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Focus

"Être, venir, aller" : interview de la réalisatrice radio Caroline Berliner

Caroline Berliner - photo Johan Legraie
Comédienne et autrice radio, Caroline Berliner a organisé pendant deux ans des ateliers radio avec les mineurs étrangers non accompagnés du Petit-Château et a aussi réalisé le documentaire de création "Être, venir, aller" (diffusé ce samedi à PointCulture Bruxelles). Nous l'avons rencontrée.

Sommaire

Théâtre et création radiophonique

- Commençons par une question assez basique : pouvez-vous vous présenter et nous dire d’où vous venez, quel a été votre parcours ? Puis – sous-question –, à partir de là nous raconter comment vous êtes rentrée en contact avec la réalité de la migration, comment ce projet autour de la radio est né ?

- Je m’appelle Caroline Berliner, je suis Belge, je suis née à Bruxelles et j’ai été formée à l’Insas en interprétation dramatique. Je suis sortie de l’Insas en 2004. Je travaille dans le théâtre depuis plusieurs années. La radio m’a toujours accompagnée, comme une présence quotidienne dans la maison, un rapport aux sons, à la musique…

En 2013, j’ai découvert la structure de l’Atelier sonore de création radiophonique (ACSR) à Saint-Josse qui est à la fois une structure d’accueil, de production et de formation qui accompagne les auteurs et les autrices qui souhaitent proposer des œuvres de création sonore via des ateliers, des formations, la mise à disposition de studios, de matériel, etc.

En 2009, j’avais été en Haïti rencontrer une amie à l’occasion du Festival Quatre Chemins, un festival de théâtre soutenu par Wallonie-Bruxelles International (WBI). J’ai découvert le pays et rencontré les artistes haïtiennes et haïtiens au moment d’une émulation artistique très forte qui mobilisait surtout des jeunes gens qui avaient exactement le même âge que moi, qui sortaient des écoles de théâtre, qui se lançaient comme professionnels… En 2013, quand je pousse les portes de l’ACSR, je me rends compte que je n’ai pas gardé de traces de ces personnes, de la force que j’avais ressentie en Haïti, de la puissance des mots que j’avais observé là-bas. Je me suis lancé dans la réalisation d’un premier documentaire radio avec l’ACSR, soutenu par le FACR de la Fédération Wallonie Bruxelles. Je souhaitais mettre en lumière la vie quotidienne et les questions auxquelles sont confrontées ces jeunes gens en Haïti. Je me suis rapidement rendue compte qu’une autre question structurait ce travail : la question de l’exil.

Après le tremblement de terre de 2010, dans le contexte socio-économique et politique du pays, avec les injustices qui ne font que se répéter, tous les Haïtiens et Haïtiennes se posent constamment la question de savoir s’il faut partir ou s’il faut rester. Du coup, à travers le portrait d’artistes et les sons de la ville de Port-au-Prince, mon documentaire Jusqu’à ce qu’il fasse jour parlait de ça.

Au même moment, je me suis aussi mise à creuser ma propre histoire étant moi-même aussi issue de l’immigration. Mes grands-parents paternels sont polonais, juifs et sont tous les deux des rescapés des camps d’extermination de la Shoah. Ma famille n’est jamais retournée en Pologne. Il y a toujours eu un très grand silence du côté de mon père, de ses frères et de mes cousins sur ce passé.

On était aussi en plein dans la « crise migratoire » de fin 2015 ici en Belgique et il se trouve qu’en plus de mes études de théâtre, j’ai fait une formation en français langue étrangère (FLE). Je me disais qu’une façon de m’impliquer personnellement serait de donner des cours aux personnes migrantes. — Caroline Berliner

- Si je peux vous interrompre un instant, pour revenir un moment à cette articulation entre le théâtre et la création radio, j’aurais voulu vous interroger sur les rapports du réel / du documentaire et de la fiction. Sauf si je me trompe, j’ai l’impression que pour l’instant en radio, vous choisissez plutôt une approche documentaire…

- C’est une bonne question. C’est vrai qu’au théâtre, je suis là pour porter les mots et la pensée de quelqu’un. Que le sens passe par une fable, des personnages. Je travaille régulièrement avec la Compagnie De Facto dont les projets portent un regard aigu sur la relation qu’entretient l’individu et le corps social mais cette relation est transmise au spectateur par le biais d’une fiction. Le travail que j’entreprends en radio me permet de développer une écriture du réel. De m’immerger dans des lieux et des réalités et de tenter de rendre compte.

Ceci dit, la radio et le théâtre ont une histoire commune et je prends beaucoup de plaisir à naviguer entre ces deux pratiques. — Caroline Berliner

Cours de français au Petit-Château

- Merci pour ces précisions ! Revenons à ces cours de français langue étrangère (FLE)…

- Au cours du premier trimestre de 2016 je remarque qu’il y a aussi des appels du monde associatif (la Ligue des familles mais aussi d’autres associations) pour essayer de recruter des tuteurs et des tutrices pour les mineurs étrangers non accompagnés (Mena). C’est par ce biais que j’ai entendu parler de cette réalité des Mena que je ne connaissais pas auparavant. Pour pouvoir s’inscrire dans une école, entamer la procédure de demande d’asile, s’inscrire au Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA), bénéficier d’une place dans un centre d’accueil, les migrants mineurs doivent avoir un représentant adulte légal. Et comme fin 2015 il y a eu une vague migratoire importante, il y avait beaucoup de Mena qui se retrouvaient sans tuteurs.

C’est comme ça que j’ai découvert le Centre pour adolescents en exil (Cade) qui était une aile qui était réservée au Petit-Château pour les Mena puisque selon les lois des Droits de l’enfant ceux-ci ne pouvaient être physiquement en contact, dans le même espace de vie, avec des adultes. Le Cade existait depuis le début des années 2000 et en été 2016 j’ai poussé la porte de ce lieu pour la première fois et je suis allée y donner des cours du soir de français…

- En devenant tutrice, aussi ?

- Non, je ne suis pas devenue tutrice. Même si le lien que j’ai développé avec une des participantes à l’atelier radio n’est pas très loin de celui qu’elle pourrait avoir avec sa tutrice. Mais il y a des tuteurs légaux très différents les uns des autres : certains vont être très présents, d’autre garder plus de distance… Mais, dans tous les cas, ce statut de tuteur ou tutrice, c’est une relation très particulière !

- Donc, à l’été 2016 vous poussez les portes de cette aile du Petit-Château…

- Je suis aussi allée donner ces cours pour découvrir cette réalité de l’intérieur, tout en y étant moi-même active. J’ai rencontré ces jeunes gens, leur énergie, leur désir d’être là, leur imaginaire, la relation très forte qu’ils ont entre eux et avec leurs éducateurs. J’ai aussi découvert qu’ils étaient tous scolarisés et avaient une vie comme n’importe quel ado de seize ou dix-sept ans à Bruxelles. J’ai très vite ressenti qu’il y avait certainement la matière pour réaliser un documentaire mais j’ignorais encore quel serait le traitement juste.

En Haïti, j’avais rencontré deux philosophes français, Camille Louis et Étienne Tassin, qui étaient en charge d’un séminaire de philosophie à l’Université de Paris VIII. Leurs travaux m’ont beaucoup inspiré au moment de l’écriture de mon documentaire. Ils avaient décidé d’installer leur séminaire à Calais et d’y faire venir leurs étudiants pour travailler sur place et en contexte les questions de migration et d’hospitalité. Ils ont notamment publié les résultats de leur recherche sur Mediapart sous la forme d’un blog intitulé « La Jungle et la Ville ».

Ils interrogent notamment la valeur de ces deux termes et se demandent si, à Calais, ces deux concepts ne sont inversés. L’hospitalité qui règne dans la Jungle entre les migrants et les personnes accueillants font de cette jungle tout ce que l’on attend d’une ville – et inversement. Ils remettent également en question la représentation que nous avons généralement de l’exilé : l’image de cet Ulysse nostalgique de son pays d’origine est en partie fausse. L’exilé est tourné vers le futur et il porte en lui bien d’autres choses que le récit de ses souffrances. La somme des expériences qu’il a vécues peut nous ouvrir la voie vers une nouvelle politique à construire.

J’ai compris leurs travaux comme une invitation à travailler avec ces jeunes migrants sur ce que nous avions de commun. Je devais trouver le moyen pour qu’ils dépassent le statut de sujets du projet et en deviennent les acteurs.


C’est ainsi que s’est imposée la nécessité de créer des ateliers radio afin que les jeunes puissent s’emparer des micros autant que moi. — Caroline Berliner

Radio Passe Partout

Le résultat des ateliers a donné lieu à Radio Passe Partout, diffusée sur Radio Panik en 2017 et 2018. Nous avons réalisé cinq émissions d’une quarantaine de minutes Je travaillais à chaque fois une semaine avec les jeunes, accompagnée par Jeanne Debarsy et Corinne Dubien, deux autres réalisatrices de l’ACSR. On choisissait un thème en fonction de leur réalité ou de l’actualité dans les médias pour leur permettre de poser un regard sur ce sujet. Pendant une semaine, eux enregistraient des sons avec nous, on récoltait la matière puis on se retrouvait en studio pour des émissions qui combinaient le direct, du plateau, de la musique et leurs reportages.

- Ils étaient présents en studio ?

- Oui, on réalisait les émissions tous ensemble.

Et pendant que tous ces ateliers se mettent en place, le Cade devient un peu ma maison aussi, un endroit où je passe beaucoup beaucoup de temps…

- Vous évoquiez leur scolarisation. Ils suivaient donc à la fois des cours de jour dans des écoles bruxelloises à l’extérieur du Petit-Château et des cours de français langue étrangère, en plus, le soir ?

- Soit les jeunes Mena maîtrisent le français à leur arrivée en Belgique et ils suivent un cursus traditionnel – technique, professionnel ou général. Soit ils ne maîtrisent pas la langue et font une année de Dispositif d’accueil des primo-arrivants (Daspa). Après leurs heures de cours ou pendant les weekends et vacances scolaires, des activités étaient proposées aux jeunes soit par des bénévoles, soit par des associations. Les cours de français que j’ai donnés pendant l’été 2016 et les ateliers de Radio Passe Partout se sont inscrits dans le cadre de ces activités.

Temporalités

Le temps que j’ai passé aux côtés de ces jeunes m’a permis de suivre leur parcours personnel. Je me suis rendue compte que la plupart d’entre eux allaient avoir 18 ans dans le courant de l’année. Ce cap de la majorité est une étape décisive dans le parcours des « Menas » puisqu’ils ont droit à l’accueil inconditionnel tant qu’ils sont mineurs. Cette étape administrative très très concrète – je ne sais pas si « Épée de Damoclès » est la bonne expression – allait tout faire basculer du jour au lendemain pour eux…

- On s’en rend bien compte dans Être, venir, aller : à un moment, le jeune qui étudie l’électricité a trois jours pour trouver un patron parce qu’il va avoir dix-huit ans !

Dans le documentaire radio on entend dire qu’ils étaient vingt au Cade mais on ne reconnait que quatre, cinq ou six voix… Combien de jeunes ont participé au projet ?

- Au Cade, certains jeunes étaient scolarisés en français, d’autres en néerlandais. Je ne travaillais qu’avec ceux qui étaient scolarisés en français. Le projet radio visait aussi à mélanger un peu les cours de FLE et la radio. Certains ne voulaient pas du tout parler à la radio. J’ai donc travaillé avec ceux qui voulaient participer.

- On en a déjà beaucoup parlé au début de notre conversation, mais dans toutes les interviews de cette série sur les ateliers artistiques avec les migrants j’aborde la question de la langue… Ce qui m’a frappé en écoutant ta création radio et des extraits de certaines émissions de Radio Passe Partout, c’est que par moments leur nouvelle langue est approximative, balbutiante mais qu’on comprend parfaitement le sens, que cela n’empêche pas de communiquer…

- Quand j’ai commencé à réfléchir au projet, je pensais que la langue serait le fil rouge du projet. Cela fait quelques années que j’enseigne le français langue étrangère et je suis à chaque fois surprise de l’émotion qui advient quand les étudiants et étudiantes formulent leurs premiers mots dans leur nouvelle langue. J’ai donc enregistré les cours que je donnais aux jeunes du Cade. Mais ces séquences ont rapidement été écartées pendant le montage: je parlais trop comme professeure et on n’avait pas accès aux jeunes, à leur personnalité. Je voulais les montrer actifs et acteurs de leur propre vie.

- Et peut-être qu’il y a aussi d’autres sujets qui ont émergé ?

- Oui, c’est ça ! il y a des choses que je ne soupçonnais pas du tout comme par exemple la question de la vérité. Cette question m’est arrivée via plusieurs angles, plusieurs aspects. D’abord, quand est-ce qu’une séquence enregistrée parait « vraie » ? Quand ai-je l’impression que la vérité de la personne apparaît ?

Lorsque j’ai commencé le montage de mon documentaire, je me suis rendue compte que ma matière (notamment les moments d’interviews) était jalonnée de nombreux silences. Il y avait un pan de leur histoire à laquelle je n’avais pas accès. Cela a raisonné avec ma propre histoire familiale, les silences familiaux, les questions d’exil. Je me suis dit qu’un tel arrachement, on ne veut pas nécessairement le communiquer. — Caroline Berliner

C’était d’autant plus frappant que le CGRA délivre le statut de réfugié sur base d’un récit crédible et vraisemblable de leur histoire passée. Je me suis rendue compte qu’il y avait une tension terrible entre la vérité à laquelle étaient soumis ces jeunes de dix-sept ans – des jeunes qui sont en mouvement, qui sont à une étape de la vie où on a envie de se raconter des histoires sur qui on est – un état qui lui-même s’arrange constamment avec la réalité de la crise migratoire. Tout ça m’a fort questionné sur mon propre travail et ma position de réalisatrice. Je me suis rendue compte que quand je faisais des interviews – ce qui est exactement le même mot que celui utilisé par le CGRA pour ses interrogatoires – ces moments étaient conditionnés par autre chose, par leur procédure de demande d’asile.

J’ai voulu que le documentaire permette à l’auditeur de prendre la mesure de toutes ces tensions. Montrer aussi ce que les jeunes choisissaient de dire, d’enregistrer et de taire. J’ai essayé aussi de montrer la vérité de notre relation, de ce que nous avions partagé.

- Quelles ont été la durée et la temporalité de ton projet, autour de ce moment-charnière de leur passage du statut de mineur à celui de majeur ?

- Les ateliers radio ont été menés entre avril 2017 et juin 2018 (au moment de la fermeture du Cade). J’ai terminé le montage en janvier 2019. Donc, presque deux ans de travail. Mais en tout cas, c’est en étant là-bas sur le long terme que j’ai eu l’impression de pouvoir toucher à quelque chose de sensible. Le temps a été mon allié principal. Le Petit-Château était un centre où les gens restaient six mois, un an, parfois plus.

- La question de l’attente (d’un statut, de réponses administratives, etc.) apparaît aussi très clairement dans ton documentaire. À un moment donné, une jeune fille croit qu’elle est là depuis un an, alors qu’il n’y a pas encore un an. La perception du temps est biaisée.

C’est clair ! Pour eux, le temps de la procédure est très long.

En réécoutant les rushes, je me suis aussi rendu compte comment le seul fait de parler – d’aller voir son éducateur, de s’asseoir dans son bureau et de discuter – venait combler pour eux ce temps long de l’attente.

- Pour revenir un peu à ton temps à toi, même s’il n’est pas déconnecté du leur, que se passe-t-il une fois que la création radio est finie, montée, qu’elle peut être diffusée, qu’elle devient publique ? Comment ce projet continue-t-il à vivre ? Quels contacts avez-vous gardé avec ses participantes et participants, même s’ils sont aujourd’hui dispersés ?

- J’ai gardé de très bons contacts avec les jeunes. Je suis régulièrement en contact avec eux – notamment avec une des jeunes femmes avec qui j’ai noué une relation forte. Ils m’accompagnent lors des écoutes publiques. On essaie aussi d’être présents les uns et les autres dans les étapes importantes de nos vies personnelles… Je crois – j’espère ! – que le documentaire rend compte de ça, de cette relation. Je suis rentrée là-bas pour donner des ateliers puis au niveau émotif, affectif, relationnel, j’ai été happée !

En ce qui concerne la diffusion du documentaire, le travail a commencé depuis 6 mois. Ça prend en général un an, un an et demi, le temps qu’il fasse sa vie sur toutes les radios associatives et publiques en France, en Belgique, au Canada, qu’il aille en festival etc.

- Chez les jeunes, en dehors de votre relation et de votre amitié, est-ce que le projet a fait bouger des choses en eux, de l’ordre de la manière de s’exprimer, de ma langue, de la confiance en soi ? Ou d’autres choses ?

- Je pense – et eux me l’ont dit aussi – qu’ils étaient heureux de participer à ce projet. Ce que je ne savais pas et que j’ai appris plus tard, c’est qu’ils parlaient tous de l’atelier radio lors de leurs interviews pour le CGRA). Ils m’ont dit que cela leur avait permis de se poser, de savoir qu’ils étaient écoutés, de savoir comment on parle une fois qu’on est écoutés…

De mon côté, j’avais beaucoup d’estime, beaucoup d’affinités, pour chacun d’entre eux. Chaque fois que j’avais une idée, ils en avaient une meilleure que moi ! (rires) C’était un grand plaisir de travailler avec eux.


Un lieu dans un lieu (dans une ville)

- Dans ce projet, la question du lieu – d’un lieu dans un lieu : cette aile spécifique au sein du Petit-Château – est une donnée de départ mais il y a aussi beaucoup de moments où on sort de ce lieu…

- Les lieux et les mouvements ont évidemment été très importants dans la conception d’Être, venir, aller. Ce sont les jeunes qui ont trouvé le nom de Radio Passe Partout pour nos émissions diffusées sur Radio Panik. Ils m’ont dit « on va partout avec la radio ». Les ateliers offraient aussi des prétextes pour aller se balader. Le Petit-Château est un centre ouvert, les jeunes ont un abonnement de la Stib, ils peuvent circuler, ils sont libres de leurs mouvements. Certains se sont créé des amis, à Bruxelles ou en dehors de Bruxelles, ils délogent parfois pendant trois jours... Cela dépend de leurs personnalités aux uns et aux autres mais je les sentais très fort appelés par l’extérieur.

Le Petit-Château lui-même était aussi très interpellant : ce nom, son aspect architectural, sa place dans le centre de Bruxelles. Puis l’approche documentaire demandait d’essayer de rentrer dans l’intimité des personnages. Ce qui se passe dans une chambre n’est pas la même chose que ce qui se passe lors d’une balade sonore à Matonge. — Caroline Berliner

- Par rapport à ça, il y a une séquence qui me frappe très fort au cours de laquelle un jeune, Rahman, va devoir partir parce qu’il vient d’avoir dix-huit ans et on a ses adieux à l’intérieur du Petit-Château (on sent par la réverbération du son qu’il est dans une pièce) et, trois secondes plus tard, on a ses adieux à l’extérieur, à l’air libre. Et son discours aussi a changé. Il est parti et ne pourra plus y revenir. Le discours un peu contenu de l’intérieur devaient quelque chose de moins censuré, où il affirme plus clairement qu’il n’est pas content…

- C’est vrai. Là, dans la deuxième partie de cette séquence, il est en fait dehors dans l’énorme cour du Petit-Château mais on n’est plus qu’à deux, lui et moi.

- Cela pose la question des rapports entre l’individu et le groupe, le collectif. Marion Colard et Ninon Mazeaud du projet Traces avec des Mena de Neder-Over-Hembeek me présentaient leurs ateliers d’autoportraits comme des moments précieux pour les jeunes pour se retrouver face à eux-mêmes dans un contexte où ils vivent beaucoup ‘les uns sur les autres ». Et dans ton projet ? Il m’a l’air de relever d’une démarche collective mais avec des moments plus intimes entre toi et l’un ou l’une d’entre eux…

- Tout ce qui a à voir avec la recherche de la parole pour les émissions sur Radio Panik, c’est un mouvement vers l’autre, vers les autres. Mais le travail sonore, en dehors de la parole, on le faisait plus en individuel en leur proposant d’aller enregistrer des sons à eux, leurs sons du Petit château. Ce qu’ils entendaient à différents moments de la journée, de la nuit… L’écoute permet – à n’importe qui, migrant ou pas – dès qu’on a un casque sur les oreilles et qu’on écoute attentivement ce qui se passe autour de nous, de se retrouver concentré, face à notre environnement. Il y a eu des moments très beaux où on a été dans les caves du petit château, dans le Cade [le Centre d’aide aux adolescents en exil] vidé de ses occupants, après le déménagement, juste à trois…

- Et dans les chambres, ils étaient à combien ?

- Quand j’ai commencé à travailler au Cade, l’annonce de sa fermeture planait déjà et il y avait de moins en moins de jeunes qui y étaient admis. À la fin, ils ne devaient plus être que quatorze au total. Peu de temps auparavant, ils pouvaient être jusqu’à quatre ou six par chambre mais quand je les ai rencontrés, ils étaient deux ou trois par chambre. Les deux filles que j’ai rencontrées étaient les dernières filles à être rentrées au Cade.

Mais pour revenir à une de tes questions précédentes sur les progrès qu’ils ont fait, à la fin j’étais vraiment impressionnée par les sons que je récupérais quand je leur laissais l’enregistreur. Il y a un son très chouette que Mazina a fait sur sa soirée du 31 décembre Comme je ne pouvais pas être là ce soir-là, je lui avais demandé d’enregistrer sa soirée du réveillon. Elle avait capté des ambiances, fait des interviews avec les gens, était sortie enregistrer les feux d’artifice… Il n’y avait rien qui saturait, pas de bruits de micros… Ils ont aussi appris à manipuler techniquement les outils. Mazina, je lui ai proposé de faire de la radio avec le « studio volant » de Radio Panik pour une action du Ciré à la Tricotterie pour la journée des réfugiés du 20 juin 2019. C’est Mazina et une amie qui vont interviewer les artistes. La première chose qu’elle m’a demandé quand elle est revenue à Bruxelles, c’est « Quand est-ce qu’on fait de la radio ensemble ? ». Elle est brillante. C’était toujours un plaisir de découvrir ses rushes. J’aurais fait dix fois moins bien moi-même ! (rires)

- Une dernière question : qui est cette dame à l’accent flamand qu’on entend au début ? cette sorte de maman ?

- C’est une éducatrice. Au Cade, il y avait huit éducateurs et éducatrices, deux assistantes sociales et une directrice. Ils formaient une équipe très soudée et ont été très peinée lorsque le Cade a fermé ses portes. Et pour ces jeunes qui arrivent ici seuls et sans repère, l’équipe de Cade devenait leur famille. La dame dont vous parlez est évidemment est une très belle personne. Chaque membre de l’équipe avait noué un lien affectif fort à tous ces jeunes, comme si c’étaient leurs enfants.

Interview (début juin 2019) et retranscription : Philippe Delvosalle
photo de bannière : Caroline Berliner par Johan Legraie

Diffusion à PointCulture Bruxelles

Caroline Berliner : Être, venir, aller


Avec :
Mazina Dziengué, Rhaman Tajik, Marnélice Ndogo, Ghasem Moussavi, Et Heïdi Marcoen, Nathalie Leroy, Carlos Amegbedji, Céline Heggen, Francesca Marzano, Morgane Vincart, Catherine Nicaisse et Laurence André.

Prise de son et montage : Jeanne Debarsy
Prise de son additionnelle : Corinne Dubien, Youssouf Fane et l’équipe de Radio Passe Partout
Montage, mise en onde et mixage : Christophe Rault
Visuel : Martial Prévert

PointCulture Bruxelles
Ce Samedi 12 octobre 2019 à 14 h


Dans le cadre de « Habiter l’exil » :


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