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Focus

Jacinthe Mazzocchetti (UCL) ou la littérature entre esthétique et politique

Jacinthe Mazzocchetti : "Là où le soleil de brûle pas" - photo Betrand Vandeloise
Jacinthe Mazzocchetti est professeure à l’Université catholique de Louvain (UCL) et chercheuse au LAAP (Laboratoire d’anthropologie prospective). Ses travaux portent principalement sur les migrations entre l’Afrique et l’Europe. Elle est aussi autrice de plusieurs essais et romans (dernier ouvrage : « Là où le soleil ne brûle pas », aux éditions Academia).

- Thierry Moutoy (PointCulture) : Dans le cadre du Campus Littérature, tu as proposé à des étudiants et étudiantes en « Culture et Création » de sortir des murs de l'Alma mater pour une introduction au Campus Littérature et des séances de réflexion sur les postures d’écrivain et d'écrivaine en lien avec la thématique « Que peut la littérature : entre esthétique et politique ». Penses-tu que l'enseignement extra-muros va s'intensifier après le confinement ou bien au contraire risque-t-on d’assister à un repli ? Était-ce une occasion à saisir ou bien une solution technique ?

- Jacinthe Mazzocchetti : Je ne sais pas si l’enseignement extra-muros va s’intensifier après le confinement, mais je l’espère. Être davantage en phase avec le monde – ou les mondes – sera pour les enseignant·e·s et les étudiant·e·s plus que jamais nécessaire. Évidemment, il reste beaucoup d’incertitudes sur les mois, voire les années à venir : quelles seront les normes, les possibilités ?

Le repli, à moins qu’il ne soit forcé en raison de mesures sanitaires persistantes, ne m’apparait pas comme le scénario le plus probable. Je ne lis ni dans les cartes ni dans le marc de café, mais il me semble que les besoins et désirs exprimés vont vers l’ouverture, le renouveau des liens, la créativité, tout autant que l’urgence de changements profonds dans notre société afin de faire face aux catastrophes en cours ou à venir. Dans ce cadre, collaborer avec des acteurs et actrices extra-muros est à la fois une nécessité et une aubaine. — J. M.

Dans le cadre du Campus Littérature, il s’agissait d’une occasion à prendre (sortir, aller vers, faire connaître les lieux culturels qui font vivre Louvain-la-Neuve, etc.) tout autant que d’une occasion technique (avoir la chance de bénéficier d’une scène, de matériel audio, de croiser nos répertoires et nos agendas, etc.). Si le contexte le permet, je n’ai pas encore renoncé à la possibilité d’une clôture du Campus en mai 2021 avec prestations publiques, en partenariat avec PointCulture.

- Est-ce que pour toi la littérature pendant le confinement a joué – ou va encore jouer – un rôle politique ?

- Oui, que ce soit depuis le passé, dans le présent et vers l’avenir. La littérature sous toutes ses formes ouvre les esprits, les cœurs, les corps. Elle nous relie aux autres, nous plonge dans des réalités méconnues, nourrit nos rêves, nos espoirs tout autant que nos regards et nos analyses.

Pendant le confinement, c’est une liberté gardée, revendiquée, affirmée qui s’est exprimée au travers du besoin de livres, de mots partagés. Une partie des réseaux sociaux alimentés de livres à lire, de coups de cœur, de livres aimés. Lire, écrire, de petites comme de grandes choses, de petits comme de grands textes, c’est déjà résister, garder ouvert l’espace des imaginaires, mais aussi de la contestation possible, qu’elle soit de douceur ou de rage. — J. M.

Et puis s’ajoutent à cela, bien entendu, les textes (poésies, théâtres, contes, romans, nouvelles, analyses sociales, etc.) qui se sont écrits et s’écrivent durant les mois de confinement, déconfinement, reconfinement ; autant de traces, plurielles, des plus intimes aux plus analytiques, de cette expérience singulière, vécue par tous les actuels vivants pour la première fois. Raconter, consigner, mettre des mots, débattre, mettre en lumière les invisibles, dénoncer, fabriquer du rêve, autant d’indispensables politiques, dans le sens que lui donne le philosophe Jacques Rancière, de celui ou de celle qui fait effraction dans l’ordre du monde.

- Quelle est ta révolte en ce moment ?

- Mes révoltes sont si nombreuses que le choix est difficile. Mettre en avant les oublié·e·s, victimes des inégalités et injustices structurelles qui traversent notre monde est plus que jamais indispensable. L’actualité souvent prise en otage par la logique de l’indignation sélective tout autant que par des prismes de classe fait peu place aux réalités spécifiques vécues par de nombreuses personnes en ces temps troublés, notamment les migrant·e·s, les plus précaires…

Que veut dire se protéger, protéger les citoyens, si tant de personnes sont laissées pour compte, mises de côté ? Comment rêver demain sans eux, sans elles ? — J. M.

- Quel est ton antidote culturel pendant le confinement ?

- La lecture a joué une place importante, mais aussi le partage, notamment de poésies sous forme de textes, de vidéos au travers des réseaux sociaux. Vibrer de tous ces mots, ressentir, en attente d’une salle de théâtre, d’une scène, de corps en danse. M’ont permis de tenir les artistes, nombreux·euses qui, malgré bien souvent des situations personnelles terribles de pertes de contrats, de grandes précarités, ont partagé souffles, musiques, histoires, vies, magies.


Interview (par e-mail) Thierry Moutoy, début janvier 2021

Photo de bannière : © Bertrand Vandeloise
couverture du roman Là où le soleil ne brûle pas, aux éditions Academia