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Focus

Arts, culture et confinement (33) : Keramis (La Louvière)

Keramis | Centre de la céramique

publié le par Pierre Hemptinne

En relation avec la céramique millénaire, d’autres relations avec la matière s’éveillent. Le slow art et non le retour rapide sur investissement. Ludovic Recchia, directeur de Keramis envisage un retour aux valeurs essentielles via la figure fondatrice du potier, en lien avec la crise actuelle.

PH : Comment ça se met en récit, dans un musée dédié à la céramique, situé à La Louvière, sur le site d'une ancienne usine, une telle crise sanitaire? Comment le vit l'équipe, comment ça se parle ?

LR : Aujourd’hui, le fonctionnement est inclusif et collaboratif. Chacun mesure l’importance de sa contribution dans le développement de l’institution. Dès lors, la fermeture nous a immédiatement poussés à penser l’institution autrement et voir plus loin. La comportement face à ce virus varie selon les personnalités . La situation nous apprend à nous connaître les uns les autres. Actuellement, c’est le télétravail qui prime. Nous organisons quasi chaque semaine une vidéoconférence qui nous réunit tous les huit, ce qui permet à chacun d’exprimer son ressenti, d’apporter son expertise dans l’élaboration des projets futurs.

La dotation de Keramis a été revue à la baisse. Vous avez lancé une souscription pour maintenir l'exposition Bai Ming. Les mesures de confinement ne vont-elles pas aggraver la situation économique du musée ?

Début 2019, le musée était exsangue et le conseil d’administration a dû prendre des mesures de licenciement pour maintenir l’équilibre. Sur le pan culturel, la programmation des expositions a été suspendue sine die. Une récente intervention d’urgence de l’actuelle ministre de la Culture nous a permis de garantir l’équilibre en 2020. Cela ne fait que reporter le nécessaire refinancement structurel par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Actuellement, nous disposons de 55 % des moyens nécessaires au développement d’un tel musée et centre d’art.

En situation de survie, cette fermeture risque de plonger Keramis dans l’incertitude. La billetterie, la boutique et le « café des faïenciers » dégagent 20% de notre budget actuel. Nous risquons simplement de ne plus pouvoir produire d’exposition, ce qui reste le moyen principal d’attirer les visiteurs.

L'expo Bai Ming s'est clôturée "juste à temps" ! Quel bilan en faites-vous? De l'exposition elle-même et des riches événements organisés en accompagnement (atelier, conférences...)..., des liens se tissent-ils avec le territoire louviérois?

Le bilan est très positif. Cette exposition produite en grande partie avec l’aide d’un important mécénat chinois a eu un effet blockbuster. Un financement complémentaire a été obtenu par un crowdfunding des amis du musée (KerAmis). La scénographie a été conçue par le président de KerAmis, qui est architecte. Cette exposition a mobilisé des énergies de toutes parts. La représentativité de l’institution a changé du tout au tout. Sa sphère d’influence s’est considérablement élargie. La communication n’a jamais été aussi efficace. Cerise sur le gâteau, le 12 mars dernier, juste avant le confinement, la ministre de la Culture est venue en personne apporter son soutien au personnel de l’institution. Tout cela nous laisse entrevoir des jours meilleurs...

"Vibration de la terre" : le titre choisi a-t-il des résonances avec la crise écologique actuelle, dont découle le surgissement de virus tel que le Covid-19!?

Les vibrations dont parle Bai Ming sont celles, millénaires et puissantes, de la tectonique. Le rapport de l’homme à la nature et l’humilité de celui-ci devant son immensité sont des caractéristiques de l’art chinois traditionnel.

Bai Ming. Vibrations de la Terre_© Benoît COLLETTE Photography.png


Quelle lecture "culturelle" faites-vous du surgissement de l'épidémie, de la crise sanitaire, du confinement ? Est-ce une parenthèse ? Ou le symptôme de quelque chose de plus profond, découlant du mode dominant de société, de son impact négatif sur la biosphère ?

Il est un fait certain que l’homme est une menace pour la planète et pour lui-même. Par ailleurs, l’histoire nous renseigne sur l’existence de divers épisodes épidémiques. Je trouve qu’il ne faut pas faire d’amalgame entre la crise écologique et la crise sanitaire actuelle. Elles ont comme principal point commun d’être toutes les deux planétaires. Par contre, il est urgent d’arrêter de consommer sans se soucier d’où proviennent les biens et comment ils sont produits.

La relocalisation de l’économie est essentielle, il faut entrer dans une ère de « démondialisation ». Le tourisme de masse et les compagnies aériennes low-cost sont des aberrations. C’est ce qui me vient à l’esprit en premier lieu mais la liste est longue…

Je ne suis ni économiste ni sociologue, encore moins philosophe… Je suis juste convaincu que les valeurs portées par nos institutions culturelles (musées, théâtres…) sont l’exact contraire de tout cela. Il faut que les politiques publiques encouragent les systèmes vertueux dans tous les domaines et prennent des mesures sévères à l’encontre des autres. De notre côté, il faut résister à toute marchandisation outrancière de la culture.


Quelles initiatives développez-vous pour maintenir le contact à distance ? Et quel regard sur le numérique ? Y a-t-il, à ce niveau, des échanges avec d'autres musées, notamment via Musées et société en Wallonie ?

Tout d’abord, la situation actuelle atteste de l’importance pour le secteur de disposer d’un vrai porte-parole, d’une vraie fédération. Je salue l’efficacité de MSW que vous citez à juste titre. Le numérique est un outil formidable mais aussi, à mon sens, bien trop souvent un pis-aller. Les réseaux sociaux ont leur rôle à jouer et nous en profitons avec des publications quasi quotidiennes qui mettent en valeur nos collections et les métiers du musée. Les technologies de l’information et de la communication sont de formidables outils de partage des savoirs . Je pense spécifiquement au réseau de chercheurs. Le plus souvent ils sont mal utilisés. Faute de moyens et de temps, l’école ne joue pas suffisamment son rôle d’éducation à l’usage de tels outils. Cette crise doit nous ouvrir les yeux sur l’importance d’être ensemble, de partager des valeurs, de débattre, sur la nécessité d’éveiller le sens critique de la population.

J’ai toujours privilégié le contact physique avec les œuvres, l’explication par l’homme du travail de l’homme, le rapport à la matière, à la terre, le recours au médiateur plutôt qu’à l’audioguide, etc.

La fermeture des lieux culturels non-marchands, le confinement généralisé : n'est-ce pas un tapis rouge pour les grandes plateformes numériques ? Ne voit-on pas, en ces circonstances, combien la vie culturelle du plus grand nombre devient dépendante de ces dispositifs ? Les institutions non-marchandes ne sont-elles pas fragilisées ?

Je crois que si la fiscalité était juste, l’influence économique de ces plateformes serait déjà sérieusement diminuée. Plus d’enseignement et plus de culture sont les remèdes à un meilleur usage des NTIC. La culture doit avoir une place beaucoup plus grande au sein de l’école. Les mondes de la culture et de l’enseignement sont beaucoup trop distants.

L'utilisation de technologie de "traçage" reliée aux big data comme outil de contrôle, récolte de données sensibles, est-ce à encourager ? Ou cela constitue-t-il un pas vers une société de contrôle que, culturellement, il est préférable de refuser ?

La réponse doit venir de nos comportements en tant que consommateurs. La majorité d’entre nous possède un smartphone. Il ne faut pas jouer les vierges effarouchées, nous sommes déjà tracés au quotidien et la plupart d’entre nous jouons le jeu. Quand on sait qu’Apple utilise des codes inviolables, il doit bien être possible d’utiliser des technologies pour lutter contre le COVID sans que nos données soient utilisées à mauvais escient. Je suis sidéré d’entendre qu’on va recruter 2000 inspecteurs pour lutter contre le COVID… alors qu’une application ferait l’affaire. Cet argent pourrait servir à autre chose…

Quels artistes, quelles œuvres (de "plasticiens" ou autres) pourraient être considéré·e·s comme ayant "annoncé" la crise actuelle ? Traitant des problématiques écologiques, des épidémies virales ? Quelles expériences esthétiques seraient instructives ? Pourraient aider à comprendre, à mieux penser et vivre ce qui se passe ?

Selon moi, la figure de l’artiste messie est une construction romantique. La littérature (SF) est riche tant d’exemples que de contre-exemples de cette possibilité d’anticipation. Le Musée royal de Mariemont « présente » en ce moment une formidable exposition intitulée Bye Bye Future sur la question de la représentation du futur. Ce qui compte dans toute représentation (dans les arts de la scène ou les arts plastiques) est la force de suggestion et la capacité d’une œuvre à s’ouvrir au débat.

Vous décernez un "prix de la jeune céramique" donnant lieu à résidence et exposition. Quel·le·s sont les lauréat·e·s 2019, qu'est-ce qui les a distingué·e·s, et quand leur travail sera-t-il présenté?

Lisa Egio et Elliot Kervyn, les lauréats 2019 se sont distingués par leur volonté de porter un regard contemporain sur le medium céramique. Il devraient présenter leur travail en septembre prochain.

WIP_© Keramis.jpg

WIP_© Keramis

On a parfois l'impression que la céramique est "à part", passéiste, plus décorative. Y a-t-il une création céramiste attentive aux problématiques actuelles, aux questions sociales, aux enjeux écologiques ?

Je suis un défenseur de la synthèse des arts, donc de la disparition du concept désuet d’art décoratif. Quand on dit aujourd’hui qu’une céramique est « décorative », comme ce peut d’ailleurs être le cas d’une sculpture en bronze ou même d’une peinture, c’est simplement qu’il manque une dimension essentielle pour en faire une œuvre d’art. C’est un problème de la céramique contemporaine qui est trop souvent anecdotique et profite d’un cruel manque d’appareil critique. Selon moi, la céramique est d’abord un medium, un ensemble de techniques et un langage qui permettent de s’exprimer. Qu’il s’agisse d’une sculpture ou d’un contenant (éventuellement utile), tout objet en céramique peut être habité d’une dimension intangible supplémentaire.

La céramique est un art millénaire toujours d’actualité, un véritable Slow Art, porteur de valeurs essentiellement humanistes, durables et, en ce sens, fondamentalement écologiques.

Quel "après" pour Keramis ? La crise actuelle vous inspire-t-elle d'autres types d'action, d'autres initiatives, vous fait-elle entrevoir d'autres urgences ? Si vous deviez monter une exposition qui parle de ce qui se joue actuellement, quelles seraient vos premières pistes, avec qui travailleriez-vous, quels artistes, quels autres musées et autres opérateurs culturels ?

L’après dépendra des capacités de financement. Cependant, ce que j’ai envie de vous répondre est en lien avec la question précédente.

Face à cette crise, je me suis dit qu’un large public aurait envie qu’on lui parle de valeurs essentielles. J’envisage de faire un focus sur la figure du potier en Europe aujourd’hui et ses valeurs en regard du contexte actuel.

S’il fallait prendre un exemple de potier donnant à ses créations le supplément d’âme qui en fait des œuvres d’art, je citerais Michel Cohen, un potier français vivant dans les Hautes-Alpes. Sur le plan des collaborations institutionnelles, il me tarde de reprendre la collaboration avec Central, le centre culturel de La Louvière dirigé par Vincent Thirion. Il me semble absolument nécessaire que les musées, les institutions scolaires et les centres culturels œuvrent plus que jamais en front commun.

Beaucoup écrivent qu'il faut éviter un "retour à la normale" (entendez, la "normale capitaliste", destructrice de l'écosystème). Des sociologues, des politologues, des juristes, des économistes, des philosophes... mais très peu parlent de culture ! Est-ce un oubli, un aveuglement ? Quelle serait, selon vous, la place de la culture pour penser un "après" à la crise sanitaire, penser des modes de vie en meilleures relations avec les autres espèces (y compris virales !) ?

La culture est une clé de voûte. Sans être fleur bleue, la culture est le remède transversal. Il est nécessaire de replacer le fait culturel au centre de la société belge, à commencer, comme je l’ai dit, par l’école. Je trouve regrettable qu’on ait renoncé aux diverses formes de l’éducation populaire englobant les arts, la santé ou encore les loisirs. Les dernières déclarations de politiques régionales et communautaires sont bien révélatrices du peu de cas accordé à la culture.

En confinement, quelles œuvres emportez-vous ? Quels artistes et œuvres "préparent" au confinement, peuvent le transformer en expérience positive ? Plus largement, quelles pratiques culturelles vous soutiennent, vous ressourcent, vous réconfortent, vous donnent des idées pour la suite ? Cela prépare-t-il à mieux aborder le déconfinement ?

Je profite du confinement pour poursuivre la rédaction d’une thèse sur « la céramique comme expérience de l’art belge entre 1890 et 1990 ». Disposer de temps pour la recherche et l’écriture est un luxe inestimable. La plupart des gestionnaires d’institutions ne parviennent plus à dégager du temps pour la recherche, ce qui est pourtant essentiel. Ce qui me ressource le plus est la rencontre d’artistes que je ne connais pas et la découverte de leur œuvre.

Quel sera le premier rdv de Keramis après confinement ?

Dès que possible, nous présenterons l’installation du duo d’artistes Lisa Egio et Elliot Kervyn, résultat de leur résidence à Keramis en 2019. La prochaine grande exposition est programmée pour janvier 2021. Il s’agit d’une rétrospective du céramiste Hugo Meert, que nous avions précédemment annulée. Hugo Meert est un créateur d’objet en céramique, à mi-chemin entre le design et l’objet d’art, avec une délicieuse touche de dérision à la Belge.

Ludoci Recchia, directeur de Keramis

(propos recueillis par Pierre Hemptinne)


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