, du breakbeat pour créer un mix tout particulier et très attractif.


Argentine ou les mutations de la cumbia vers des formes nouvelles

La cumbia s'est répandue en Argentine avec les premiers enregistrements colombiens, et fin des années 1950, début des années 1960, elle est bien implantée dans le pays. Le genre est populaire, tout comme le chamamé, un style typiquement local, avec lequel il se mélange dans les années 1970 pour créer le chamamé tropical. Les membres du groupe Los Caú représentent cette tendance, se faisant remarquer par leurs visages maquillés en blanc et noir, en imitation du groupe Kiss.

Dans les années 1980, la musique tropicale reste à la mode, entre autres grâce au club Tropitango de Buenos Aires, une discothèque pour les classes moyennes où on passe exclusivement ce genre de musique. La cumbia est extrêmement présente dans les médias et devient même mainstream, commerciale. Elle s'est, suite à de nombreuses mutations, adaptée au marché local.

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, dans le contexte dramatique de la crise économique, naît la cumbia villera, musique des ghettos (villas), des populations sans espoir, des classes laborieuses. Sa naissance est attribuée à Pablo Lescano, leader du groupe Damas Gratis qui transforme la cumbia commerciale en se faisant aider par DJ Taz qui produit des tracks instrumentaux composés de beats et sons synthétiques et Fidel Nadal qui apporte des éléments de la production reggae. Les paroles sont crues, elles parlent de drogue, de filles et de crimes dans le langage des ghettos. Les rythmes joués aux synthés sont relativement simples et directs. Cette musique a un très grand impact, les concerts des différents groupes remplissent les stades. Et c’est cette cumbia villera qui sera à la base de la cumbia digitale argentine actuelle.

 

Mexique ou une multitude de cumbias locales et méconnues

La cumbia a très vite un grand succès au Mexique, dépassant même à certains moments sa popularité en Colombie. Son histoire dans le pays remonte aux années 1940 et a connu depuis de nombreuses formes, de nombreux visages, trop nombreux pour être tous détaillés. La cumbia norteña dans le nord du pays et au sud des États-Unis combine musique locale norteño et cumbia, avec souvent une bonne dose de rock'n'roll. La cumbia sonidera de Mexico City, est un style qui a commencé à avoir du succès dans les années 1960. Ce style rassemble aujourd'hui les foules dans de grandes soirées organisées partout dans le pays et aux États-Unis, dans les communautés immigrées. Le sonido, ou DJ, transporte et fait rêver son public, ne lésinant pas sur les moyens : il possède une pléthore de machines à fumées et de lumières qui créent une ambiance très space-age. Sa voix est déformée par les effets pour la rendre forte et surhumaine et il utilise de nombreux samples, loops et effets sonores. À Mexico City, la cumbia sonidera a pris un caractère hallucinatoire. Ce type de cumbia est une fusion entre tradition et modernité, adaptée à la sensibilité mexicaine. C'est une autre variante de la culture DJ qui envahit le monde entier et une manière innovatrice d'utiliser les nouvelles technologies et les médias, créant des liens entre les lieux où vivaient les ancêtres et les nouvelles communautés immigrées.

La ville mexicaine de Monterrey est également un centre important pour la création de nouveaux styles tournant autour de la cumbia. Dans les années 1970, des cargaisons entières de disques colombiens étaient importées au Mexique. Celso Piña s'en inspire dès le début des années 1980 et est le principal acteur d'un style né dans les bidonvilles de la ville, la cumbia colombiana, nommée ainsi parce que très proche du style originel. En 2001, il s'associe avec le producteur Toy Selectah pour un morceau qui deviendra un hit gigantesque, "Cumbia sobre el rio" avec la participation de Control Machete et Blanquito Man. Ces dernières années, Toy Selectah et Celso Piña ont popularisé dans toute l'Amérique latine une cumbia nommée "rebajada", très traditionnelle, basée sur l'accordéon et le racloir guaracha, souvent avec une voix déformée, manipulée, et des rythmes ralentis.

Parallèlement à ces genres très populaires s'est développée à Mexico City une nouvelle scène du même type que celle du club Zizek en Argentine, fort peu connue hors du pays, elle préfère le kitsch à la hype. Divers projets se sont rassemblés sous le nom du collectif La Super Cumbia Futurista : Afrodita, Sonido Changorama, Sonido Desconocido II, Grupo Chambelán…. C'est un style musical des banlieues marginalisées de la capitale. La base de leur musique est la cumbia, mais une cumbia quelque peu futuriste et rétro en même temps transformée par l'électronique et inspirée de la culture populaire mexicaine, notamment de la lutte lucha libre, des films romantiques ou de science-fiction des années 50-60.

 

Pérou ou la création d'un nouveau style, la chicha

Dès le début des années 1950, le Pérou est atteint du virus de la musique tropicale et à partir de la décennie suivante se créent des groupes locaux (Los Pacharacos, Los Demonios del Mantaro) qui commencent à mélanger cumbia colombienne aux rythmes des Andes, créant la cumbia andina. En même temps émerge un style très similaire nommé cumbia selvática dans la région amazonienne, dont les villes s'urbanisent rapidement suite au boom du pétrole. Juaneco y su Combo, Los Mirlos, Los Tigres de Tarapoto, parmi d'autres groupes, composent des morceaux dont les paroles décrivent la recherche de l'or noir, la vie dans la forêt et les nombreuses fêtes organisées pour le divertissement de tous. 

Dans les années 1970, suite à une migration massive vers Lima, ces cumbias amazonicas atteignent un public plus large. Des groupes de la capitale y ajoutent une touche personnelle et la cumbia devient plus urbaine et encore davantage ouverte aux influences extérieures. Un élément domine : l'influence rock et le jeu des guitares électriques souvent assez surf, combinées à du Moog ou du farfisa. Los Destellos et son leader Enrique Delgado sont les premiers à jouer dans ce style aussi électrique qu’éclectique.

Au départ, la cumbia péruvienne est surtout prisée par les jeunes, toutes classes sociales confondues, mais très vite, dès les années 1970, ce seront les basses classes de Lima, celles composées essentiellement de migrants qui se retrouveront dans cette musique. Dans les périphéries, les chichódromos ou espaces de concerts en plein air rassemblent les foules. Les différents styles se confondent pour n'en former plus qu'un seul, nommé en 1977 "chicha", du nom de la boisson alcoolisée (ou non) fabriquée à partir de maïs et populaire dans les régions andines depuis des millénaires. Le terme est assez péjoratif et généralement utilisé pour déprécier la cumbia. 

Dans les années 1980, les artistes connus sont La Mermelada, Chacalón, Los Shapis ou Centeno. Ils utilisent les mêmes éléments musicaux que des groupes pionniers comme Los Destellos, mais le son change : les synthés farfisa sont remplacés par des Korg, des chanteurs comme Chacalón commencent à utiliser beaucoup de reverb et les percussions sont passées elles aussi au synthé. La chicha, elle, se dote d’un fort aspect  social : les paroles parlent de migration, de violence, d'alcoolisme, dans une société terrifiée par les actions du Sentier Lumineux.

Aujourd'hui, la chicha est revenue à l'avant-plan, ce n'est plus une musique mal considérée, elle s'adresse surtout à l'élite culturelle hipster de Lima. En 2007, Olivier Conan, leader du groupe newyorkais Chicha Libre, sort la compilation The roots of chicha : psychedeliccumbias from Peru. Cet album marque un nouvel intérêt pour la cumbia auprès d'un public international, remettant sur l'avant de la scène des stars oubliées, excitant l'avidité des collectionneurs de vieux disques comme en Colombie et inspirant la création de nouveaux groupes comme Los Chapillacs, Dengue Dengue Dengue !, Chakruna, Donidos Profundos ou Animal Chuki. Le mouvement se focalise sur des sons plutôt tribaux et sombres et des rythmes très psychédéliques. L'album de Dengue Dengue Dengue !, La alianza profana, est une petite perle de musiques tropicales sur les rythmes lents du dub, rappelant sur certains morceaux ses origines cumbia et chicha.


Conclusion : une musique hybride et voyageuse

Après s'être diffusée dans toute l'Amérique et avoir été associée aux classes ouvrières pendant le 20e siècle, la cumbia est devenue très populaire sous sa dernière forme, la cumbia digitale, via les réseaux internet. Elle est devenue le thème principal de divers blogs, sites de partages et communautés online, mais a aussi conquis une place importante dans les discothèques des grandes métropoles américaines, européennes et asiatiques. C'est devenu une musique globale qui a poussé l'hybridation vers ses extrémités, c'est devenu un hybride d'un hybride.

 

Crédit photo: Dengue Dengue Dengue @ Fusion Festival 2013 par Montercruz Foto sur flickr.


Anne-Sophie De Sutter - 2014