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Focus

« Code is Law » au Centre Wallonie-Bruxelles

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Au Centre Wallonie-Bruxelles, l’art questionne la loi du cyberespace, ses boîtes noires, ses codes antidémocratiques, et réinvente une relation bienveillante aux technologies. Quelles bifurcations sensibles face au capitalisme de plateforme ?

Sommaire

C’est une exposition confinée. On y entre avec attestation professionnelle, sur rendez-vous. En s’avançant, en entrant en interaction avec les œuvres et ce qu’elles dégagent, on se dit rapidement « quel dommage que ce soit inaccessible ». Par rapport au stress que propage la gestion Covid-19 à tous les niveaux de la vie sociale, voici des expériences esthétiques qui réconfortent. Non pas simplement en distrayant et en faisant oublier – ça aussi, bien sûr, avec du rêve en plus –, mais en faisant réfléchir, ressentir, en délivrant des savoirs qui ouvrent des perspectives d’une autre vie, essentiellement en imaginant d’autres agencements entre humain, technologie et extrahumain.

Polyphonie inter-espèces

Ainsi, le désastre capitaliste qui conduit à l’incroyable crise sanitaire que nous vivons aujourd’hui se cristallise à travers des technologies inventées pour renforcer la mainmise de l’homme sur la nature et intensifier l’exploitation des environnements au service de profits à court terme. Comment désigner des technologies partagées entre société et nature, humain et non-humain ? C’est le programme de Code is Law, à l’intérieur du Centre Wallonie-Bruxelles, à partir d’exemples d’art numérique qui amorcent des récits pour nouer autrement humain-technologie-environnement.

Le premier son capté oriente l’imaginaire vers le passé, vers des ambiances de piano mécanique. Cet ancien instrument-automate, né au XIXème siècle, lit et joue grâce à différents mécanismes un rouleau de musique perforée, tissu sur lequel une partition a été codée, chaque note originale correspondant à une forme d’encoche précise. Un magnifique spécimen nous accueille, en pleine action, flamboyant, irradiant. L’objet est autant archéologique que futuriste, il ne ressemble pas à un objet inerte, plutôt à un ensemble de matériaux vivants qui collaborent en bonne intelligence. Un mélangeur magique. L’air qui s’en échappe est très familier et étrange ; comme mis en abîme, il a quelque chose d’immémorial et nous plonge dans une prospection des ritournelles sérielles par lesquelles se développe la trame du vivant. C’est une installation d’Antoine Bertin. L’objet ancien est couplé à une technologie de pointe et brasse des temporalités plurielles liées à des mémoires d’espèces différentes. L’artiste utilise un programme informatique pour transformer en partition musicale des séquences d’ADN de plante et d’être humain. Partant du constat que plantes et humains ont en commun 60% de leur matériel génétique, cette installation sonore nous propose d’écouter une composition qui célèbre cette parenté entre végétaux et humains. » La séquence humaine est jouée à la main droite, la végétale à la main gauche, en contrepoint. C’est bruissant et respirant.

Cartographies hybrides

L’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing engage à ne plus penser la forêt en entité séparée de l’humain – position qui en a permis la destruction sans état d’âme –, mais de l’aborder comme une construction en partie sociale, dans l’esprit d’une réelle interaction. Ce changement de vision est ce que Laura Colmenares Guerra met en application dans ses cartographies en trois dimensions de régions amazoniennes.

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Laura Colmenares Guerra - Ríos

En effet, elle modélise la représentation de ces environnements, stratégiques pour la santé de la biosphère, en mariant des données géographiques et écologiques réelles aux métadonnées moissonnées sur Internet et les réseaux sociaux qui correspondent aux investissements affectifs, militants, spirituels, aux paysages mentaux que suscitent l’histoire et la situation critique de la forêt vierge. Les sculptures qui en ressortent – grâce à « un processus numérique d’hybridation des données » de sources et natures différentes – aident à appréhender autrement les territoires.

Les motifs qui s’y dessinent, à la manière de concrétions calcaires dans les grottes, révèlent comment les imaginaires humains et ceux actifs au sein de la nature se mélangent, déteignent les uns sur les autres. Ce ne sont plus là des choses inanimées à livrer sans vergogne à la rentabilité industrielle, ce sont d’emblée des paysages dont nous faisons partie, les amputer revient à nous amputer. Les environnements et nous sommes inextricables. — Pierre Hemptinne

Haïkus et graphie intangible

Si nos vies sous codes numériques sont envahies par le calcul et le calculable, Éric Vernhes utilise l’ordinateur à rebours, pour que fuse l’intangible, l’intraduisible, la part proprement incalculable de nos émotions. Il utilise un programme qui puise des morceaux de phrases très visuelles, ou très musicales parmi les haïkus de Bashô (XVIIème) et les transforme en idéogramme aléatoire. « Il en résulte une graphie singulière et toujours différente qui tente d’exprimer une idée. » L’interprétation graphique que l’on regarde/lit en train de se composer sur l’écran évoque les contours, les mystères, les lointains entraperçus dans la poésie, l’inexprimable que dégagent les mots assemblés par le poète, cette polysémie plastique qui fait que le sens d’un texte ne s’épuise jamais, n’est réductible et assignable à aucune compréhension finie et se renouvelle à chaque lecture. Cet intangible, ainsi saisi par l’ordinateur, ne s’en trouve pas matérialisé et tari, que du contraire, il est juste esquissé, le poursuivre en devient plus excitant. En lisant, au-delà de la compréhension raisonnée grammaticale, sans cesse nous interprétons. Cette interprétation comporte une part non explicite, perçue mais non fixée, générant formes, graphies, sons, couleurs, toutes choses qui nous habitent et nous échappent, et il est bien qu’il en soit ainsi. Une machine nous dit de ne pas enclore la beauté fugace dans le machinique, de laisser l’inexplicable galoper, nous hanter, ça aide à respirer. Pensons des technologies qui ne nous étouffent pas de certitudes.

Tissages électromagnétiques

Claire Williams se passionne pour ce que tissent, invisibles, les différentes composantes de nos environnements. Elle relie un ordinateur qui capte les flux électromagnétiques, en différents endroits du monde, à une machine à tricoter qui « transforme les pixels – traduits en 0 et 1 – en points tricotés, rendant palpables les variations sonores du lieu ou celles enregistrées ailleurs, au coin de la rue ou aux confins de la forêt d’Ardenne. » De la machine crépitante, vieillotte, s’écoulent des maillages atmosphériques, sans fin, traitant des informations jamais taries, captées nuit et jour. Certaines trames obtenues sont fixées au mur, ressemblent à des fragments de peaux muées, tableaux révélant l’ambiance « cachée » de certains espaces-temps. Ce tissage matériel des signaux qui strient l’atmosphère nous traverse, agit sur nos humeurs, permet de mieux se rendre compte des interactions constantes entre nos vies et ce qui grouille autour et à travers elles, de l’impact concret que même nos attaques immatérielles infligent aux invisibles. En regardant ces étoffes – faites de fil, de lignes, de points et traits électromagnétiques –, je pense à ce qu’Yves Citton écrit à propos de Tim Ingold et de son livre « Une brève histoire des lignes » : " Ces textures sont un lieu de passage réciproque entre le monde des traces et celui des fils : en effet, une surface, nécessaire au marquage (soustractif ou additif) d’une trace, n’est souvent elle-même qu’une texture composée par l’intrication de multiples fils. Les surfaces tendent à se dissoudre lorsqu’on les appréhende comme tissées de fils ; à l’inverse, leur réalité de maillage s’efface lorsqu’on les traite comme des surfaces ». Il considère que cette approche – percevoir le monde à travers un vocabulaire de lignes qui se tissent – contribue à structurer et amplifier une conscience écologique.

Ces choses tissées de Claire Williams se regardent comme des lieux de passage réciproque entre ce que nous connaissons et ne connaissons pas du monde, surfaces d’éveil. — Pierre Hemptinne

J’ai de la chance, Google

L’exposition contient aussi des pièces qui encouragent, avec humour, le dialogue critique avec le numérique et la toute-puissance des moteurs de recherche, replaçant la main en évidence plutôt que le digital, rappelant que la technique ne doit pas formater l’humain et qu’il faut plutôt en jouer, l’assimiler, la détourner, s’émanciper. C’est le message que délivre le duo François De Coninck et Damien De Lepeleire. Le premier envoie au second des captures d’écran de Google Suggest, apparu en 2004. Le second les transpose en aquarelle. Il y a là aussi un croisement de technique (ordinateur, calligraphie, aquarelle) et de temporalités : les écrans ont quelque chose de désuet, d’un autre âge, soulignant combien le numérique flirte avec l’obsolescence rapide et leur version peinte rappelle des poèmes naïfs, vieillots, un peu absurdes. Ces illustrations décalées de J’ai de la chance, fonction de recherche typique de ce programme, avec une économie de moyens évidente, alertent sur la place exorbitante des Gafa dans nos quotidiens (situation encore exacerbée par la pandémie). Et cela passe par des caractéristiques techniques en faveur d’interactions plus humaines avec nos outils : ainsi, la dimension imparfaite, propre à la calligraphie (« la taille des lettres, ou celle des espaces qui les séparent, sont variables ») renvoie à « l’imperfection » comme « contre-pied à la rigueur toute numérique des polices telles qu’elles s’affichent sur un écran ». Ce sont des régimes sensibles très différents. Perdre le contact avec les interfaces où palpite l’imparfait, le variable, le non paramétré, c’est probablement ne plus sentir toute la diversité des possibles.

Tocsin sylvestre, pouls et déforestation

Les technologies peuvent être utilisées pour créer des esthétiques d’alerte et des prothèses qui étendent notre sensibilité à l’inaudible. Comment relier nos perceptions locales aux réalités qui transforment le monde à l’échelle globale ? C’est le cas avec l’installation d’Antoine Bertin « 333HZ », concernant la déforestation. C’est un ensemble de troncs de différentes espèces tropicales. Il en émane une musique qui, de loin, évoque des gamelans, des xylophones, des tam-tams techno et speed.

Ce tocsin sylvestre transmet les vibrations sonores des arbres qui tombent, en direct des « 20 millions d’hectares de forêts qui disparaissent chaque année ». — Pierre Hemptinne

Un compteur permet de se rendre compte que le rythme s’accélère d’année en année. En continuum. Le cœur de chaque tronc est percuté par une baguette au rythme de la disparition des arbres de la surface du globe. Ce pouls sinistre est communiqué aux cernes annuels du bois. Il en émane aussi comme une plainte, l’ensemble formant une lamentation obsédante. Celle d’une course fatale difficile à interrompre.

Voilà, quelques configurations passionnantes, qui ne rassurent pas sur l’état du monde, mais ragaillardissent parce qu’elles ouvrent des possibilités de repenser les technologies au service d’un monde sensible mieux équilibré. Il faut bien commencer par quelque chose !

Pierre Hemptinne

Ø L’expo confinée est visible virtuellement sur le site du Centre Wallonie-Bruxelles

Ø Anna Lowenhaupt Tsing, « Friction. Délires et faux-semblants de la globalité », Les Empêcheurs de penser en rond, 2020

Ø Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles, 2013

Image de bannière : Antoine Bertin - Species Counterpoint (Photo: Pierre Hemptinne)

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