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Interview de Zoe Boekbinder (2) : Prison Music Project

Zoe Boekbinder - photo aux lèvres noires
En mai 2010, Zoe Boekbinder a visité la Prison de New Folsom pour la première fois. Cet établissement de haute sécurité se trouve dans la banlieue de Sacramento en Californie. Zoe y a travaillé bénévolement jusqu’à fin 2014, jouant des concerts et enseignant la composition musicale. Pendant ces années-là, les hommes incarcérés qui ont participé aux ateliers ont écrit de nombreux poèmes et chansons.

Certains auteurs ont demandé à Zoe de collaborer et iel s’est retrouvé·e à créer des mélodies et des rythmes pour les mettre en musique. Un compositeur incarcéré, Ken Blackburn, s’est mis également au service du projet, il aidait et conseillait ses camarades depuis l’intérieur de la prison.

Une belle dynamique de travail s’est développée, aussi diverse que ses participants. Les chansons – baignées de douleur et de regret, de nostalgie, de persévérance et d’espoir – forment un instantané collectif de la face cachée de l’Amérique : les deux millions de personnes vivant à l’intérieur des systèmes carcéraux. — Roxana Černický

The-Prison-Music-Project_Long-Time-Gone_cover



– PointCulture : À travers la musique, tu participes à l’engagement social, tu dénonces l’injustice mais tu donnes aussi des solutions et de l’espoir. Un projet sur lequel tu as travaillé pendant dix ans est le
Prison Music Project. C’est impressionnant ! Comment a émergé cette idée ?

Tout a commencé très naturellement. D’abord j’enseignais la musique dans des prisons, donc le partage de la musique avec les détenus était déjà bien présent. Une collaboration a mené vers une autre et quelques années plus tard nous nous sommes retrouvés avec plein de compositions. Mon expérience à l’intérieur m’a donné un fameux aperçu de ce système déficient. — Zoe Boekbinder

J’ai compris que ce n’est pas uniquement le système juridique qui est mauvais, mais aussi le système capitaliste qui ne privilégie qu’un petit cercle de personnes. Les gens sont très souvent en prison parce qu’ils manquent d’opportunités et d’argent. J’ai voulu partager ce que j’ai appris là-bas, et la musique est un outil puissant pour passer un message parce qu’elle crée de l’émotion. Elle n’est pas juste une information, c’est ça qui permet de digérer plus facilement le message.

- J’imagine qu’aller en prison régulièrement pendant dix ans doit être un sacré défi. Comment cette collaboration a pu être possible ? Qui a participé au projet ? Qu’étais-tu autorisé·e à faire là-bas ? Comment as-tu procédé pour enregistrer toutes ces merveilleuses chansons ?

- J'ai fait du bénévolat à l’intérieur pendant cinq ans. Les cinq autres années je suis resté·e en contact avec mes collaborateurs via des lettres et des appels téléphoniques. Je n’étais pas autorisé·e à enregistrer à l’intérieur de la prison.

Quelques chansons ont été enregistrées par téléphone – uniquement la voix bien sûr. Le reste de l’album a été interprété par des collaborateurs·trices, moi-même ou la productrice Ani DiFranco. Dans certains cas, un membre de la famille ou un ami de l’auteur a contribué à la chanson, ce qui était génial. — Z. B.

Un de nos auteurs a été libéré un moment et pouvait donc venir enregistrer dans le studio. Malheureusement il a dû retourner en prison, en est ressorti, pour finalement y retourner à nouveau. Le taux de personnes qui reviennent en prison est de 70%. Il n’y a presque aucun soutien pour les gens en réinsertion et ils affrontent beaucoup de barrières, tout comme un certain traumatisme, que la plupart d’entre nous ne peut imaginer.

« I Can't Breathe » - Sincere a.k.a. Bruce Dixon | enregistré par téléphone en 2014

- Quel est le message principal du Prison Music Project ?

- Il y a neuf auteurs sur cet album, sans compter ma contribution. Il y a une série de thèmes. “All Over Again”, de Ken Blackburn, est une chanson d’amour très classique, tandis que “Breakthrough”, de Abraham Banks, traite du racisme et de la précarité en Amérique.

“Survivalist”, de Alex Batriz, parle du système de placement familial, l’addiction à la drogue, la maltraitance, le suicide et les conséquences à long terme de l’incarcération. Alex était le premier auteur avec qui j’ai collaboré parce que son récit me semble à la fois tellement important et très commun de la vie en prison. Son histoire illustre beaucoup de défauts de ce système. Alex a hérité de l’incarcération. Son père a été incarcéré et ensuite sa mère a été incarcérée. Il vivait donc dans des foyers d’accueil, et c’est là qu’il a rejoint un gang – à la recherche d’une famille. Il a subi tant de violence et d’abandon – il a passé plus d’années enfermé qu’en liberté. — Z. B.

Les problèmes économiques et raciaux aux États-Unis sont tellement profonds qu’il est difficile d’en sortir. La société a enfin commencé à débattre du sujet du définancement de la police, cela me donne beaucoup d’espoir. Nous avons désespérément besoin de démanteler les systèmes qui continuent d’oppresser les personnes à peau noire et brune. Nous devons supprimer les lois qui punissent les gens pour leur pauvreté. Nous devons nous focaliser sur la guérison et le soutien plutôt que sur la vengeance. Pour moi, c’est ça le message de l’album.

"Breakthrough" - Abraham Banks featuring Aranesa Turner

-Selon toi, comment se reflète le racisme systémique dans la population prisonnière américaine ?

- Le système carcéral prend ses racines dans l’esclavage. Il a émergé aux États-Unis, afin de continuer à asservir les personnes noires après qu’elles se soient émancipées. L’origine de la police provient aussi de l’esclavage. Au début, elle était formée de « slave patrols », de patrouilles qui surveillaient les esclaves. Comment peut-on s’attendre à ce qu’un système qui a été inventé pour exploiter des personnes noires, puisse faire autre chose que ça ? Nous ne pouvons pas réformer un système dont le but unique est de contrôler et opprimer. Nous devons transformer le système et le déraciner.

"Survivalist" - Alex Batriz Baby Shell Dogg

- Selon toi, dans quelle mesure les droits humains sont-ils méprisés par le système carcéral américain ?

- La pandémie de la Covid-19 illustre à quel point les États-Unis ont peu de respect pour les droits humains et même pour la vie humaine. Nous sommes contrôlé·e·s par des grandes entreprises qui préfèrent laisser mourir un demi-million de gens d’une maladie évitable plutôt que de ralentir temporairement les roues du capitalisme.

Le système carcéral est régi par le profit aussi. Il y a tant d’argent dans les prisons aux États-Unis. Ce ne sont pas exclusivement le cas des prisons privées – l’État et les prisons fédérales sont des machines à profit géantes pour les entreprises avec un pouvoir de lobbying incroyable. Beaucoup de nos politicien·ne·s sont investi·e·s dans le marché de l’incarcération. — Z. B.

Le taux d’infection dans les prisons n’est pas encore publié, mais chaque personne que je connais, qui est incarcérée, a eu la Covid. Ils ont décrit la réalité terrifiante d’être mis en quarantaine dans une cellule, luttant pour pouvoir respirer, dans un lieu où leur survie n’est pas une priorité. Ensuite nous devons considérer les centres de détention de migrant·e·s où beaucoup sont morts de la Covid – et iels sont détenu·e·s simplement pour être du mauvais côté de la frontière. Traverser une frontière ne devrait pas être puni de mort.

"Monster" – Greg Gadlin and Raye Zaragoza

- Quelles alternatives imagines-tu ? Je t’ai entendu·e parler de la notion de la « justice réparatrice ». Peux-tu nous expliquer ce que c’est ?

- La justice réparatrice est une partie de la solution. C’est une forme de justice qui est focalisée sur la personne qui a subi un préjudice (la victime) et sa guérison. C’est de la réconciliation et de la réparation. La justice réparatrice donne à chaque partie la possibilité de prendre la parole. La communauté est impliquée dans le processus. Il s’agit de communication et de soutien. Le but est de trouver la meilleure façon possible pour s’assurer que le préjudice ne se répétera pas. La prison perpétue les dégâts au lieu de les réduire.

Ce n’est pas uniquement le système judiciaire qui doit changer. Nous vivons dans une culture où les profits sont plus importants que les humains. Nous devons redistribuer le pouvoir de manière fondamentale si nous voulons espérer créer une société moins violente. Nous devons créer une culture où tout le monde peut prospérer. La cause profonde du racisme est le capitalisme. Nous ne pouvons pas arrêter l’un sans arrêter l’autre.

"Rise" - Zoe Boekbinder - Prison Music Project Sessions: Long Time Gone Album Release Concert

Documentaire sur le Prison Music Project


Première partie de l'interview de Zoe Boekbinder



Interview (par e-mail) : Roxana Černický et Pierre-Charles Offergeld

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