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« Hell yes women can score films. » | Compositrices de musiques de film

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La musique est un élément primordial dans la production d’un film. Elle soutient l’action ou souligne les émotions, elle accompagne les images ou crée un fond sonore. Les premiers noms de compositeurs de ces musiques qui viennent à l’esprit sont en général John Williams, Hans Zimmer, Ennio Morricone, Danny Elfman, Alexandre Desplat… et peut-être Hildur Guðnadóttir, parce qu’elle a gagné cette année l’Oscar pour la musique de Joker. Mais qui se souvient encore des autres femmes qui ont gagné le prix ? Ou même d’autres compositrices ?

Sommaire

Depuis les débuts du cinéma, les femmes ont toujours été sous-représentées dans les métiers liés à la production et la réalisation de films. Elles sont vraiment peu nombreuses dans ce monde très masculin et diverses études le montrent.

Travaillant pour l’Université de Californie du Sud, des chercheurs ont analysé quels étaient les rôles des femmes, entre autres groupes, dans les 100 premiers films notés au box-office sortis chaque année entre 2007 et 2018. Seulement 16 compositrices ont été engagées, face à 1 218 hommes. Une autre analyse du « Center for the Study of Women in Television and Film » révèle que, parmi les 250 meilleurs films de 2018, 94% des compositions avaient été écrites par des hommes. C’est un problème généralisé dans le monde du cinéma, et ceci depuis les débuts de son histoire.

Une pionnière : Germaine Tailleferre

Pendant longtemps, les femmes sont restées confinées dans des rôles considérés comme subalternes (scripte, maquilleuse, costumière…) et même si elles en sortaient à certains moments, elles étaient vite rattrapées par la réalité, comme la compositrice française Germaine Tailleferre (1892-1983). Elle est cependant une pionnière. Pianiste et compositrice, elle a fait partie, entre 1916 et 1923, du Groupe des Six, avec Georges Auris, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc. Au cours de sa carrière, elle compose des dizaines d’œuvres, des concertos, de la musique de chambre, des opéras, des pièces orchestrales ainsi que de nombreuses musiques de films et de documentaires. Celles-ci sont pour la plupart tombées dans l’oubli en même temps que les films qu’elles accompagnent, à part peut-être Les Grandes personnes (1961) de Jean Valère, avec Jean Seberg.

Au cours de sa vie, Germaine Tailleferre se mariera deux fois, mais les deux hommes tenteront de limiter ses activités de compositrice. Ralph Barton, qu’elle a épousé en 1926, refuse qu’elle compose pour Charlie Chaplin, avec qui elle s’est liée d’amitié à New York. Elle continue cependant à écrire des œuvres classiques mais son mari est jaloux de son succès. 1929 voit la fin de leur mariage. Elle épouse en 1932 le juriste français Jean Lageat, mais lui aussi s’oppose à ses activités musicales. Ils divorceront finalement en 1955.

Des musiques électroniques : Bebe et Louis Barron, Wendy Carlos

Dans les années 1950 voit le jour un ovni, une composition musicale électronique d’avant-garde, écrite par un couple : les époux Bebe (1925-2008) et Louis Barron (1920-1989). Passionné par les bandes magnétiques, les générateurs de fréquence et autres oscillateurs, le couple expérimente et crée de la musique concrète. Lors de la post-production du film Forbidden Planet (1956), ils sont repérés par Dore Schary, producteur exécutif de la MGM, qui les choisit après avoir écarté Harry Partch. Ils collent les sons au plus près des images mais ne seront pas reconnus comme compositeurs de musique originale. Ils seront crédités sous le nom de « tonalités électroniques ». Dans le couple, Bebe s’occupait de la composition proprement dite, en utilisant comme matériau premier des bandes sonores, tandis que Louis était chargé du mixage, opéré à partir de trois magnétophones. Forbidden Planet sera leur seule composition importante pour le cinéma. Aujourd’hui, elle est reconnue comme novatrice : c’est la première musique de film entièrement électronique et elle a inspiré de nombreux compositeurs par la suite.

Un autre score électronique important dans l’histoire des musiques de film est celui de Wendy Carlos (née Walter) pour A Clockwork Orange (1971) de Stanley Kubrick. Elle a étudié la composition et a très vite commencé à expérimenter avec de la musique électronique, tout particulièrement avec les premiers vocoders (qui permettent de traduire la voix humaine en signaux électroniques). Avec son amie et collaboratrice Rachel Elkind, elle s’était attaquée à la Neuvième Symphonie de Beethoven, transformant « L’Hymne à la joie » en une pièce drôlissime et sautillante. Elle a envoyé quelques extraits à Stanley Kubrick, qui travaillait alors sur A Clockwork Orange, et celui-ci est tombé sous le charme. Il a d’ailleurs à nouveau fait appel à elle pour The Shining en 1980. Un autre score intéressant est celui qu’elle a écrit pour Tron (1982) : elle y mélange de la musique électronique aux sons d’un orchestre.

Orchestratrices et compositrices : Shirley Walker, Rachel Portman, Anne Dudley

Plusieurs femmes compositrices ont œuvré dans l’ombre : sans le travail d’orchestratrice de Shirley Walker (1945-2006), la production de plusieurs compositeurs connus n’aurait pas été la même. Dans les années 1980-90, elle a épaulé deux jeunes musiciens issus du milieu rock : Hans Zimmer et Danny Elfman ; elle a également participé à certaines compositions de Carmine Coppola, en tant qu’orchestratrice sur The Black Stallion ou aux synthétiseurs sur Apocalypse Now. Parmi la poignée d’œuvres éditées à son nom, il faut retenir sa musique pour le film d’animation Batman : Mask of the Phantasm (1993), pour lequel elle a écrit une partition de haute voltige, associant chœur, cuivres et percussions, et même un theremin, dans des envolées somptueuses. Elle est souvent considérée comme une pionnière dans le milieu des musiques de film.

Rachel Portman est la première femme à avoir gagné un Oscar pour sa composition pour Emma en 1996. Rachel Portman est une compositrice très prolifique, ayant écrit des musiques pour des films aussi divers que Chocolat, The Duchess ou Belle.

« Occasionnellement, un réalisateur dira « certaines de ces musiques doivent être assez macho, es-tu sûre que tu es capable d’écrire ça ? » - parce qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de le demander [rires]. Ce à quoi je réponds « Bien sûr, pas de de problème. » J’ai fait des scores très masculins, mais j’ai écrit beaucoup de musique pour des films avec des protagonistes féminins et des réalisatrices. Il y a beaucoup de très bonnes compositrices et c’est juste une question de temps pour qu’elles apparaissent sur le devant de la scène. » — Rachel Portman dans une interview pour Outtake (2017)

L’année après Rachel Portman, en 1997, c’est Anne Dudley qui a gagné l’Oscar pour la meilleure musique de comédie pour le film The Full Monty. Musicienne pop et membre du groupe Art of Noise, Anne Dudley a composé de nombreux scores. Elle s’est fait remarquer avec la musique pour American History X, et plus récemment pour la musique de la série de la BBC, Poldark, ainsi que pour Elle (2016), de Paul Verhoeven. Elle a composé pour ce long-métrage un score dans lequel les cordes dominent, créant une ambiance menaçante et troublante.

En Grèce, au Japon, en France

Ailleurs dans le monde, il faut citer Eleni Karaindrou en Grèce, Yoko Kanno au Japon et Julie Delpy en France, des musiciennes aux styles très différents. Pianiste et musicologue, Eleni Karaindrou rencontre Theodoros Angelopoulos au début des années 1980. Elle l’épouse et devient sa compositrice attitrée. Son œuvre la plus connue est probablement L’Éternité et un jour (1998), dont le score ample et dépouillé est joué par un ensemble de cordes.

Au Japon, Yoko Kanno s’est fait un nom grâce à des pièces aventureuses pour la télévision, les jeux vidéo et le cinéma d’animation. Elle mélange jazz, musiques expérimentales, symphoniques et électroniques dans des compositions comme Macross Plus (1994), Cowboy Bebop et la version télévisée de Ghost in the Shell.

Quant à l’actrice française Julie Delpy, elle n’a qu’une seule composition à son nom, celle pour The Countess (2009), mais elle est tout particulièrement soignée et réussie. Elle propose des thèmes courts et minimalistes, alternant piano solo et envolées de cordes.

Une nouvelle génération, de Hildur Guðnadóttir à Tamar-kali

Un article du New York Times évoque quelques raisons pour cette absence de femmes dans le milieu de la composition de musiques de film : le sexisme institutionnalisé, l’habitude de choisir des compositeurs dont les musiques ont du succès, l’absence de femmes qui pourraient jouer un rôle modèle et inspirer d’autres à choisir ce métier, le conditionnement social de la femme qui évite les projecteurs. Tout comme Rachel Portman, Hildur Guðnadóttir évoque également la question des musiques dites « macho ».

« (…) quand j’ai commencé à écrire des scores pour des productions plus importantes, j’ai ressenti de la méfiance. Je veux dire, ce n’était pas que tout le monde se méfiait de moi, mais je sentais un sous-entendu du genre « Est-ce qu’elle est capable de gérer ça ? », « Est-ce qu’elle réussira à faire ceci ou cela ? » Et cela a pris un moment pour obtenir de la confiance dans ce genre de productions, et je voulais penser que ce n’était pas uniquement parce que j’étais une femme, mais je pense que cela a clairement joué un rôle, parce qu’ils n’étaient pas habitués à avoir une femme qui écrivait la musique d’un film, tout particulièrement dans les genres dans lesquels je suis à l’aise. Je veux dire, les comédies romantiques ne me conviennent pas vraiment [rires]… » — Hildur Guðnadóttir, dans une interview pour le magazine Score It (2019)

Et pourtant, la situation commence à évoluer. De plus en plus de jeunes femmes s’inscrivent aux cours de composition des universités et diverses initiatives les poussent sur le devant de la scène. Beaucoup de nouvelles compositrices viennent du milieu rock et n’étaient pas destinées à l’écriture de musiques de film mais elles ont attisé l’intérêt de certains réalisateurs.

Violoncelliste, chanteuse et compositrice islandaise, Hildur Guðnadóttir a joué et enregistré avec des artistes de la scène électronique et indépendante, comme Pan Sonic, Throbbing Gristle ou Múm. Son entrée dans le monde du cinéma est liée au travail de Jóhann Jóhannsson : elle a collaboré à la composition de la musique pour le film Mary Magdalene et elle a joué les parties au violoncelle dans plusieurs films de Denis Villeneuve (Prisoners, Arrival et Sicario). Elle a ensuite été appelée à composer de la musique sous son nom propre, écrivant une partition assez sobre et minimaliste, sombre et anxiogène pour Sicario : Day of the Soldado, avant d’être engagée pour la musique de la série HBO Chernobyl (pour laquelle elle gagne le prix de la meilleure composition pour la télévision au World Soundtrack Awards de Gand en 2019), puis pour le blockbuster Joker. Elle y montre ses talents pour des compositions modernes, souvent sombres et minimalistes, atmosphériques et presque surréelles, dans lesquelles elle mêle électronique, sound design et des instruments acoustiques, parfois fabriqués.

Mica Levi, jeune chanteuse britannique, jouait dans le groupe pop Micachu and the Shapes. Elle a composé en 2014 une bande sonore introspective et très personnelle, mêlant drone et musique concrète, aux rythmes qui semblent parfois ralentis ou étirés, pour Under the Skin, un film de science-fiction de Jonathan Glazer, puis en 2016, un score pour Jackie. Ce film a reçu une nomination pour les Oscars, célébrant une musique très mélancolique jouée par un petit ensemble où dominent les cordes et les vents. Ses compositions ne sont pas un simple accompagnement mais se transforment presque en un personnage distinct dans le déroulement de l’histoire.

Pinar Toprak, d’origine turque, a suivi des études musicales et a obtenu un diplôme en composition. Elle a travaillé dans l’équipe de Hans Zimmer et épaulé Danny Elfman dans la composition de Justice League. C’est une compositrice prolifique (entre 2006 et 2010, elle a écrit 25 scores) mais peu de ses musiques sont connues et diffusées. Elle a également écrit des partitions pour des jeux vidéo et des publicités. Récemment, elle a composé la musique de Captain Marvel, devenant la première femme à écrire pour un film de super héros Marvel.

Multi-instrumentiste canadienne, Lesley Barber s’est fait remarquer en 2016 avec sa composition pour Manchester by the Sea, un film de Kenneth Lonergan. Sa musique mêle piano et cordes mais elle y ajoute aussi des touches subtiles d’électronique, ainsi qu’un chœur féminin qui donne à la composition un ton quelque peu surréel.

Singer-songwriter et musicienne rock, Tamar-kali n’avait aucune intention de composer des musiques de films, jusqu’à ce que la réalisatrice Dee Rees, séduite par les quelques chansons utilisées dans son film Pariah, lui demande d’écrire une partition pour le film Netflix Mudbound (pour lequel elle reçoit le prix de la découverte de l’année au World Soundtrack Awards de 2018). Elle mélange des cordes romantiques et mélancoliques avec de la musique traditionnelle du Sud des États-Unis. Depuis, elle a composé des musiques pour Come Sunday de Joshua Marston, et Shirley (2020) de Josephine Decker, avec Elizabeth Moss.

Il faudrait encore citer bien d’autres noms, comme Debbie Wiseman, Elisabeth Lutyens, Delia Derbyshire (qui a écrit le thème de la série Doctor Who), Angela Morley, Suzanne Ciani, Deborah Lury, Laura Rossi, Kathryn Bostic, Jocelyn Pook, Lisa Gerrard, et parmi les nouvelles venues, Fatima Al Qadiri.


Crédit photo: Hildur Guðnadóttir à une soirée Touch au Roundhouse, Londres, par Andy Newcombe (photo en creative commons via flickr)

Le titre vient d'une interview de Hildur Guðnadóttir


Texte: Anne-Sophie De Sutter

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