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Focus

Corvéable à merci : le temps de l'esclavage

12 Years a Slave - photo de tournage avec Steve McQueen et Lupita Nyongo
L’une des caractéristiques les plus emblématiques de l’esclavage est que l’esclave, réduit à sa plus stricte condition de « force productive », se voit soumis au total bon vouloir de son maître quant à la nature, à la quantité et au temps à consacrer à celui-ci.

Dans son acceptation la plus courante,

l’esclavage est la condition d'un individu privé de sa liberté, qui devient la propriété, exploitable et négociable comme un bien matériel, d'une autre personne — Wikipedia

Quant à la domesticité, le même site de partage donne cette définition :

Un domestique, ou serviteur, travaille dans la demeure de son employeur. Les domestiques se distinguent des serfs ou esclaves des périodes historiques précédentes par le fait qu'ils reçoivent un traitement pour les tâches qu'ils accomplissent, ce qui se traduit par des émoluments ou un salaire régulier (ainsi que l'accès à une protection sociale, à la suite des réformes du monde du travail obtenues au XXème siècle). Ils sont également libres de quitter leur emploi lorsqu'ils le souhaitent, bien que leur condition sociale constitue un frein à cette mobilité. — Wikipedia

L’une des caractéristiques les plus emblématiques de l’esclavage est que l’esclave, réduit à sa plus stricte condition de « force productive », se voit soumis au total bon vouloir de son maître quant à la nature, à la quantité et au temps à consacrer à celui-ci, sans compter l’absence (quasi totale), pour ce corvéable à merci de contrepartie salariale et l’impossibilité pour lui de quitter librement un maître au bénéfice d’un autre… Il importe donc pour le propriétaire de rentabiliser son acquisition - les esclaves sont achetés sur les marchés - sur une période aussi longue que possible et de ne pas l’épuiser trop rapidement son capital humain, quitte à le nourrir et le loger dans les conditions « des plus sommaires ».

Dans 12 Years a Slave de Steve McQueen (2014), qui retrace le récit d’un homme noir libre, Solomon Northup, enlevé dans le nord non-esclavagiste des Etats-Unis et vendu comme esclave en Louisiane en 1841. Dans ce film, quelque soient les conditions extérieures et le temps nécessaire, chaque esclave se doit - sous peine de recevoir le fouet – de récolter quotidiennement 90 kg de coton ! Poussés à en faire toujours davantage, les quantités recueillies par les plus doués (Patsey dans le film) tendent à devenir les nouveaux standards de quantités minimales à respecter, sans avantage aucun pour les récolteurs. Mais même en cas d’excellents rendements, les esclaves encourent tout autant la défiance des leurs (les cadences infernales) que la réprimande physique sans justification, et sans oublier, en cas de « maladies du coton », le prêt d’esclaves à des propriétaires extérieurs !


Dernier volet de la sulfureuse collaboration Werner Herzog / Klaus Kinski, Cobra Verde (1988) suit l’itinéraire – remanié pour les besoins de la fiction – de Francisco Manoel da Silva, propriétaire de bétail ruiné reconverti en marchand d’esclaves pour le compte d’un planteur qui espère secrètement ne pas le voir revenir. Arrivé au Dahomey, celui qui se fait désormais appeler Cobra Verde parvient à se tailler une place de potentat local dans un royaume hostile qui organise le commerce d’esclaves de ses propres sujets. Dans ce film sombre derrière lequel se niche une évidente critique du capitalisme marchand, Herzog semble dire que l’esclavage est consubstantiel de l’aventure humaine gangrenée par le commerce ! Une aventure vouée à l’échec, à l’image du destin tragique de Cobra Verde lui-même ! Herzog dépasse aussi la simple question de l’esclavage en montrant un système où la question de l’argent dépasse toute autre considération avec par cas d’école dans le film, l’anti-esclavagiste proclamée Angleterre qui achète en abondance des produits manufacturés, fruits du travail des esclaves…




Si l’esclavage a été aboli aux États-Unis en 1865, il a dans les États du sud laissé place à une ségrégation et des corps et des esprits qui a longtemps perduré. Ainsi au travers de la figure récurrente et apparemment inoffensive de la servante/matrone dans les merveilleux et emblématiques films d’animation de la MGM ou de la Warner Bros (Tex Avery, Tom & Jerry, Titi et Grosminet, etc. ) dès les années 1940, se maintient l’idée d’une forme « d’inégalité fondamentale naturelle » dans la distribution des rôles sociaux à l’écran. L’un des cadres de prédilection où des personnages tels Tom & Jerry qui se chamaillent en permanence est la cuisine régie par une cuisinière/femme d’ouvrage/domestique à l’embonpoint conséquent et dont on ne voit jamais le visage, ni même la tête ! Elle ne s’exprime ou par injonctions ou parfois via borborygmes et tente d’empêcher (sans aucun succès) l’invasion de l’espace domestique à grands coups de balais ou de menaces verbales peu suivies d’effets ! Elle a la gestuelle brute (vulgaire ?) et se situe presque à l’opposé des propriétaires de maison « blancs » (dont on voit plus volontiers le faciès) pour ce qui est de l’élégance et du raffinement, Mais d’autre part, elle est souvent le seul personnage actif et travailleur dans ces maisonnées typiques des banlieues WASP cossues, si chères dans l’imaginaire de l’« American way of life » de ces année-là !




Yannick Hustache

photo du bandeau : Steve McQueen et Lupita Nyongo dans un champ de coton, sur le tournage de 12 Years a Slave.

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