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Focus

Hache-violon, mitraillette-violon et 200 autres hybrides [Ken Butler]

Insolutherie, Hybridation, humour, corde, objet détourné, sculpture sonore, détournement, cubisme

publié le par Marie-Emily Nolens

« Je fais juste des choses inhabituelles avec des objets ordinaires » : les objets sont bel et bien au centre de la démarche de Ken Butler. En leur prêtant une voix et des états d’âme (son album Voices Of Anxious Objects sur Tzadik), son geste […]

Hache violon

Ken Butler

« Je fais juste des choses inhabituelles avec des objets ordinaires » : les objets sont bel et bien au centre de la démarche de Ken Butler. En leur prêtant une voix et des états d’âme (son album Voices Of Anxious Objects sur Tzadik), son geste poétique leur donne une seconde vie et leur confère presque une présence humaine.

En 1978, l’américain Ken Butler (1948) rajoute – de son propre aveu « un peu par accident » – un chevalet, des chevilles et des cordes à une petite hache. Il ne se doute pas encore que cette hache-violon (axe violin) sera le premier-né d’une famille nombreuse de plus de deux-cent instruments hybrides. À cette époque, l’inventeur est plutôt actif dans le champ des arts plastiques et visuels (la photographie, le cinéma, le dessin, la peinture, les installations). Il vient d’acquérir, en 1977, son Master of Fine Arts à l’Université de Portland. La hache-violon est avant tout une sculpture et les objets (leur recyclage et leur détournement) vont continuer à être, pendant plus de vingt ans, au centre de la démarche créative de l’artiste.

Affublés d’un micro contact ses premiers instruments sonnent… « décemment » (se souvient-il) mais l’idée de pouvoir les utiliser en vue de concerts ou de l’enregistrement de disques n’est pas à l’ordre du jour lors de cette période initiale d’expérimentation. La transformation de ces pelles à neige, raquettes de tennis, crosses de hockey, mitraillettes-jouets en plastique, peignes ou brosses-à-dents en instruments à cordes relève surtout du collage et les chimères produites circulent d’abord dans les galeries et les musées, plutôt exposées comme curiosités (non dénuées d’humour) que jouées comme instruments. Ce n’est que dans un second temps que, tout en « partant pratiquement toujours d’idées visuelles » (entretien avec Jason Gross en 1998 pour Perfect Sound Forever), des considérations fonctionnelles et ergonomiques visant à rendre les hybrides de plus en plus facilement jouables et à les faire de mieux en mieux sonner vont rentrer en ligne de compte. Ken Butler explique partir d’objets possédant déjà à l’origine des similitudes de forme et de dimensions avec celles d’instruments à cordes usuels. Il faut aussi qu’ils soient relativement légers et résistants. Les sons des instruments hybrides n’étant pas fort différents de ceux pouvant être tirés de la plupart des instruments à cordes plus communs, c’est plutôt au niveau de leur jouabilité que se situe d’après Ken Butler leurs principales qualités musicales : « l’accès ergonomique et instantané à un panel varié de sources sonores électro-acoustiques » et « (la possibilité de) passages rapides d’un jeu en cordes pincées (comme une contrebasse) à un jeu à l’archet (comme un violon), voire comme un piano à pouces, un vibrato de guitare, des congas ou un sitar… Tout ça, sur un seul instrument. C’est ça, le truc. »

À l’apogée de l’intérêt médiatique consacré à sa démarche, au deuxième tiers des années 1990, Ken Butler avoue que sur environ deux cent hybrides, pour la plupart jouables, il n’y en a que vingt qui sont effectivement régulièrement joués. C’est à cette époque, après avoir croisé la route des foufous californiens de Smegma dans les années 1980,  que le musicien participe aux côtés d’une série de violoncellistes à l’une des improvisations dirigées de Butch Morris (Conduction #23), qu’il se retrouve aux côtés e.a. de Harry Partch, Hans Reichel ou de la joueuse de theremin Clara Rockmore sur une des « pierres de Rosette » de l’Insolutherie : la compilation Gravikords, Whirlies & Pyrophones (1996). Mais, surtout, en 1997 il sort – dans la collection « Lunatic fringe » du label Tzadic de John Zorn – ce qui reste aujourd’hui son seul album largement diffusé : Voices Of Anxious Objects. Accompagné de musiciens tels que Matt Darriau des Klezmatics et Seido Salifoski du Paradox Trio qui y jouent des instruments tels que de la gaïta (cornemuse galicienne et asturienne), de la shehnai (hautbois de l’Inde) ou du darbouka, Ken Butler (à la hache-violon, au marteau-violon, au violoncelle-double-hache, au oud-roue-de-vélo, etc.) propose, sur cet album plaisant, une dizaine de morceaux instrumentaux oscillant entre le folklore imaginaire ou réapproprié des 3 Mustaphas 3 ou de Family Elan, un jazz plus vaporeux et planant et quelques morceaux rock plus potaches à la B-52’s / Devo. Mais, on n’évitera pas de souligner à nouveau que la musique de Ken Butler est moins bizarre et étonnante que ne le sont ses instruments.

Ce qui ne l’empêche pas de donner d’excellents concerts (comme par exemple, à Bruxelles, son solo au festival Kraak de 2009). Il y assume pleinement son statut d’équilibriste, sur le fil entre art et divertissement (entertainment) et une autre qualité – non-strictement musicale – de ses instruments hybrides s’y déploie pleinement : leur aura plastique, leur capacité à capter l’attention, à amuser et à faire rêver le spectateur.

Pour les plus connus de ses ready-madesPorte-bouteilles en 1914 et Fontaine en 1917 (le fameux urinoir) – Marcel Duchamp ne fait « que » déplacer un objet du champ de son utilisation fonctionnelle au champ de l’art. Avec Ken Butler et ses instruments hybrides (ou objets anxieux), on est plus dans la situation du « ready-made assisté » tel que Roue de bicyclette en 1913 qui fait se rencontrer une roue de vélo et un tabouret. Mais les créations chimériques de Ken Butler, ses « rencontre[s] d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection » (Lautréamont), font aussi penser aux impressionnants fusils en matériaux de récup’ de l’artiste art brut orléanais André Robillard. Et, enfin, il y a quelque chose qui relie Ken Butler (ses hybrides, mais encore plus sa série de sculptures monumentales Lost & Sound du début des années 2000) au cubisme de Picasso (El Guitarron en 1912 et toute la série des guitares qui suivra) ou de Braque (La Guitare, statue d’épouvante en 1913).

Tant le collage (la rencontre de plusieurs objets, leur collision, leur assemblage) qu’un de ses corollaires, le démontage (l’éclatement, la dissection, la multiplication des angles de vue), peuvent ainsi venir gripper le tic-tac routinier de la vie balisée des objets.

Philippe Delvosalle

Site de Ken Butler

Interview avec Jason Gross pour le magazine musical en ligne Perfect Sound Forever (1998)

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