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Cinq temps pour McLaren: "murale"-hommage de Jason Cantoro

Cinq temps pour McLaren (1) - Jason Cantoro 2015 - photo Olivier Bousquet
Une "murale" en cinq panneaux conçue par Jason Cantoro et rendue possible par l'association MU rend hommage au film de danse expérimental "Pas de deux" du montréalais d'adoption Norman McLaren.

Sommaire

L’inspiration: Norman McLaren


Né à Sterling en Écosse en 1914, le jeune Norman McLaren étudie à la Glasgow School of Art. Déjà à cette époque, au début des années 1930, il se passionne à la fois pour le cinéma (dont les films d’animation abstraits d’Oskar Fischinger) et pour la danse. À la sortie de l’école, il rejoint le General Post Office Unit, la très innovante section cinéma de la Poste britannique, sous les auspices du pionnier du cinéma documentaire John Grierson. À l’aube de la seconde guerre mondiale, après un passage éclair aux États-Unis, il rejoint Grierson à Montréal qui, à la demande du gouvernement canadien, vient d’y fonder l’Office national du film (ONF).

McLaren trouve dans l’esprit d’ouverture et le souci de recherche de l’institution et de son directeur le cadre idéal à sa propre éthique de cinéaste de recherche. Ainsi, il utilise, en les faisant siennes, de nombreuses techniques telles que le grattage de pellicule, la peinture sur pellicule - même la peinture de la bande-son sur le bord de la pellicule -, la prise de vue dite « réelle », la pixilation, le dessin animé, etc. McLaren travaillera quarante ans à l’ONF, du début des années 1940 à la fin de sa carrière au début des années 1980.

En 1968, McLaren réalise le film de danse contemplatif Pas de deux en compagnie des danseurs Margaret Mercier et Vincent Warren des Grands ballets canadiens. Contrairement à son très connu Les Voisins / Neighbours (1952), Pas de deux ne joue pas la carte de ce qui nous divise (querelles, rivalités, jalousies, etc.) mais de la sensualité qui nous rapproche. Techniquement, le cinéaste innove une fois de plus : filmant en prises de vue réelles – mais sur une pellicule à haut contraste – les danseurs vêtus de blanc, éclairés latéralement devant un fond noir. Ensuite, à la tireuse optique, il superpose jusqu’à 11 images différentes des danseurs suggérant successivement soit la rencontre de la danseuse avec elle-même (ou avec son double), soit une décomposition du mouvement qui fait écho à la fois aux expériences de Marey et Muybridge et au Nu descendant l’escalier (1912) de Marcel Duchamp. En un véritable tour de passe-passe, en recourant à des techniques tout à fait différentes (la prise de vues « réelles »), il tire ses images vers l’abstraction et les place tout naturellement dans la filiation esthétique de ses films d’animation antérieurs.

« La murale » de Jason Cantoro

La fresque de street art (« la murale » en québécois) Cinq temps pour McLaren en hommage à Pas de deux s’étale en cinq panneaux rectangulaires de mêmes dimensions, sur une bonne trentaine de mètres, au rez-de-chaussée d’un bâtiment moderne (et jusque-là anonyme) du Boulevard Saint Lambert dans le quartier de Mile End. Du coup, la composition renoue presque avec l’idée d’une pellicule – en tout cas elle touche à ce rapport fondamental entre l’image fixe, la décomposition et l’illusion du mouvement qui a occupé McLaren pendant ses cinquante ans d’activité cinématographique.

Elle permet aussi à l’artiste montréalais Jason Cantoro (concepteur de l’œuvre, ensuite réalisée concrètement par Annie Hamel et son équipe), sérigraphe à la base, d’expérimenter une de ses multiples stratégies d’élargissement de son médium, passant du support papier (pochettes de disques, papier peint, etc.) à d’autres types de présentations (sculptures… art mural… et même, ponctuellement, cinéma d’animation !). On retrouve par exemple dans « la murale » un recours à un système de trames de points (ici démultipliées, adaptées au format, agrandies par un facteur 30 ou 50) souvent utilisées en sérigraphie…

MU : la structure porteuse du projet

MU (Montréal) - capture d'écran du siteInspirée (jusque dans son logo) par le Mural Arts Program de Philadelphie, la structure MU mise en place en 2007 à Montréal entend transformer le paysage urbain montréalais en musée à ciel ouvert (sans oublier un volet écoles et enseignement ainsi qu’un volet de réhabilitation de logements). Et avec plus de 80 œuvres réalisées dans les différents quartiers en l’espace de dix ans, l’association est sans doute en passe d’y parvenir…

Au sein des activités de l’association, le projet des « Bâtisseurs culturels » entamé en 2010 et dans lequel s’inscrit « la murale » de Cantoro rend hommage à des artistes et créateurs de la ville (du jazzman Oscar Peterson à l’écrivain Mordecai Richter en passant par le Théâtre de quat’ Sous) dans l’idée de « redonner aux citoyens des sources de fierté et d’inspiration grâce à l’Histoire de l’art de la métropole. C’est l’Art qui célèbre l’Art » (Elizabeth-Ann Doyle, directrice de MU).

Épilogue : deux visions opposées de l’art de la rue

Il est clair dès le début qu’on est ici en présence d’un street art légal et institutionnellement encadré. Mais au détour d’une phrase – « encourager la pratique professionnelle et rigoureuse de l’art [des « murales »] », les mots utilisés nous incitent à pousser plus loin nos recherches et à découvrir que les fresques sont financées par… les amendes en matière de graffitis sauvages, entérinant donc bien là la distinction entre bon art urbain (artistique, autorisé, encadré, subventionné) et mauvais art urbain (vandale, illégal, poursuivi, puni). Une vision qui pose question.


Philippe Delvosalle

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