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Focus

Fanny & Félix : musique et théâtre s'accordent pour interroger l'Histoire

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A-t-on seulement jamais bien écouté Fanny Mendelssohn (1801-1847, compositrice d'un singulier talent ? N'eût-elle été femme, elle ne serait pas moins célébrée que son frère, lui seul ayant eut le droit de faire profession de son art. À l'origine d'un tel partage fut une entente exceptionnelle dont personne n'eut vraiment à se plaindre dans le respect de ce que voulait l'époque. Aujourd'hui c'est Fanny qui prend la parole dans un spectacle signé Elsa de Lacerda, Michel Debrocq et Jean-Baptiste Delcourt. Entretien croisé avec ces deux derniers auteurs. Bientôt à Stavelot et Charleroi dans le cadre des Festivals de Wallonie.

Sommaire

— La musique deviendra peut-être pour Félix son métier, pour toi elle doit seulement rester un agrément, jamais la base de ton existence et de tes actes. — Lettre d’Abraham Mendelssohn à sa fille Fanny, 16 juillet 1820.

Être ensemble dans un seul et même corps.

PointCulture : Dans votre travail de nouage d’éléments biographiques et d’éléments fictionnels, quel fil rouge dirige le texte ?

Michel Debrocq : Dès que le projet du spectacle s’est concrétisé, dès les premières rencontres avec Ariane [Rousseau, comédienne qui interprète le rôle de Fanny], l’idée s’est imposée à nous que le texte devait être dit et joué à la première personne.

C’est Fanny qui parle et se livre à nous tout au long d’un récit où elle s’incarne sur scène dans le « je » de la comédienne.

Se raconter, cela signifie qu’il faut évidemment partir d’une certaine vérité historique, dont on trouve assez aisément la trace dans de nombreuses sources de l’époque (lettres, journaux intimes, témoignages divers) ainsi que dans les quelques études qui ont été consacrées à la musicienne depuis lors.

Partir d’un moment précis de sa biographie, alors qu’elle a 41 ans et que ses compositions vont être publiées pour la première fois à Berlin, et dérouler l’enchaînement de quelques événements de sa vie pour revenir au point de départ du récit : voilà le fil rouge du spectacle.

  • Comment insuffler une dynamique à cet ensemble de corps hétérogènes que constituent un quatuor et une comédienne, du texte et de la musique ?

Jean-Baptise Delcourt : Tout d’abord dans le travail artistique, tout est question de langage…
Il faut établir un vocabulaire commun entre les êtres, les personnes et la matière.
Ce que nous avons essayé de faire d’un point de vue artistique, c’est que le texte, la voix et les corps discutent avec la musique dans un même prisme. C’est pour cela que les musiciens se retrouvent personnages et que les notes sont comme sortie de l’imagination de la comédienne. Cela a été notre obsession : comment être ensemble dans un seul et même corps. C’est un équilibre fragile qui demande une exigence et une connexion de chaque instant. Il y a un côté magique à cela quand tout est connecté ensemble.

Shakespeare or not Shakespeare

  • Le titre du spectacle indique la volonté de réparer l’injustice d’une époque qui conduit une femme à renoncer à sa vocation pour endosser le rôle d’épouse et de mère. On sait que Fanny Mendelssohn a eu un fils, Sebastian Ludwig Felix Hensel. Toutefois sur scène c'est à sa fille qu'elle s'adresse, enfant qu'elle n'a jamais eu. Que représente à vos yeux cette Ophélie ? Est-elle là pour redoubler l’enfermement d’une femme dans sa fonction maternelle ? Fanny se voit-elle dans sa fille, femme libre, débarrassée de l’étau de son époque, une image de la vie qu’elle aurait pu mener ? Ou au contraire, est-ce la folie qui l’aurait guettée si elle avait refusé de s’incliner devant les douces injonctions du père et du frère, quelque chose de la pâle Ophélia shakespearienne dont Rimbaud a pu dire : Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle! ?

Michel Debrocq : Les épisodes choisis mettent en lumière les traits de caractère qui nous ont semblé essentiels chez Fanny : il y a chez elle un mélange tellement attachant de force et de fragilité, d’enthousiasme et de doute, de révolte et de résignation.

Enfermée dans le carcan d’une culture « masculine » assez rigide, qui mettait des barrières précises à l’épanouissement de sa veine créatrice, elle profite au maximum de l’espace de liberté qui lui est laissé. Elle vit à la frontière : sans franchir vraiment les limites, elle évolue en funambule sur le fil qui sépare ce qui lui est autorisé de ce qui lui est interdit.

Comment introduire la fiction indispensable au spectacle dans le cadre plutôt contraignant d’un récit biographique?

C’est là qu’intervient le personnage d’Ophélie, présence imaginaire de cette fille qui n’est jamais née et à laquelle Fanny s’adresse tout au long de sa narration.

Elle naît d’un rêve, le « Songe d’une nuit d’été » qui évoque la période souriante de la jeunesse où tout semblait encore possible.

Elle retournera au rêve, au moment où Fanny prend congé d’elle à la fin du spectacle.

Entretemps, elle aura recueilli les confidences de celle qui aurait pu être sa mère.

Mais en s’adressant à cette fille fantasmée, c’est bien sûr à nous que Fanny se raconte.

Ophélie, son double appartenant à un monde onirique, lui offre la possibilité de passer de l’autre côté du miroir, de rejoindre un univers où cesse de lui être renvoyé le reflet des conventions et des diktats de la morale bourgeoise.

Ophélie, c’est la faille dans le tissage trop serré des règles édictées par les hommes.

Elle n’est donc pas ici la jeune fille au destin tragique de la pièce de Shakespeare.

Au contraire, c’est elle qui porte l’espoir de temps nouveaux à venir.

La fin du récit marque un passage, une transmission.

« Je te laisse la partition », lui dit Fanny alors qu’elle prend congé de sa fille imaginaire.

Elle lui laisse désormais prendre soin de tout ce qui n’a pas été écrit, de tout ce qui n’a pu être dit, de tout ce qui n’a pas été osé.

Il lui appartient de poursuivre l’ouvrage.

— Ophélie, c’est la femme du futur, le premier maillon d’une longue chaîne qui n’en finit pas de se dérouler et dont le chemin croise notre route aujourd’hui. — Michel Debrocq

  • Quelles ont été vos inspirations dans la construction de ce spectacle ?

Jean-Baptiste Delcourt : Il y en a eu beaucoup… Quand on part d’un texte, celui-ci donne des images et des envies.
Il y avait ce jardin, cette petite fille, le songe d’une nuit d’été de Shakespeare…
À partir du ressenti sensible, on imagine des images, des actions, des mouvements.
Par exemple, j’ai tout de suite eu envie d’ajouter un morceau de Shakespeare pour que nous plongions vraiment dans la fiction.
Le théâtre d’objet me semblait aussi judicieux, car il laisse la place à l’imagination et à la symbolique.
Je suis également fasciné par la gestuelle des musiciens et j’ai voulu travailler le spectacle comme un petit ballet où chaque mouvement fait sens avec la forme et l'histoire.

Je me souvenais qu’enfant, je ne voulais pas me déguiser, mais je voulais vraiment être. — Jean-Baptiste Delcourt

Les enfants rêvent plus grand.

  • De quelles manières le texte s’adresse-t-il également aux enfants ?

Michel Debrocq : La cause de la liberté de la femme est loin d’avoir abouti, nous en découvrons des preuves jour après jour en ce XXIème siècle encore.

C’est une réalité à laquelle sont tout autant confrontés les adultes et les enfants, filles et garçons, qui subissent au quotidien les injonctions et les images (réelles ou symboliques) qui continuent d’entretenir la hiérarchie des sexes.

En plus de vivre, nous l’espérons, le plaisir au premier degré d’un spectacle qui se veut poétique et divertissant, riche d’émotions musicales, peut-être les enfants qui y assistent peuvent-ils être aussi sensibilisés à cette dimension sociale.

  • Comment intégrez-vous le regard du spectateur enfant dans votre réflexion sur la mise en scène ?

Jean-Baptiste Delcourt : J’essaie d’être un enfant moi-même.
Par exemple, j’ai tout de suite pensé aux masques d’animaux et à l’univers féerique déployé dans le Songe d’une Nuit D’Été, qui était cité dans le texte, mais que j’ai voulu rendre concret sur le plateau pour sortir du côté biographie du spectacle.
Je me souvenais qu’enfant, je ne voulais pas me déguiser, mais je voulais vraiment être.
Je crois que c’est cela la chose principale : essayer de déployer l’ouverture et le rêve.
Les enfants rêvent toujours plus grand que ce que l’on pense. L’imagination est un monde réel.


Questions et mise en page : Catherine De Poortere

Crédit photo : Festivals de Wallonie


Agenda : prochaines représentations

Sam. 27 juillet 2019 - 17h
Abbaye de Stavelot (salle François Prume)
1, Cour de l'Abbaye
4970 Stavelot


Ven. 18 et Sam. 19 octobre 2019 - 20h
Palais des Beaux-Arts de Charleroi (Hangar)
1, Place du Manège
6000 Charleroi


Notices biographiques

Michel Debrocq a étudié aux Conservatoires de Mons et de Bruxelles. Il commence sa carrière en tant qu’enseignant dans les académies de musique avant de devenir directeur de l’une d’entre elles dans la région de Charleroi, de 1984 à 1992. Il a également été professeur d’analyse musicale et d’histoire de la musique aux Conservatoires de Mons et Bruxelles. Il se lance ensuite dans une carrière journalistique et devient critique musical pour le journal Le Soir de 1992 à 2009. Par ailleurs, il a régulièrement collaboré aux mensuels Le Monde de la Musique et Diapason. En parallèle, il a été producteur à la RTBF (Musiq3) de 1983 à 2013 : il animait des émissions quotidiennes d’actualité du disque et des concerts, il présentait en direct de nombreux concerts et opéra, et il commentait le Concours Reine Elisabeth. Il a également écrit et réalisé plusieurs feuilletons radiophoniques avec la collaboration d’acteurs, tels que Jean-Louis Trintignant, Frédéric Dussenne, Patrick Descamps et Patrick Brüll.

Jean-Baptiste Delcourt est le cofondateur de la compagnie bruxelloise F.A.C.T Jean-Baptiste Delcourt est né en 1985 à Brive en France. Il suit tout d’abord des études de musique au conservatoire en percussions et en chant classique et rentre au Conservatoire de Clermont-Ferrand en art dramatique. Il présente comme mise en scène de fin d’études : Woytzek de Büchner au CDN de Clermont-Ferrand. En parallèle, il participe à deux reprises au Championnat de France de Slam Poésie à Bobigny et donne pour la Fédération française des ateliers d’écritures dans les collèges et Lycées. Pendant deux ans, il fait partie du Label Explicit et travaille notamment sur un album solo. En 2006, il tourne dans le film « 7 ans » de Jean-Pascal Hattu primé au festival de Venise. Il s’installe à Bruxelles en 2008 où il rentre au Conservatoire royal et en 2009, il intègre L’INSAS en interprétation dramatique.

Elsa de Lacerda commence le violon à L’Académie de Musique d'Etterbeek dans la classe de Nadine Wains. Médaille du Gouvernement à l’âge de 15 ans, elle gagne le concours du Crédit Communal et joue, quelques mois plus tard, en soliste avec l’Orchestre Royal Philharmonique de Liège. Elle intègre ensuite la classe de Endré Kleve au Conservatoire de Bruxelles où elle remporte cinq Premiers Prix avec Grande Distinction. Parallèlement à ses études musicales, Elsa de Lacerda s’adonne à une autre passion, celle du journalisme musical. Productrice et présentatrice sur Musiq3 – RTBF pendant 13 ans, elle présente le Concours Reine Elisabeth de violon et produit une émission d’actualité musicale. En tant que critique musicale, elle collabore depuis deux ans au journal Le Soir, principal quotidien belge. Depuis la fin de ses études, Elsa de Lacerda se consacre à l’étude du quatuor à cordes. En 2005, elle fonde le Quatuor Alfama. Avec la comédienne belge Ariane Rousseau, Alfama créé un spectacle pour enfants qui raconte l’histoire du quatuor à cordes. Ainsi, naît Le Rêve d’Ariane, donné à ce jour plus d’une centaine de fois en France, Belgique et Luxembourg. Elsa de Lacerda joue sur un Nicola Gagliano de 1761.