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Focus

« Desired Spaces » : appel pour une architecture rêvée

"Desired Spaces" - visuel d'Eva Le Roi
Le 14 mai, le Centre bruxellois d’architecture et du paysage (CIVA), le Vlaams Architectuurinstituut (VAi) et l’Institut culturel d'Architecture Wallonie-Bruxelles (ICA) ont lancé un appel à tous les acteurs, concepteurs et penseurs de l’espace (professionnels mais aussi citoyens) afin de réfléchir dans le contexte de la crise actuelle aux enjeux spatiaux de demain. Interview d'Audrey Contesse, directrice de l'ICA.
Voilà comment cette crise sanitaire nous invite à prendre une distance mentale. Nous avons l’opportunité de nous arrêter et de réfléchir à ce qui est essentiel. Que gardons-nous et qu’ajoutons-nous? Avec un regard sur la situation d’aujourd’hui, mais également sur celle de demain. Pour éviter un retour en arrière et réaliser une transformation vers l’avant. Pour donner libre cours aux aspirations. Pour revendiquer l’espace, dans tous les sens du terme. — appel à participation "Desired Spaces"

Jusqu’au 30 juin, les personnes intéressées sont invitées à partager leur vision sous une grande pluralité de formes : un texte, une image, un dessin, une photo, une vidéo, un manifeste, etc. « Tout est possible. Tant que cela exprime votre utopie ou, qui sait, la réalité de demain ».

> site Desired Spaces


- PointCulture : Pouvez-vous commencer par raconter d’où est venue l’idée de cet appel très large (s’adressant tant aux citoyens qu’au panel large des professionnels de l’espace : architectes, géographes, urbanistes, etc.) à penser, imaginer, rêver les défis « plus ou moins bâtis » de demain à la lumière de la crise actuelle ?

Avant toute chose, les trois institutions culturelles d’architecture du pays que nous représentons (ICA, VAI et CIVA) partagent la conviction que chaque personne est acteur de son environnement bâti. D’autre part, la pandémie a remis au centre l’architecture telle qu’elle doit être perçue. C’est-à-dire non pas comme un objet isolé et esthétique, mais comme un espace à vivre, un environnement constitué de pleins et de vides, quelle qu’en soit son échelle. — Audrey Contesse (ICA)

L’interaction entre l’habitant, son mode de vie et son lieu de vie est ainsi redevenue compréhensible par tous. Le moment est donc favorable pour donner l’occasion à tous de réfléchir à l’évolution de notre cadre de vie en actionnant le levier culturel.

- On a beaucoup parlé pendant les premières semaines du confinement de la nécessité d’en sortir en ne revenant pas dans le « monde d’avant ». Votre initiative, recadrant ce questionnement sur la partie architecturale, bâtie et non bâtie, urbanistique, spatiale de ce choix de société (qui dans sa version globale implique un tas d’autres questions), est-elle une manière de tenter de traiter une partie du défi, celle qui relève de vos compétences, plutôt que de tenter de tout réfléchir d’une traite et d’être submergé par l’ampleur du chantier ?

- Comme l’indique votre question, réfléchir sur l’espace implique une démarche holistique : recadrer sur l’espace signifie ouvrir à tout ce qui constitue notre quotidien et notre mode de vie. Notre question invite à s’interroger sur comment habiter son espace de vie et y interagir avec les autres et, surtout, à exprimer la forme que chacun veut donner à son cadre de vie pour qu’il soit davantage en adéquation avec son mode de vie et le bien-être auquel il souhaite parvenir.

- Comme vous le relevez dans l’appel, la crise du Covid-19, par la « distanciation sociale » et le confinement, a comporté très vite une dimension très spatiale, architecturale. Le vécu du confinement – ou du non-confinement – pour celles et ceux qui n’ont jamais arrêté de travailler en contact avec le public a aussi souligné que l’espace, en particulier l’habitat, est tout aussi marqué par les inégalités que la société dans son ensemble : être confiné en couple dans une maison confortable n’équivaut pas à être confiné en famille nombreuse dans un appartement exigu, par exemple. Tentez-vous de faire participer à votre appel aussi des citoyens ne faisant pas partie des couches les plus aisées (et donc les plus habituées à s’exprimer) de la population ?

- Cette crise a bien entendu aiguisé les inégalités sociales et des conditions de logement. L’appel représente une des démarches de sensibilisation aux publics de nos institutions. Il participe à relayer la parole des citoyens en général et ceux des couches moins aisées. Nous espérons que l’appel servira aussi d’exutoire pour celles-ci.

L’ICA est fondé par des centres culturels qui sont d’excellents relais sur le terrain. Parallèlement, nous tentons de propager davantage l’appel en touchant des associations de citoyens mais aussi des écoles, car l’appel est également ouvert aux enfants. — Audrey Contesse (ICA)

- Votre appel, qui court jusqu’au 30 juin, a été lancé à la mi-mai, à un moment où on sortait progressivement du confinement, mais aussi un moment où, très vite, le « retour à la ‘normale’ » (je veux dire au monde d’avant, à la consommation, à la circulation automobile, etc.) a « regrignoté » du terrain. J’imagine que votre initiative a pris du temps à être imaginée, mais aussi concrétisée, concertée avec vos partenaires bruxellois et flamands, mais n’aurait-elle pas été plus facile à organiser, n’aurait-elle pas d’office rencontré plus de participation lors de la première phase du confinement, à un moment où une partie de la population disposait à la fois de plus de temps… et de plus de rêves ?

Il faut garder le rêve en éveil. Puisque nous sommes à présent au moment où, entre autres, la pollution atmosphérique de nos villes « revient à la normale », il est plus qu’urgent de mûrir ses rêves et de les partager pour avancer plus vite dans les transformations sociétales nécessaires.

- Pour participer à vos « scénarios futurs pour un environnement (non-) bâti », les formes et modes d’expression (texte, dessin, photo, collage, film) sont très ouvertes. Cela s’explique-t-il par une volonté d’être inclusifs, de permettre à un maximum de personnes de s’exprimer selon un langage dans lequel elles sont à l’aise ?

Tout à fait. Nous souhaitons d’une part laisser la liberté à chacun de contribuer à l’aide du médium qu’il/elle connaît et qui l’inspire, nous donnons d’autre part la possibilité aux contributeurs de combiner les média (image + texte par exemple) de manière à exprimer au mieux une réponse – tantôt détaillée, tantôt minimaliste – à ces questionnements vastes et à ouvrir les horizons des possibles.

- Peu avant la moitié de l’opération, quel regard avez-vous sur les contributions déjà reçues ? Êtes-vous satisfaits, étonnés ou confortés dans certaines intuitions ?

Nous sommes en effet satisfaits de la diversité des réponses et des moyens de communication et de représentation utilisés.

Certaines contributions nous replongent dans des configurations spatiales d’autres époques qui illustrent des parallélismes avec le monde actuel, d’autres nous projettent dans des pensées et scénarios utopiques, d’autres illustrent des projets plus réalistes et des actions concrètes. — Audrey Contesse (ICA)

Ces réponses nous confortent dans l’idée que les questions que nous avons posées sont appropriées aux circonstances et permettent une réflexion libre et élargie. Les pistes pour définir et réinventer les lieux de demain sont nombreuses et la voix de chacun compte.

- Comme pour l’ensemble de la communication de l’ICA, la forme graphique, le visuel, le site de « Desired Spaces » sont très beaux. Pouvez-vous en dire quelques mots, à quel point ce lien entre un contenu, un message et une forme visuelle est important à vos yeux ?

L’identité visuelle de « Desired Spaces » est celle d’un projet commun réalisé par les trois instituts culturels d’architecture belges. Nous souhaitions dès le début de l’appel communiquer avec une illustration forte et un site très accessible et clair. Cette image, que l’on doit à Eva Le Roi, invite à la réflexion sans orienter le contributeur vers une solution trop concrète. Graphiquement, comme les trois instituts possèdent déjà leur propre identité visuelle, celle de « Desired Spaces », mise en place par le bureau Pam&Jenny, devait être forte et spécifique pour créer une entité autonome.

> site Desired Spaces


Interview (par e-mail), juin 2020 : Philippe Delvosalle



Liens liés aux illustrations / propositions reprises en cours d'article :

- Christophe Frey : "Espaces résiduels"
- Bogdan & Van Broeck : "Urbanity & Confinement - New skyline"
- Alain Simon : "Il fait beau"
- Gwenaëlle Di Piazza, Kamila Drsata, Ulises Castro Espinosa, Gergana Georgieva, Annika Schuster et Vassil Vandov : "Une ville mangeable"