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Focus

Carte Blanche du Collectif BEZET pour PointCulture

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Un matin de mars, au sous-sol d’un cinéma à l’arrêt depuis un an, une vingtaine de jeunes travailleur.euse.s et étudiant.e.s du secteur culturel, francophones et néerlandophones, se retrouvent. Une chose les rassemble : la nécessité d’agir.

C’est une belle matinée de printemps et dans ce sous-sol, sur de vieux strapontins rouges, nous décidons d’occuper le Théâtre Royal de la Monnaie, afin d’attirer l’attention du gouvernement sur les conséquences de sa gestion de la crise sanitaire.

Nous partons du constat alarmant que notre secteur, comme d’autres pans entiers de la société, sont laissés pour compte et que, plus largement, la gestion catastrophique de cette crise est symptomatique d’un paradigme politique depuis longtemps en place.

Nous partons de la culture comme dénominateur commun. Il nous semble que son rôle primordial et irréductible est de faire entendre, en tout temps, les voix de celles et ceux dont la parole est négligée.

Durant une semaine, avec l’appui des syndicats, nous négocions l’occupation auprès de la direction de la Monnaie. Ce bras de fer nous confronte d’emblée à cette institution de pouvoir, vitrine de la Belgique, édifice culturel fédéral et haut lieu du privilège artistique.

Nous obtenons finalement de pouvoir y rentrer, sans passer par la billetterie.

Dans le cadre de cette occupation, nous organisons, tous les jours, sur la place de la Monnaie, des ‘publieke tribunes’, à laquelle nous invitons les secteurs et les citoyen.nes précarisé.es à prendre la parole.

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Le 9 avril, sous l’ordre du cabinet de Philippe Close, la police procède à la saisie administrative de notre matériel, coupant littéralement le micro aux sans-voix, sur une place publique bien bruyante. Devant l’émoi provoqué par la violence de ces images, nous obtenons le maintien des tribunes dans des conditions qui le permettent.

Car ces tribunes mobilisent de plus en plus. On s’y retrouve pour écouter, débattre, se rencontrer : faire ensemble culture et politique.

Dimanche 18 avril marque un tournant dans notre histoire.

Prié.es de quitter les lieux par la direction de la Monnaie, alors qu’aucune de nos revendications n'a été entendue par le gouvernement, nous décidons d’un acte pacifique de désobéissance civile. Au lieu de sortir, des membres du collectif, arborant des costumes d’oiseaux, symbole d’émancipation, montent dans le bâtiment, se postent aux fenêtres, et déploient des banderoles où l’on peut lire :

“Libres les oiseaux volent, sinon ils meurent”. — -

Environ un millier de personnes sont à ce moment-là rassemblées sur le parvis. Dans un grand calme et avec une grande solidarité, ils et elles s'assoient pacifiquement devant les portes du théâtre afin de ralentir les forces de l’ordre et d’exprimer leur soutien notre action. Les chants dépassent bientôt le bruit des hélicoptères. De nouvelles négociations avec le directeur des ressources humaines aboutissent au maintien des ‘publieke tribunes’ et à la garantie d’une rencontre avec le fédéral.

Le 21 avril, le collectif est invité à participer à l’émission QR de la RTBF.

Conscients du piège que constitue ce simulacre de « forum citoyen » où, face à quatre personnalités politiques, dont le Ministre de la Santé Frank Vandenbroucke, nous ne pouvons exprimer qu’une réponse très brève sans argumentaire, le collectif décide d’acter la politique de la “chaise vide”. Après avoir exprimé au mieux notre considération des mesures gouvernementales, nous quittons le plateau de la RTBF.

Notre départ fait réagir. Le mépris exprimé par le ministre de la Santé prouvera que le dialogue était impossible. Sacha Daout, le présentateur, regrette que nous refusions le débat. Pourtant, nous sommes en train de le créer. Dès le lendemain, notre geste fait le tour des réseaux sociaux. Nous recevons une multitude de soutiens. Le présentateur et l’émission présenteront leurs excuses et déclareront soutenir notre action.

Le lendemain, 22 avril, le collectif rencontre Sophie Wilmès, ministre des Affaires étrangères et des institutions culturelles fédérales. Devant le cabinet ministériel, une quarantaine de personnes masquées en oiseaux noirs lancent cris et slogans de soutien.

À l’argument « les hôpitaux sont remplis, la situation est très difficile », nous rappellerons à Sophie Wilmès que c’est bien elle qui, en qualité de ministre du Budget, a engagé en 2017 des économies de 900 millions sur la santé.

Après 1h30 de rendez-vous, le collectif dépose devant Madame Wilmès un document reprenant ses revendications à l’attention du Codeco du lendemain. La ministre « entend », la ministre « compatit », la ministre « fera passer le message », la ministre est « avec nous ».

Le Codeco du lendemain nous prouvera le contraire.

Samedi 1er mai, jour de lutte historique, plus de mille personnes sont rassemblées sur la place de la Monnaie. Les concerts de HK, Las Lloronas et Judith Kiddo font vibrer et soudent le public. Après quoi nous inaugurons le cadeau que nous a fait le gouvernement : une énorme poubelle, installée au centre de la place, dans laquelle nous avons jeté tous nos déchets, selon les critères du tri gouvernemental : essentiel/non-essentiel, responsable/irresponsable, présentiel/distanciel. Tandis que des oiseaux en papier noirs volent, lancés par la foule, un Oracle sort de cette poubelle géante et nous donne une mission : rapporter la poubelle au gouvernement. Rapidement, la poubelle est soulevée par la foule, sur l’air prophétique d’une chorale a capella. Rien ne peut arrêter le mouvement. Nous franchissons la zone neutre autorisée pour les manifestations et atteignons la rue de la Loi. L'œuvre-poubelle géante est déposée devant le cabinet du Premier ministre.

« C’est la première fois depuis vingt ans qu’une action politique et pacifique de cette envergure s’accomplit en zone neutre » entend-on d’un policier. Enfin, nous redescendons la colline, uni.es et déterminé.es.

C’est alors que nous recevons un appel du cinéma Nova : des policiers tentent de faire sortir les spectateur.ices venu.es assister à une projection prévue dans le cadre des actions d’auto-déconfinement culturel menées par ‘Still Standing for culture’. Nous sommes quelques dizaines de personnes à nous asseoir pacifiquement devant les portes. L’image de policiers sortant des spectateur.ices du cinéma reste terrifiante. Mais… dans le ciel bleu de mai, les oiseaux noirs ont volé. Les policiers se sont finalement retirés. Le public a pu assister à la projection.

Au début nous étions cinquante.

Le premier mai nous étions des milliers. Bientôt nous serons plus encore.

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Dimanche 9 mai, le collectif a répondu présent à l’appel du collectif des Madrés dans leur lutte contre les violences policières et le racisme systémique. Conscient.es de nos privilèges de jeunes majoritairement blanc.he.s issu.es du milieu de la culture, nous avons assisté à leur tribune au Mont des Arts en apportant notre soutien logistique. Nous souhaitons œuvrer à la convergence, faire de la culture un instrument d’émancipation au service des plus démuni.es et non une célébration de la domination bourgeoise.

Depuis le 8 mai, nous avons été littéralement recouverts. A l’endroit même de nos tribunes, s’est invité un espace publicitaire privatisé par Stella Artois. Une fresque aux couleurs pop, entourée de barreaux métalliques recouverts de publicités pour la marque de bière. Comment ne pas être révolté par cet espace publicitaire dans lequel, quelques jours avant, la foule criait de rage contre l’injustice sociale ?

Cet événement est symptomatique de ce qui a cours aujourd’hui : la confiscation de l’espace public au profit d’intérêts privés. Affirmation cynique que les liens sociaux sont avant tout transactionnels et marchands.

C’est une histoire de géographie et de pouvoir : la mémoire d’un espace est récupérée, recouverte, annihilée. Cet écrasement mémoriel que nous appelons pourtant Histoire, et qui nous en fait disparaître à une vitesse hallucinante, les ignoré.es du système le connaissent bien.

Le Collectif Bezet n’a pas la mémoire courte. Nous lisons la situation avec discernement.

La réouverture des terrasses nous apparaît comme une manœuvre palliative à la mise en place d’un traitement de fond.

Passés les quelques verres qui nous renvoient au temps où le mot “pandémie” était inconsistant, nous regardons le restant de mousse moribonde et nous nous demandons s’il est raisonnable d’en commander une deuxième. C’est le mot “précarité” qui se dessine au fond du verre. La précarité, nous la connaissions avant cette crise. Elle s’est amplifiée à mesure que les décisions de nos dirigeant.es ont creusé les failles d’un système inégalitaire.

La pilule ne passe pas.

Non, la réouverture des terrasses n’est pas suffisante. Non, la réouverture des lieux culturels ne suffira pas.

La gestion de la pandémie aura des conséquences à long terme.

Nous sommes rentré.es dans une crise qui impactera violemment celles et ceux que le système choisit d’ignorer. Il faut, plus que jamais, exiger et obtenir des droits sociaux qui protègeront les plus précaires et garantiront à tous et toutes la dignité humaine.

Non, nous n’accepterons ni la demi-mesure ni le retour à une situation désespérante et indigne.

Oui, nous sommes exigeants. Nous demandons au gouvernement de prendre la situation au sérieux.

La philosophe féministe américaine Donna J. Haraway a écrit : “Nous avons urgemment besoin de nouveaux récits”.

Entendez bien : ceci est un programme. Ce que nous disons ici est fondamental.

Nous attirons l’attention sur la force du récit.

Le pouvoir écrit l’histoire sans nous consulter, mais nous avons voix au chapitre.

Il s’agit d’être entendu.es devant l’Histoire et d’offrir un futur à la colère qui nous anime.

Ce n’est qu’au travers d’alliances, de mise en commun de nos parcours et expériences, que nous serons à la hauteur de notre vision du monde et pourrons construire ensemble ce que nous revendiquons.

Fédérer, non seulement par le nombre, mais aussi dans une perspective intersectionnelle et intersectorielle.

Faire la multiplicité politique, c’est mettre en œuvre le projet démocratique. C’est faire culture collectivement.

Notre stratégie d’insoumission passe par l’action artistique. Nous voyons la beauté, le trouble et la surprise comme des modes de subversion. En cela, nous nous emparons du présent, l’investissons des récits multiples, écologistes, populaires, queer, anti-libéraux, prolétariens, sociaux, décoloniaux…

Nous refusons d’être une génération sacrifiée. Nous refusons d’ingérer passivement les récits dont nous sommes héritiers.

Il nous revient donc, collectivement, d’inventer et de porter ces nouveaux récits.

Récits des engagés.

Récits des multiplicités.

Récits des résistances.

Récits des optimismes politiques.

Récits de l’insoumission.

Tenez-vous prêt.es, l’histoire est au bord d’un retournement.


Bezet La Monnaie Occupée

Crédit photo : Marion Colard

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