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Focus

Faire vivre nos droits culturels, journée d'études et 3 questions à Morgane Degrijse

journée d'études sur les Droits culturels au MACs, octobre 2019 _ la pause
Depuis quelques années, les droits culturels sont le « référentiel majeur » des professionnel-le-s de la culture. Quel est l’enjeu ? Comment s’emparer de nos droits culturels ? Éléments de réponse avec une journée d’études, début octobre au Mac’s et 3 questions à Morgane Degrijse.

Sommaire

Le Festival musical du Hainaut et l’asbl Culture & Démocratie organisaient le vendredi 4 octobre une journée de réflexions sur le thème de comment « faire vivre les droits culturels ». Si l’intitulé indique assez que l’exercice de ces droits ne s’effectue pas naturellement dans la société, l’assistance, essentiellement constituée de professionnel-le-s de la culture et de la création, souligne que la problématique est portée principalement par ce secteur, confrontée aux questions culturelles qui, de plus en plus, secouent et fragilisent nos sociétés modernes.

Ces droits culturels, formalisés par la « déclaration de Fribourg », viennent compléter et prolonger les droits sociaux et politiques de la Déclaration universelle des droits de l’homme. — Pierre Hemptinne

Ils ouvrent tout un champ de réflexion sur le fait que ces droits fondamentaux, pour s’enraciner au plus profond du quotidien, doivent pouvoir s’appuyer sur des pratiques culturelles affiliées à des modèles définissant des cultures politiques, des cultures économiques, sociales et écologiques attentives, dans leur moindre rouage, aux dimensions humanistes de ces droits. André Foulon, dans son mot d’accueil, en tant « qu’ancien combattant » du « plus de culture dans les écoles », replacera les enjeux des droits culturels dans une histoire longue, évoquera des temps où le combat pour plus de démocratie par la culture ne disposait pas encore de ce référent juridique pour appuyer ses revendications.

Pas de démocratie sans désaccord, sans culture de l’hétérogène, et sans hybridation incluant des récits parallèles

En guise d’entrée en matière, les deux juristes, Françoise Tulkens et Céline Romainville, rappellent les grands principes des droits culturels et tracent leurs parcours évolutif au niveau international, européen et belge. Force est de constater que ces droits ont acquis en légitimité. Ils sont pris en compte. Ils sont discutés et alimentent des réflexions , que ce soit en termes de défense de patrimoines, de notions de propriété et de droits d’auteur, de jurisprudence sur les conditions d’accès aux biens culturels. Ils n’en restent pas moins encore assez à un stade théorique, incantatoire. L’anthropologue David Berliner soulignera assez la complexité que représente l’application des droits culturels dont la formulation même pourrait laisser entendre que « la culture » serait une et indivisible, prêtant le flan aux interprétations identitaires et essentialistes, alors que la culture est multiple, diversifiée, espace de désaccords, expériences de décentration. Elle est leçon d’hétérogénéité et non de fixisme !

Le pianiste Fabian Fiorini, en ramenant l’attention vers ce que la sensibilité a la capacité de bouleverser, fera entendre comment cette hétérogénéité, ce pluriel dans l’expression propose d’organiser le partage du sensible. Il choisira, fort à propos, une composition qui tisse, au piano, un héritage du jazz explosif dans sa synthèse entre tradition africaine et contemporanéité, à la voix, une mémoire actualisée de la poésie musicale haïtienne, et dans l’écriture du texte de Jean Bofane, une plongée dans l’atrocité de l’esclavage qui constitue, à elle-seule, la base d’un récit parallèle de toute la modernité. — Pierre Hemptinne

- pour écouter la rencontre entre le piano de Fabian Fiorini et les textes de Jean Bofane -
- Fabian Fiorini dans les collections de médias physiques de PointCulture -

Les droits culturels dans les décrets et les missions des institutions culturelles, ça bouge, ça avance…

Olivier van Hee, inspecteur, dressera un tableau clair de la présence des droits culturels, actuellement, dans les politiques culturelles à travers leurs diverses occurrences dans les décrets qui orientent l’activité des centres de jeunes, de la lecture publique, des CEC (centres d’expression et de créativité), et des centres culturels. Ces derniers, dont les nouvelles missions incluent le plus explicitement, depuis bientôt cinq ans, la référence aux droits culturels, ils présenteront prochainement un terrain très riche d’évaluations. Il attire l’attention sur le fait que, ce que vise les droits culturels, dans leur aspiration fondamentale, fascine et suscite de plus en plus d’initiatives directement issues de la société civiles, sans passer par les opérateurs des politiques culturelles publiques. Prenant acte de tout ça, la déclaration gouvernementale de la Fédération Wallonie Bruxelles, encourage les formes exploratoires et pointe l’importance d’avancées concrètes sur le statut de l’artiste, autre point important pour l’efficience des droits culturels, au même titre que le travail de sensibilisation artistique dans les écoles, pour lequel le pacte d’excellence présente quelques avancées intéressantes.

Un échange d’expériences, de projets et l’après-midi se transforme en espace laboratoire, partages de pratiques et réflexions

L’après-midi est consacré à des ateliers. Trois séances de réflexions et de partage concernant la musique, les arts de la scène, les musées, chaque fois dans la perspective de questionner leurs actions au regard des droits culturels. Ce sera l’occasion de mettre en évidence que, même sans l’intention explicite et structurée d’une application des droits culturels, de nombreux opérateurs œuvrent à les mettre en pratique, en s’ouvrant à la diversité, au partage, à l’implication et à la rencontre de populations démunies, aux communautés des sans-voix.

Les exemples sont multiples et font ressortir, de manière quasi linéaire, la nécessité de travailler sur de longues durées – ce qui est contredit par le temps court des évaluations quantitatives – et la limite des moyens financiers inadaptés à l’ambition de ce travail culturel en profondeur. — Pierre Hemptinne

Les échanges attireront plus d’une fois l’attention sur le fait que l’’accès à la culture et le droit de participer à la culture sont des principes brouillés et rendus peu audibles par le fait que la société de consommation inonde tout le monde de biens culturels immédiats, immersifs. La tentation populiste n’arrange rien. Programmer ce que l’on imagine être attendu par les publics, cela n’a rien à voir avec une activation des droits culturels. Comment s’y retrouver, comment structurer et rendre attractifs ces droits culturels, dans une optique « d’émancipation », de progrès social, tout en évitant essentialisme, dogmatisme, imposition ?

Les préoccupations culturelles, les questions culturelles doivent être au centre de les dispositifs qui organisent le vivre ensemble ?

En conclusion, le philosophe Luc Carton expliquera, avec une force limpide et chantante, le changement de paradigme que la société est en train de vivre. Le paradigme étant, pour lui, l’image qu’une société se donne de son point névralgique, de la nature de ce qui, au cœur de sa dynamique démocratique, structure ses conflits d’idées, de concepts, d’émotions. Au paradigmes avant tout politique, économiques, succède un paradigme avant tout culturel. L’émergence et la préoccupation croissante pour les droits culturels en est le symptôme. Il y a urgence à considérer la dimension culturelle comme surplombant toutes les autres, qu’elle soient économiques, sociales ou politiques.

Alors, comment faire pour que ces droits se révèlent manifestement, naturellement, au jour le jour, pour tout un chacun, comme la nouvelle matrice de plus de démocratie ? Ce sont des processus lents. Il insistera sur l’importance d’en passer par une phase d’observation. Observer, c’est organiser le regard, c’est se doter d’une théorie, d’outils d’interprétation. C’est par l’observation que se produit peu à peu l’internalisation des droits et des idées qui inspirent l’observation. II sera décisif, par exemple, que ces droits culturels trouvent à s’incarner dans le travail syndical. Il faut observer, donc, comment ces droits, actuellement, s’exercent, se problématisent sur le terrain, dans des actions et des initiatives portées par des travailleurs et des travailleuses du secteur social et culturel, dans des créations d’artistes diffusées dans les divers lieux culturels de la Fédération Wallonie Bruxelles. Ce travail d’observation est plus qu’un vœu pieux, il est en train de s’organiser et de se structurer par le biais d’une mission confiée à l’asbl Culture & Démocratie. Pour nous éclairer sur cette mission, nous avons posé trois questions à Morgane Degrijse, chargée de projet de la plateforme d’observation des droits culturels.

Pierre Hemptinne

TROIS QUESTIONS À MORGANE DEGRIJSE

- PointCulture : Les droits culturels, ça parle au secteur culturel. Mais comment les présenteriez-vous à quelqu'un qui n’en aurait encore jamais entendu parler ?

- Morgane Degrijse : Ayant été récemment engagée pour créer et animer une plateforme d’observation des droits culturels en Fédération Wallonie-Bruxelles, j’ai été amenée à expliquer la nature de ma nouvelle occupation à de nombreuses reprises. Cela m’a permis, face aux regards d’incompréhension suivant généralement l’énoncé de ma fonction, d’élaborer une définition des droits culturels pour les non-initiés. Je me suis cependant vite rendue compte que cette dernière devait nécessairement s’adapter à chaque situation et chaque personne qui se trouvait en face de moi.

La notion étant assez abstraite, il m’est arrivé de succomber à la tentation de la résumer par des expressions telles que « droit à la culture » ou « droit de participer à la vie culturelle », qui paraissent plus concrètes et abordables. Je préfère pour ma part considérer les droits culturels, dans une perspective plus large, comme une catégorie (transversale) des droits fondamentaux de l’être humain, au même titre que les droits économiques et sociaux, qui engloberait ces droits particuliers parmi de nombreux autres. — Morgane Degrijse

Cette perspective des droits culturels présente l’intérêt de replacer les individus au centre de cette grande matrice du droit. Toute personne est ainsi considérée en tant que sujet possédant et exerçant seul ou en commun (et parfois sans le savoir) des droits – universels, indissociables, interdépendants et inaliénables – en matière culturelle. Les droits culturels regroupent donc des droits fondamentaux aussi larges que le droit à l’éducation, à la liberté d’expression, de choisir son (ou ses) identité(s) culturelle(s) et d’en changer librement, etc. Mais ils englobent également les droits d’auteur, la liberté artistique, le droit au maintien, au développement et à la promotion des patrimoines et des cultures, pour ne citer que ceux-là. Envisagés dans cette optique et en prenant en compte la diversité des approches possibles – juridique, philosophique, anthropologique, … – il est possible de n’y voir tout de même qu’un grand fatras. L’enjeu des recherches actuelles est donc justement de parvenir à mieux les connaitre et les appréhender. Il reste donc nécessaire, en matière de droits culturels, de préciser exactement de quoi on parle et dans quel contexte !

Dans le cadre des politiques publiques par exemple, certains envisagent les droits culturels comme un nouveau paradigme de l’action culturelle qui pourrait succéder à la démocratisation de la culture (la culture pour tous) et à la démocratie culturelle (la culture par tous, en résumant grossièrement ces deux notions). Les institutions et opérateurs culturels seraient alors invités à favoriser leur exercice, comme le sont les centres culturels depuis 2013, en augmentant « la capacité d’analyse, de débat, d’imagination et d’action des populations » mais également en favorisant « le plaisir des populations de la découverte culturelle » (Article 2 du décret sur les centres culturels adopté par la Communauté française le 21 novembre 2013).

- En quoi consiste précisément la mission confiée à Culture & Démocratie et par qui est-elle confiée ?

- Culture & Démocratie a signé en mai 2019 une convention avec le cabinet de la ministre de la culture en Fédération Wallonie-Bruxelles qui l’engage à « créer et animer une plateforme d’observation des droits culturels ». Il est important de préciser que la plateforme, qui se veut la plus ouverte possible, ne se limite pas à l’asbl (qui a un rôle de coordinatrice du projet) et que ses différentes instances rassemblent notamment des opérateurs culturels, des universitaires et des représentants de l’administration de la culture. Au-delà de cette mission générale, il est prévu à l’horizon 2021 de mener une observation participative dans et avec le secteur des centres culturels, amené à se questionner et mettre en pratique les droits culturels depuis le décret de 2013 cité précédemment. L’objectif de cette recherche sera d’établir en co-construction avec les opérateurs culturels une méthodologie permettant d’observer empiriquement leurs pratiques au regard des droits culturels, sans chercher à les faire rentrer dans des cases et tout en prenant en compte leur diversité. Cette méthodologie sera conçue de telle façon qu’elle puisse être adaptée à d’autres champs du secteur culturel.

En dehors de cette recherche particulière, il appartient à la plateforme de s’inventer elle-même dans ses formes et ses actions futures, qui ne sont pas encore fixées à l’heure actuelle. Nous l’envisageons comme un espace de partage d’idées, d’initiatives et d’informations autour des droits culturels en Fédération Wallonie-Bruxelles. Au programme se situe notamment l’édition d’un blog, une sorte de plateforme numérique qui faciliterait les échanges et le partage d’informations sur nos actualités et activités. À suivre…

- Comment avez-vous structuré votre travail, sur quelle durée? Et quelle place occupe la nécessité de penser l'implication des populations dans l'appropriation des droits culturels ?

- Je n’avance pas seule sur ce projet, mes actions étant pilotées et accompagnées de plus ou moins près par deux comités. Les premiers mois ont été très concrètement consacrés à la constitution de ces groupes ainsi qu’à la détermination des objets et questions de la recherche 2019-2021, qui se précisent encore à l’heure où je vous écris. Selon le programme établi, les prochaines étapes consisteront en phases successives de contact avec les opérateurs culturels, de récolte et d’analyse de données, d’évaluation de la recherche et de production écrite des résultats. Il est difficile de détailler à l’avance ces phases car nous souhaitons appliquer une méthode d’approche co-construite, qui ne peut donc être élaborée qu’en collaboration étroite avec les opérateurs, à partir de leurs expériences. Cependant la plateforme ne se limite pas à cette recherche, même si elle en est le support. Nous envisageons donc qu’elle perdure au-delà de 2021 et espérons qu’elle sera porteuse d’autres recherches et génératrice de diverses initiatives.


Propos recueillis par Pierre Hemptinne le 9 octobre 2019



Des liens pour se documenter

Déclaration de Fribourg :

https://droitsculturels.org/blog/2012/06/20/la-declaration-de-fribourg/

http://www.cultureetdemocratie.be/productions/view/manuel-d-approche-des-droits-culturels


Trois études de l’observatoire des politiques culturelles :

http://www.opc.cfwb.be/index.php?id=19330

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