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Focus

Habiter le monde : solutions d'écrivains

Vingt-huit bêtes un chant d'amour de Marie NDiaye et Dominique Zehrfuss
Tant il est vrai que la littérature prend parfois d'étranges chemins pour nous réconcilier avec la nature

Sommaire

Dans les épisodes précédents, nous avons tenté de définir l’usage que les écrivains font de la nature. En passant, nous nous sommes demandé comment la littérature parle de la crise environnementale et comment, dans l’intérêt particulier qu’ils nourrissent pour les hommes, les écrivains ont parfois été les sismographes des problèmes à venir.

Et si tout était à recommencer ?

Aux désenchantés du XXIème siècle, la littérature a encore plus d’un mot à dire. Alors, pour ce troisième et dernier temps de notre parcours, ouvrons nos bras aux rêves et aux espoirs que la nature, disons-le, ne se fatiguera jamais de dispenser. Utopiques ou élégiaques, ces aventures de l’esprit et du corps gardent toutes en elles le sentiment du sublime et de l’allégresse qui nous rivent aux levers du soleil et aux grands espaces. Et nous font avancer.

Les Métamorphoses

J'entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. — Ovide

Les Métamorphoses d'OvidePuisqu’on nous parle sans cesse de changement, tournons-nous vers un maître es Métamorphoses. Celle de Kafka n'étant pas très motivante, nous préférons l'antique chant d'Ovide. De ce long poème remontant aux débuts de notre ère, un cinéaste français en proposait encore tout récemment une adaptation aussi personnelle qu’innovante, preuve en est qu’Ovide constitue encore une source d’inspiration pour les esprits les plus blindés de science. Mais me direz-vous, que nous font aujourd’hui les frasques de dieux libidineux lâchés dans la nature ? C’est qu’il ne s’agit pas seulement d’approcher par la fable le mystère de nos sensations et des phénomènes qui les engendrent, mais surtout de célébrer l’architecture d’un monde poreux en constante évolution / recréation. Ce qu’Ovide savait déjà et qu’il nous faut à tout prix entendre, c’est cette continuité du vivant qui a pour effet, dans une pensée résolument épanouissante, de rendre la nature (ici divinisée) toujours victorieuse des tentatives des mortels pour en détourner les richesses à leur seul profit.

Habiter poétiquement le monde

Habiter poétiquement le mondePoursuivons avec un manifeste. Sous les dehors d’une anthologie, la toute jeune maison d’édition Poesis lance son programme : Habiter poétiquement le monde. Il paraît que l’expression vient du poète allemand Hölderlin, mais qu’importe, du romantisme au monde contemporain, plus d’une centaine d’auteurs nous exhortent à considérer que le Verbe est avant toute autre chose : un moteur d’action.

« La poésie, c’est l’Enthousiasme cristallisé » assène de Vigny. Baudelaire : « La poésie est ce qu’il y a de plus réel » ; Rimbaud : « Je travaille à me rendre voyant ». Rilke : « Ne pas tenir l’art  pour un choix opéré dans le monde, mais pour la transformation intégrale de celui-ci en splendeur. » « La poésie demeure la faim révolutionnaire » ajoute Mandelstam et, précision capitale que nous apporte Fargue : « Il n’est pas nécessaire d’écrire pour être poète ». Alors quoi ? Manière de voir, façon de penser, mode de vie (Saint-John Perse) ? Oui, c’est un bon début. Ce regard-là s’offre sans compter à la défense du sensible.  « Ambassadeurs du monde muet » dit Ponge qui sait faire parler une huître, une orange ou une chèvre. Bonnefoy pousse plus loin, parlant lui de « réintensifier l’être au monde », « C’est l’énergie d’eros, errante et aberrante, qui, réprimée dans l’ordre, jaillit soudain et, comme un vent violent, bouleverse l’ordre objectif des choses pour révéler un chaos dans lequel la liberté devient consciente d’elle-même », buvons ce vin que nous tend Kenneth White qui en appelle à briser les modèles, les normes qui assèchent. Et arrêtons-nous à Glissant qu’il faut entendre, absolument : « Ecrire c’est dire : le monde. C’est rallier la saveur du monde ». Oserions-nous rajouter : pour lui rendre une part, certes infime, mais quand même, de ce qu’il nous offre ?


À hauteur d’oiseaux

Le déficit en beauté est le signe d'une atteinte au vivant, un appel à la résistance. — Patrick Chamoiseau

Les neuf consciences du Malfini de Patrick ChamoiseauDans les parages du poème on trouve aussi une curieuse fable rappelant la comédie d’Aristophane Les Oiseaux (Vème siècle avant JC) et le roman de Richard Bach Jonathan Livingston le goéland (1970), dans un mélange très contemporains de spiritualités bouddhique et animiste. Les neuf consciences du Malfini (2010), œuvre de l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau entrelace le discours d’un aigle (Malfini) avec celui de colibris (au nombre desquels intervient le dénommé Foufou, héros de l’histoire). Dans cette allégorie où même les oiseaux reçoivent une leçon d’humilité, l’homme ne tient plus que le rôle de « nocif », et c’est d’ailleurs ainsi qu'on le surnomme. Inspiré par sa rencontre avec Pierre Rabhi, l’auteur livre un récit d’initiation écologiste plaidant pour une autre relation avec la nature et les animaux, une relation d’« horizontale plénitude », sans hiérarchie, sans violence. Notons au passage que Chamoiseau a également cosigné en 2009, avec son ami Edouard Glissant, une lettre ouverte à Barack Obama intitulée L’Intraitable beauté du monde. Dans ce court essai qui se présente aussi comme un poème, les deux écrivains mettent le président fraîchement élu au défi de pratiquer ce qu’ils nomment une « poétique de la relation ».

Mais ceci nous rapproche un peu trop de l’actualité immédiate.


De l’astéroïde B 612

Pour chaque fin il y a toujours un nouveau départ... — Antoine de Saint-Exupéry

Le Petit prince d'Antoine de Saint-ExupéryPrenons un peu de recul, voyons, par exemple, ce qu’en pense un extraterrestre. Pardon, un prince. C’est-à-dire, un enfant… Vous savez, ce petit garçon, ami d’un renard, amoureux d’une rose, cherchant à se faire offrir le dessin d'un mouton. Vous vous dites que le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry n’a rien à vous apprendre puisque vous le connaissez par cœur. C’est oublier  alors que sa prétendue innocence ne porte pas seulement une implacable critique contre la pusillanimité et le manque d’imagination du monde adulte. Plus que cela, le petit prince propose, incarne, de sa toute frêle personne, une autre manière d’être et d’habiter le monde. Et cette proposition ne se limite pas à une ouverture éthique, elle engage un système de valeurs qui embrasse tout le vivant sans se limiter aux relations interhumaines. Mouton, rose, renard, étoiles, aviateur, roi fou ou allumeur d’étoiles : au fil de ses rencontres le petit prince témoigne une égale considération à chacun. Son souci exprimé avec une cohérence telle que sa simplicité tendrait à en occulter la profondeur, trahit un désir fou d’harmonie et d’entente, vœu qui ne va pas sans poser de réels problèmes : comment gérer la pousse monstrueuse des baobabs ? Comment éviter que le mouton ne mange la rose ?

Certes, la mise en pratique de ses idées pose bien des problèmes concrets.


La tentation de la solitude

Et subitement mon habitacle m’est apparu comme le dernier éclat d’une technologie avancée tandis que toutes les villes gisaient à mes pieds, pétrifiées, recouvertes, méconnaissables et même insoupçonnables. — Céline Minard

Le Grand jeu de Céline MinardQui a jamais dit que vivre au plus près de la nature s’apparentait nécessairement à une régression, à un renoncement, à un retour à l’âge de pierre ? S’étant fait construire un refuge high-tech au sommet d’une montagne, l’héroïne du Grand Jeu de Céline Minard démontre que le progrès technique n’est pas un moindre auxiliaire en matière de survie dans des conditions difficiles. L’aventure est ici conduite de plein gré et en pleine conscience des risques encourrus. Elle n’en est que plus exaltante, et, bien que riche en enseignements, d’un devenir voisin de la folie. S’il n’est pas d’autre issue hors des mégalopoles polluées, voilà une proposition qui nous intéresse par la hauteur (et l’ingratitude) de l’exigence qui la conduit :

Ma présence est construite à partir de formes animales. Qu’est-ce que cela change ? Si je pouvais lever la carte de leurs perceptions, quel contour aurait mon corps ? À quoi ressembleraient mes gestes ? […] Et si c’était seulement au milieu d’une multitude de formes de vie différentes qu’on pouvait obtenir la sienne propre ? La plus complexe, la plus libre, la plus désintéressée. — Céline Minard

Un chant d'amour

Au cou de la panthère je distinguais le lien Voilà mon sort, pensais-je Et cette puissance forgée pour rien Ploie, petit âne, cède muettement sous la charge Voilà mon sort, pensais-je, et mon erreur Ce qu’il rêve le courbe et le ronge, tant de soleils Ploie petite femme, cède muettement sous la charge D’informes désirs trop éclatants. — Marie NDiaye

Vingt-huit bêtes un chant d'amour de Marie NDiayeUn bestiaire saisi dans un chant d’amour : ce projet de Marie Ndiaye inspiré par les curieux dessins de Dominique Zehrfuss n’est pas sans rencontrer d’échos dans notre cœur sauvage capable de parler mille langues contradictoires. Et pourquoi faudrait-il que la multitude se taise ? Accordons toute notre confiance au poème pour nous indiquer une autre façon d’être au monde : déraisonnable et plurielle.


Catherine De Poortere



 


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