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Focus

Covid : les limbes de l’après | Boltanski

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capitalisme, génocide, Christian Boltanski, Covid-19, pandémie, Jason W. Moore, galerie Marian Goodman

publié le par Pierre Hemptinne

Christian Boltanski anticipe le regard que l’on portera, après, sur la surmortalité liée au Covid-19. Sa sculpture de linges, dépouillée et forte, rejoint ses thèmes récurrents sur la Shoah, la dépersonnalisation totalitaire, les génocides…

Sommaire

Il est saisissant, après des mois d’informations focalisées sur la pandémie, sur les statistiques d’admissions à l’hôpital et aux urgences, sur les fluctuations du taux de mortalité, sur les témoignages d’un milieu hospitalier saturé, après des mois de déballage de la mort au quotidien, d’entrer dans une galerie calme pour se trouver face aux Linges de Christian Boltanski. La galerie d’art ressemble à une chambre froide.

Fouillis de vies inertes, gestion néolibérale

Des chariots chargés de montagnes de draps froissés, des tas de linceuls chiffonnés. Cela évoque les charrettes de linges sales que l’on voit toujours bien passer dans un couloir, en visitant un proche en maison de repos ou à l’hôpital. Cela évoque aussi les draps immaculés des gisants, quand on se recueille au chevet d’un parent décédé. On songe donc immédiatement à toutes les morts violentes de la pandémie étalées dans l’actualité, au jour le jour. Fins agitées, entubées, asphyxiées, griffant le néant, cherchant un peu de blanc, de vierge. Fins individuelles victimes aussi d’un devenir collectif du manque de soin néolibéral, victimes d’un néomanagement hospitalier. Et par là, image de ce qui nous attend.

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Voilà ce qu’il en reste, leur ultime enveloppe, juste un drap qui en a moulé les tourments, et tous les draps brassés ensemble, réunis comme en fosses communes, sarcophages de chiffons. Charpies communes. Les amoncellements de linges déchirés, emmêlés, dessinent aussi de loin des sortes de frises florales, évoquent d’énormes chrysalides, en attente dans la galerie-morgue. Y aurait-il une rédemption possible ? Ces fouillis de vies inertes attendent-ils une autopsie ? Sur les murs, des photos furtives de disparus sont projetées. Sans jamais permettre d’identifier de qui ou de quoi il s’agit. Des esprits. Ils convoquent tous ceux et celles qui nous hantent, qui nous manquent, des plus proches, des plus intimes aux plus « publics », personnalités dont il nous semble que la créativité nous aiderait bien à trouver des solutions, à tirer l’intelligence collective vers le haut.

Ces chariots de charpies communes attendent le recyclage. Ils sont aussi la preuve d’une scandaleuse capitalisation de la mort, d’une industrialisation de la mort. Par là, l’actualité morbide de la pandémie rejoint le travail mémoriel de Christian Boltanski sur la Shoah, les camps, les génocides. Ici, l’élément déclencheur est le sabotage des soins de santé qui transforment la moindre zoonose en carnage incontrôlable. Ces tombereaux débordant de vies défaites, dépersonnalisées, semblent aussi attendre d’être pesés : que vaut leur chargement ? Quel gain, quel perte pour le système global ? C’est vrai que l’on dirait aussi les chariots remontés d’une mine, entreposés dans une chambre froide. C’est alors l’image de l’extractivisme appliqué à l’épidémie, à la productivité virale du vivant.

Oraison funèbre : « le capitalisme dans la toile de la vie »

Alors, en guise d’oraison funèbre, on pourrait recopier et lire cet extrait du livre de Jason W. Moore, Le Capitalisme dans la toile de la vie : « Le capitalisme, comme projet, vise à créer un monde à l’image du capital, dans lequel tous les éléments de la nature humaine et extrahumaine sont effectivement interchangeables. Dans le fantasme de l’économie néoclassique, chaque « facteur » (argent, terre, ressources) peut être substitué avec un autre : les éléments de la production peuvent être déplacés facilement et sans peine à travers l’espace mondial. Cet effort pour créer un monde à l’image du captal constitue le projet de mise en conformité du capitalisme, par lequel le capital cherche à contraindre le reste du monde à correspondre à son désir d’un univers « d’équivalence économique ». mais bien sûr, le monde – les natures extrahumaines de toutes sortes, mais aussi les classes (re)productrices – ne veut pas d’une planète où l’équivalence capitaliste régnerait en maître. À un certain point, toute vie se rebelle, de la ferme à l’usine, contre la clé de voûte, valeur et monoculture, de la modernité. Personne, aucun être vivant ne souhaite faire la même chose toute la journée, tous les jours. Par conséquent, les luttes qui portent sur le rapport entre les humains et le reste de la nature sont nécessairement des luttes de classe (mais pas seulement des luttes de classe). La lutte contre l’emprise de la marchandisation est, tout d’abord, un conflit entre des visions opposées de la vie et du travail. Les natures extrahumaines résistent, elles aussi, aux sinistres contraintes de l’équivalence économique : les mauvaises herbes résistantes aux pesticides font obstacle à l’agriculture génétiquement modifiée ; les animaux résistent aux rôles qui leur sont assignés en tant qu’objets et forces productives. Ainsi, le projet de mise en conformité du capitalisme fait face à toutes sortes de résistances et de positions antagoniques et combatives, ce qui débouche sur la création d’un processus historique contradictoire. » (p.284)

Les soubresauts d’agonie moulés dans les montagnes de linges de Boltanski exhalent cet esprit diffus, épars, non organisé, derniers souffles d’ultimes rébellions contre ce que le capitalisme réserve comme fin aux vies qu’il exténue.

Pierre Hemptinne