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Focus

Carte blanche : Du pouvoir, fantasmé ou pas, des mots

Penser les mots, dire la migration - Laura Calabrese et Marie Veniard - bandeau
De quoi les mots « migrant », « réfugié », « expat » sont-ils le symptôme ? Si le mot juste pour parler du monde ou de ce que nous croyons être le monde n’existe pas – car ce serait l’illusion que la langue est figée – le mot injuste est une réalité à décoder et à contrer. Démonstration par l’exemple.

Sommaire

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Dans le cadre de la saison Migrer (2019-2020), PointCulture propose sur son site une sélection de dix articles initialement publiés dans la revue Imag du Centre bruxellois d'action interculturelle (CBAI).

Le premier article de la série est signé par
Laura Calabrese, professeure d’analyse de discours et de communication à l’ULB.


Il n’est pas rare d’entendre dire que les discussions sémantiques ne sont qu’un divertissement par rapport aux « vrais » problèmes sociaux. — Laura Calabrese

J’ai récemment fait l’expérience de cet argument dans un colloque où, avec d’autres collègues linguistes, nous parlions des dénominations employées par les médias pour nommer les migrants. On faisait allusion à ce moment de l’été 2015 lorsqu’Al Jazeera English a décidé de ne plus employer le mot migrant pour nommer les gens qui arrivent en Europe en provenance de l’Afrique et du Moyen Orient, lui préférant celui de réfugié. Un moment de débats sémantiques relativement long s’en est suivi dans les médias d’information occidentaux. Un collègue politologue, préoccupé par la recherche de solutions aux migrations chaotiques que notre monde connait, a opposé ces jongleries sémantiques au pragmatisme des décideurs. Et pourtant, pas un jour ne passe sans que l’on lise quelque part, dans le flot de textes qui défilent devant nos yeux, que « les mots sont importants », qu’ils ont un « poids » qu’il faut savoir mesurer en fonction des circonstances.

En bonne linguiste attentive aux métadiscours, je sais que le collègue politologue pourrait très bien employer, dans d’autres circonstances, la métaphore du poids des mots, alors que le plus averti des journalistes pourrait dire, si l’occasion l’exige, que les mots n’ont pas d’importance. Ces deux postures sont surreprésentées dans certaines problématiques sociétales actuelles, telles que la migration ou le féminisme. Dans les deux cas, les gens débattent ardemment sur les effets (ou non effets) de modifier les pratiques langagières. On y retrouve les deux postures susmentionnées : modifier les discours ne servira pas à modifier le monde ou, au contraire, changer nos pratiques langagières est déjà un pas vers le changement.

Des mots agissants

Comme nous l’avons écrit avec Marie Veniard dans l’introduction au livre "Penser les mots, dire la migration" (voir ci-dessous), dire que les mots sont importants est un truisme. Dans certains contextes, les mots ont un pouvoir inouï, comme l’ont bien montré les recherches sur le génocide des Juifs et celui des Tutsis, où la déshumanisation a d’abord été établie par la parole et a préparé le passage à l’acte. — Laura Calabrese

Lorsque le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini compare les migrants provenant d’Afrique à des esclaves, on peut être sûre que le choix des mots a été bien « pesé », le but étant à la fois de choquer l’auditoire et de figer les migrants dans la condition de sous-hommes que leur réservait le système esclavagiste.

Ces discours, de par leur nature, leur diffusion, leur portée, ont des effets dévastateurs. D’autres mots, énoncés hors des lieux de pouvoir mais martelés massivement sur les réseaux sociaux numériques, peuvent créer des images tout aussi déshumanisantes : féminazi ou merdias, dénominations insultantes, sioniste, gauchiste ou fasciste, dénominations détournées de leur sens premier servant à disqualifier un adversaire réel ou imaginé (et surdimensionné), toutes devenues parfaitement acceptables vu le peu de contre-discours qu’on leur oppose.

Que font les mots ?

Il est donc clair que le langage a le pouvoir de créer des réalités mentales, d’empêcher le débat, de déshumaniser et de disqualifier des groupes ou des individus. Dans ce sens, modifier les pratiques langagières est un moyen comme un autre de modifier les représentations collectives. C’est la raison pour laquelle nous apprenons aux enfants à ne pas employer des dénominations déshumanisantes et à les remplacer par des notions descriptives, dépourvues de la dimension insultante. Cependant, dans le monde des adultes, cette pratique d’évitement de l’insulte est souvent disqualifiée comme « politiquement correcte », comme si contourner l’injure était une marque de malhonnêteté intellectuelle.

Mon collègue politologue a raison de dire que les discussions autour des dénominations pour nommer les migrants n’ont pas lieu de politique migratoire ; cependant, elles contribuent à faire réfléchir au lien arbitraire entre les statuts administratifs et les parcours de vie, autrement dit entre le langage et le monde. Bien entendu, Al Jazeera sait que nous savons qu’elle sait que réfugié est un statut administratif que l’État accorde aux individus, et non pas une étiquette que les journalistes distribuent par empathie ; cependant, ce moment de débat a eu des répercussions intéressantes, car il a détourné le regard de la « crise » vers les personnes.

Ainsi, réfléchir à l’usage des mots migrant, réfugié et expat nous conduit à observer les hiérarchies, notamment de classes, entre les individus qui se déplacent d’un endroit à l’autre. Et quoi qu’en disent les pourfendeurs de l’écriture inclusive, modifier les pratiques langagières, en débattre, est une forme comme une autre de porter à l’agenda publique la cause féministe, de la même manière qu’employer le mot féminicide ne va pas en finir avec ce fléau, mais va par contre contribuer à identifier un problème public qui, auparavant, n’était qu’un accident collatéral de la jalousie masculine.


Faire exister le monde

Un troisième exemple, celui du mot race, illustre bien l’énigme de la circulation des mots. Supprimé de la constitution française car il ne désigne aucune réalité biologique mais un système idéologique, il ne fera sûrement pas disparaitre le racisme, mais déplace le débat sur le système linguistique et sur ce pouvoir quasi magique des mots, celui de faire exister des phénomènes sociaux. Car contrairement aux objets du monde (les arbres, les êtres animés, les livres), qui ont une réalité tangible au-delà du langage, les phénomènes sociaux dépendent en grande partie de leur nomination. Bien entendu, des phénomènes comme le racisme et l’antisémitisme existaient bien avant l’invention des mots servant à les nommer. La négrophobie qui a présidé à l’idéologie esclavagiste et l’instauration de régimes politiques comme la ségrégation et l’apartheid, comme la judéophobie qui a présidé à la Shoah sont des systèmes de pensée anciens, mais leur institutionnalisation et normalisation ne permettaient pas de les voir comme des problèmes sociaux.

Dans les deux cas, la nomination du problème rend visible l’horreur, permet de constituer un ensemble, de l’installer dans une série, d’identifier des causes et des conséquences, des liens idéologiques, des contre discours, des manières de les combattre. À l’argument selon lequel « il n’y a qu’un seul racisme et tous se valent », très populaire dans les discours du Web où prévaut la concurrence victimaire, on peut opposer la complexité de chaque discours de haine : on ne combat pas de la même manière une idéologie qui souligne la supposée infériorité biologique ou culturelle d’un groupe qu’une autre basée sur la domination fantasmée qu’un groupe exerce sur les médias et la finance. Dans ce cas, nommer c’est faire exister, délimiter les contours de phénomènes aux formes différentes qui ne peuvent pas être combattus avec les mêmes arguments. Si beaucoup d’internautes considèrent qu’en intervenant ainsi sur le lexique des discriminations ils vont rendre aux victimes leur dignité, ils font fausse route, comme l’illustre le cas de l’islamophobie, le dernier venu des mots du racisme en quête de contours clairs.


Parler des mots

Le débat très contemporain autour du mot islamophobie (mais aussi de l’islamophobie comme phénomène) est très illustrateur de la capacité des mots à agir sur le réel. Relativement nouveau, le mot islamophobie a fait l’objet d’un intense moment métalinguistique, notamment dans les médias d’information français, qui ont publié une série d’articles sur la question, et les réseaux sociaux numériques, où des internautes ont fait connaitre leur avis sur le sens à donner à ce mot. Dans une société post coloniale caractérisée par une multiculturalité de fait, ce terme vient combler un manque, celui de nommer les discriminations et faits de violences commis à l’encontre des musulmans ou perçus comme tels.

Mais si l’utilisation du mot islamophobie se naturalise dans les discours publics, elle est néanmoins traversée par des controverses qui témoignent d’un manque de consensus sur son sens ainsi que sur la nature du phénomène qu’il désigne. En effet, la polysémie du terme est telle qu’elle autorise des emplois extrêmement diversifiés qui favorisent les instrumentalisations et le flou. — Laura Calabrese

Dans l’espace public français (beaucoup moins en Belgique francophone), l’usage du terme est souvent contesté et fait l’objet de polémiques. Le principal argument des opposants à son utilisation est qu’il trouve son origine dans l’islam politique, dont le but est la censure des discours antireligieux. Pour certains, le mot islamophobie désigne ainsi un phénomène de racisme, alors que pour d’autres il renvoie à une attitude anticléricale salutaire. Les débats autour du mot révèlent trois aspects importants : tout d’abord, l’utilité sociale du terme est incontestable, car il permet de rendre visible une problématique de société ; en deuxième lieu, les controverses sémantiques révèlent une demande sociale pour distinguer les faits de racisme de la critique religieuse ; en troisième lieu, si l’islamophobie peut être rangée avec les autres formes de racisme ethnoculturel, il serait naïf de ne pas la distinguer de la négrophobie et de l’antisémitisme, dans le but d’identifier un phénomène aux contours clairs et de développer des outils pour le combattre.


Croire, ou pas, aux mots justes

Comme l’illustrent ces quelques exemples, les mots font souvent l’objet de discussions. Ce qui est particulièrement intéressant lorsqu’on étudie les discours qui circulent dans une société, c’est d’observer pourquoi et à quel moment quelqu’un (et qui, précisément ?) croit important d’en parler. Toutes les langues ont une fonction métalinguistique, c’est-à-dire des mots et des expressions qui nous permettent de parler du langage. Bien entendu, la plupart de nos échanges langagiers ne portent pas sur le langage, autrement nous passerions trop de temps sur le code au lieu de parler du monde ou de ce que nous croyons être le monde. C’est pourquoi les débats sémantiques sont fascinants : nous laissons temporairement le monde de côté pour nous tourner vers les mots. Ces débats ont la capacité de nous mettre la puce à l’oreille : dès que les métadiscours apparaissent dans la discussion publique, nous savons que quelqu’un veut modifier notre vision du monde, que ce soit par rapport aux racismes, aux féminismes, aux migrations. Ces moments nous rappellent que, contrairement à une expression très répandue dans la langue française, il n’existe pas de mot juste. Car même si nous entretenons l’illusion d’une correspondance parfaite entre les mots et le monde, le flou, l’évolution du sens, le changement de contexte, la polysémie et la multiplicité des points de vue nous prouvent que cette correspondance n’est qu’une vue de l’esprit, et que les mots et expressions servant à nommer des phénomènes sociaux sont d’une complexité telle qu’ils résistent à l’image du mot juste. Cependant, si les mots justes n’existent pas, les mots injustes, eux, sont une réalité bien présente dans le discours politique, dans le discours de haine sur les réseaux sociaux, dans la cour de récréation ou dans l’espace privé. Notre responsabilité, de linguistes comme de citoyens, est de les identifier, de les freiner, de les signaler et d’y opposer des contre-discours.


Laura Calabrese
- article paru initialement dans la revue Imag n°347 du CBAI (juin 2019)

Illustration en bandeau : visuel pour une exposition de Laura Calabrese et Marie Veniard à l'ULB


Penser les mots, dire la migration - Laura Calabrese et Marie Veniard

Laura Calabrese et Marie Veniard, Penser les mots, dire la migration
(éd. Academia-L’Harmattan, Louvain-la-Neuve, 2018, 201 pages)

En croisant les analyses de linguistes, sociologues, historien, politologue, cet ouvrage collectif décline un thème passionnant : à quoi ça sert de débattre sur les mots, en particulier ceux qui gravitent autour du phénomène socio-politico-géo-climato-stratégique « brûlant » qu’est la migration.

Pédagogiques et pragmatiques, les deux auteures ont choisi d’éclairer une série de mots qui suscitent des controverses, comme allochtones, dublinés, l’Europe forteresse ou passoire, communauté et communautarisme, ou encore diversité… De quoi nous remettre intelligemment en question dans nos jargons quotidiens.

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