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Focus

Family Romance, LLC – Werner Herzog et la réalité

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documentaire, Japon, cinéma, Werner Herzog, réalité, société, rapports humains

publié le par Benoit Deuxant

La réalité est aujourd’hui un concept complexe, régulièrement remis en question. Les faits et leur perception, la notion de vérité, sont des sujets de débats philosophiques, quand ils ne deviennent pas des questions politiques. Ce nouveau film de Werner Herzog, qui explore les activités d’une agence japonaise fournissant des personnes de remplacement pour des occasions familiales, expose la fragilité de nos notions de mensonge et de véracité.

Société à responsabilité limitée, c’est la traduction du LLC du titre de ce film. On comprend rapidement la nécessité de préciser cette partie du contrat quand on en apprend la nature. La société tokyoïte Family Romance, LLC est une agence fournissant des acteurs ou actrices pour remplacer, lors de cérémonies importantes, des membres absents d’une famille. Il peut s’agir d’une personne dont la présence n’est pas souhaitable, comme ce père alcoolique écarté du mariage de sa fille, ou d’un absent, comme le père que le personnage principal du film, la jeune Mahiro, n’a jamais connu. La société, fondée par Yuichi Ishii, organise également des happenings, sortes de passages à l’acte pour des clients dont la vie est troublée par un blocage social ou psychologique. On rencontre ainsi dans le film un ex-employé reproduisant ses engueulades les plus traumatisantes, ou une actrice s’offrant une nuée factice d’admirateurs et de paparazzi.

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Toutes ces interventions font appel à une équipe d’acteurs et d’actrices, prêts à prendre au pied levé la place d’un aïeul, d’un subordonné, ou, en groupe, à simuler une foule innocente et spontanée. Ils interprètent ces rôles pour une représentation unique devant un parterre de gens ignorant souvent la supercherie, mais aussi parfois avec, pour public, un unique spectateur ou spectatrice, qui peut être leur client ou la personne à qui leur client a offert cette performance.

Le cas de Mahiro est en cela particulier qu’il s’inscrit dans la longueur. Yuichi Ishii a été engagé pour figurer le père de la jeune fille de 12 ans, non pas pour un évènement familial, mais pour le remplacer durant une période non précisée, lors de rendez-vous réguliers. La mère de Mahiro, mère célibataire, cherche à pallier le manque de ce père dans la vie de sa fille et sans doute également au regard que la société japonaise porte sur sa situation. Si les tracas des mères célibataires au Japon sont souvent économiques, dans un pays où le salaire des femmes est notoirement inégalitaire, elle semble ne pas avoir ce genre de problème et parvient donc à payer les services de l’agence pour cette mission ambiguë.

La première rencontre est timide, chacun se cherche. Dans une société peu encline aux expressions d’émotion, la mesure est un équilibre délicat. Ishii prend son rôle à cœur, explique sommairement son absence passée mais promet de la réparer. Chaque rencontre suivante sera une promenade idéale, pour une jeune fille de l’âge de Mahiro, à travers les parcs de Tokyo, et une affection mutuelle grandira entre eux. Après chaque rencontre, Ishii présente son rapport à la mère de Mahiro, lui révèle ses confidences. Petit à petit, la relation devient de plus en plus sincère, et donc de plus en plus complexe. Comment sortir du mensonge ? Faut-il accepter la proposition de la mère de rendre la mascarade permanente et de donner au faux père une chambre dans leur maison ?

Ce jeu de chassé-croisé entre mensonge et sincérité, entre vérité et fiction, est magnifié par la forme que Werner Herzog a donné à son film. Plutôt qu’un documentaire classique, il en a fait un objet hybride. Reproduisant les procédés de Family Romance – la société –, il a fait rejouer les scènes de ses repérages par des acteurs. Les circonstances sont donc authentiques, ou “basées sur des faits réels”, mais elles sont simulées de la même manière que ces cas étaient, eux aussi, joués. La mise en abyme atteint son comble avec le choix que Herzog a fait de confier le rôle de Yuichi Ishii à Yuichi Ishii lui-même. Acteur jouant un acteur, il apporte une étrangeté au film, qui souligne l’artificialité de la situation. Plus qu’une simple mise en avant de l’absurdité de tels rapports, c’est une réelle crise existentielle que représente son personnage, qui s’interroge perpétuellement sur la moralité de son entreprise, et surtout sur sa propre réalité. C’est ce point de rupture, tant dans la vie d’Ishii que dans l’art de filmer, et plus loin, dans notre croyance au monde réel, qu’Herzog explore et démonte.

(BD)

Le film a été présenté au festival de Cannes 2019, mais sa sortie officielle en salle a été retardée par la pandémie. Il est actuellement disponible sur la plateforme MUBI.

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