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Focus

Crésus et Crusoé sont dans un musée…

à voir plus tard
Moonwalk - (c) François Curlet au MAC's

exposition, art, art contemporain, cinéma, MAC's (Grand Hornu), Le travail, François Curlet

publié le par Pierre Hemptinne

François Curlet au Mac’s, c’est un atelier « d’humour pour déformer les protocoles sociaux ». On y flâne en exerçant scepticisme joyeux et rire cynique. L’esprit retrouve le temps libre, le goût de la paresse.

Qu’est-ce qui circule entre Crésus à Crusoé, ces deux figures bien connues, que le titre de l’exposition inopinément réunit dans notre imaginaire ? Pourtant, nous ne les avions jamais associés, ils fréquentaient des zones cérébrales bien distinctes. Au-delà de leurs sonorités qu’une langue fourchue pourrait accidentellement confondre ? On aura envie de comparer leurs fortunes respectives, symboliques et matérielles, convoquer la moralité qui prétend que la richesse peut être vécue comme une île déserte et que l’épreuve de Robinson se mue en fabuleuse expérience de vie. Deux noms et une image unique d’homme échoué, bras en croix dans les flots, marchant vers un rivage, marchant vers nous. Qu’est-ce qui se passe dans ce couple, quel est cet étrange et indicible effet miroir qui unit soudain ces deux noms? Quel Janus incongru ? Quelque chose permute de l’un à l’autre, mais quoi ? Qu’est-ce qui « switche » dans le sens ? Rien que ça, au fond. Une permutation sans nom et qui ne demande pas à être élucidée. L’effet d’un basculement de valeur. Dans l’exposition, plusieurs œuvres de l’artiste, laissent entrevoir précisément, plastiquement, au creux de représentations peuplant notre quotidien, en point de fuite de notre relation au monde saturé de symboles marchands, ce point de bascule des valeurs. Comme possibilité de se donner de l’air, de garder une certaine latitude de mouvements et déplacements, un influx régénérant d’associations d’idées. Comme le disait de texte de présentation de son exposition au palais de Tokyo : « Le visiteur oscille entre plaisir cérébral aux apparences légères et une gravité latente qui peut ressurgir à tout moment. » Les agencements de Curlet ouvrent des entre-deux spirituels sans rien de définitif ni d’autoritaire.

Au début du parcours, un signal de passage pour piétons est détourné. Aux injonctions binaires walk/no walk, traversez/ne pas traversez pas, signaux qu’on ne lit même plus tellement ils sont incorporés, s’ajoute un troisième titre, Moonwalk. Il oblige à adresser vers l’appareil une réelle attention et à se poser la question : que me veut-il, que dois-je faire, quel est ce nouveau choix ? Cela signifie-t-il qu’au-delà de ces feux routiers je foulerai une surface lunaire ? Dois-je exécuter un moonwalk, ce pas de danse magnifié par Michael Jackson et qui fusionne marche en avant et sur-place obsédant, « métaphore d’une société qui va de l’avant bien qu’elle soit régressive à de nombreux égards » (guide du visiteur). Mais métaphore sociétale intériorisée, qui passe par le visiteur qui l’éprouve. L’intériorisation est très active et hétérogène face aux différentes œuvres qui font glisser et mélangent plusieurs référentiels.

Ainsi, face à Crustism &, 2 & 3, sorte de rébus en trois dimensions. Une porte en bois avec son heurtoir et une chatière ; une balle de golf coincée dans le goulot d’une bonbonne en plastique, un établis où trône un gros maillet. Un médiateur avec un groupe d’enfants nous met sur la piste : ce sont des objets bruitistes et il faut se représenter les gestes manuels qui déclenchent ces bruits, actionner le heurtoir métallique, tester la chatière, débloquer la balle et écouter le son de ses rebonds dans le ventre de plastique, donner des coups de maillet sur la table… Et, mentalement, on fait ces gestes, on provoque silencieusement les coups, les heurts, on sursaute aux boucans, autant de variations sur le thème de l’explosion, au fond ! (Les études neuroscientifiques ont démontré que la représentation mentale a des effets similaires aux actes simulés, en moins intense.) Le seul objet silencieux, dans cet ensemble, et vers quoi semble converger les actions bruyantes, est un jeu de cartes représentant des champignons atomiques. Étrange et dangereuse série dans laquelle nous nous sommes immiscés, du plus petit au plus grande « boum », nous sommes dans la chaîne, élément de l’évolution explosive.

Autre chaîne, autre évolution, celle des voyages. La vie est un long voyage, que nous effectuons avec quelques bagages sommaires, semblables à ces valises abandonnées sur un tapis, et soumis au scanner permanent, les effets personnels devant désormais sans cesse être exposés, contrôlés. Les fraies frontières sont à présent les portiques de détection. Mais les objets, pris dans les bagages en verre soufflé, moulé et poli, comme pris dans la glace, sont flous, suggestifs plus qu’explicites et doivent être interprétés. Il faut avoir l’habitude de lire ces images de scanner pour identifier avec certitude à quoi correspondent ces formes de la vie privée. De même que les films aériens, notamment ceux tournés au-dessus des camps d’extermination nazi, ne parlent pas d’eux-mêmes, il faut savoir décrypter ce qui est ainsi enregistré de la configuration du sol, comme nous l’a appris Harun Farocki. Ces valises sont un monument aux nouvelles tyrannies de la transparence induites par les réseaux sociaux et la prégnance de plus en plus forte des usages numériques (sur ce sujet, consulter le dossier de la revue Multitudes n° 73, de l’hiver 2018)

Une autre forme de transparence, finalement, abyssale celle-là, peut se lire dans les quelques objets ramassés sur la plage : l’immensité des flots ne rejettent plus des objets obscurs, remontés des entrailles inexplorées, mais bel et bien des ustensiles en plastique, sans mystère, accouplés à quelques restes d’animaux. Et dans le film Air Graham, hommage à une œuvre de Dan Graham questionnant « l’architecture moderniste et les murs-rideaux des gratte-ciel de verre conçus pour que les cadres puissent voir sans être vus » (guide du visiteur), deux hommes miment l’enfermement dans une maison de verre. Ils avancent à tâtons, se cognent, caressent les surfaces, cherchent une issue et donnent l’impression de somnambules perdus dans une nuit d’encre, enfermés dans l’opacité de la transparence.

À la manière dont il aime ramasser des objets lors de promenades répétées sur une plage de Camargue, et les transformer en œuvres placées en vitrine, Suite objets de plage, François Curlet aime le travail de récupération et de bricolage où la main invente des savoir-faire non formatés, comme dans la réalisation des Frozen Feng Shui. Cela ressemble à des séries de toiles mais ce sont des objets en cuivre. Trompe l’œil. Ce n’est pas ce que l’on croit. Là-dessus, apparaissent des halos, des motifs floraux ou des géométries de ruches, des trous noirs ou des grillages, tout cela obtenu « au pochoir en pulvérisant de la couleur par aérosol à travers des rebuts de découpe industrielle ». Résultant de l’intervention humaine, ces jeux de formes et de couleurs, évoquent aussi les façons dont vieillissent les métaux en s’oxydant, en rouillant. Alignées en séries, les œuvres sont autant de tranches découpées dans l’oxydation du cerveau, focalisé sur certains motifs, taches, altérations des perceptions.

À travers l’affirmation d’une exigence et du goût pour la tangente, l’artiste bichonne les références à la paresse, la paresse créative. Pas étonnant que, de manière récurrente, plusieurs de ses interventions s’en prennent à l’univers du travail productiviste, valeur centrale de la société consumériste et de son hyper-production d’images publicitaires qui envahit tout. Les images de François Curlet ne surchargent rien, au contraire, elles allègent, soulagent la pression d’un trop de visuels marchands. Avec Willy Wonka Plus, il interrompt une chaîne d’emballage de chocolat. Dans un des paquets, il glisse une feuille d’or. Les caisses de tout le chocolat produit par cette chaîne, lors de son intervention en usine, sont là, empilées, ouvertes et montrant leurs tablettes enveloppées d’argent, toutes semblables, sauf une. Le singulier est là, mais invisible, noyé. Avec le film L’Agitée, une cheffe d’entreprise-flûtiste, interprétant de manière caricaturale la légende du joueur de flûte de Hamelin – par vengeance, il envoûta et précipita tous les enfants d’un village dans un précipice - déambule parmi la foule du métro bruxellois et donne l’impression d’emmener joyeusement tout ce flux de navetteurs vers l’aliénation par le travail. The Yummy Patriot, en quelques minutes, donne l’image heureuse du déserteur, et donne envie de déserter. Un hussard caché déguste une grosse tranche de pain au pâté, sourd à la Marche du Roy de Lully qui résonne autour de sa cache. Qui ne s’est pas, enfant, au moins une fois, dissimulé pour échapper à un moment désagréable ou s’empiffrer d’une friandise trop rationnée ? Voilà le goût que ça a, de fausser compagnie à certains devoirs, l’armée, la guerre, le travail au service de la croissance : c’est bon, c’est bonheur. Ce bonheur représente aussi, à portée, le basculement de valeurs.

Celui qui cherche la bascule finale, radicale - enfin, qui joue avec ça -, est le conducteur croque-mort du film Jonathan Livingston. Il pilote un engin insolite autant que magnifique, copie de la magnifique Jaguar-corbillard du film Harold et Maude. Au volant d’une dépression infinie et élégante, grignotant des biscuits qui évoquent de petites couronnes mortuaires (autre référence cinématographique, Entr’acte de René Clair), il sillonne les campagnes brumeuses et boueuses, petites routes entre labours et champs figés, labyrinthe dont il ne semble jamais sortir, roulant à tombeau ouvert, cherchant son chemin, donnant l’impression d’être égaré et de craindre d’arriver en retard quelque part. Labyrinthe autant de chemins campagnards que de références filmiques enfilées par l’auteur. Il s’arrête près d’un carrefour, gros tas de pneus abandonnés, il se relaxe en enchaînant quelques postures d’art martial. Puis redémarre. Sans fin. Lui n’entend pas du tout sortir de l’entre-deux. Il le sillonne, c’est sa raison d’être.


Pierre Hemptinne


François Curlet : Crésus et Crusoë

Jusqu'au Dimanche 10 mars 2019


MAC's / Musée des arts contemporains
site du Grand Hornu
82 rue Sainte-Louise 82
7301 Boussu

32 (0) 65 65.21.21.

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