Compte Search Menu

Focus

"Brussels Footage" #3 : "Strip-Tease"

Strip-Tease
Plateforme numérique conçue par PointCulture et dont le lancement est prévu en juin 2020, "Brussels Footage" aura pour objectif de promouvoir Bruxelles au travers de matériaux audiovisuels qui la mettent en scène. PointCulture se propose d’en donner un avant-goût au travers d’une thématique "Strip-Tease", passant au crible huit numéros bruxellois de ce célèbre magazine belge.

Sommaire




P... comme peintre (1987) - Manu Bonmariage

Si l'on ne se réfère qu’au métier qui lui permet de vivre, et non à l'activité qui l’autorise à s’affirmer en tant qu'individu, Michelle exerce la profession de prostituée. Mais cette dernière, du haut de sa vitrine située rue Verte à Schaerbeek, à un jet de pierre de la tristement célèbre rue d'Aerschot, est également artiste-peintre. Cette devanture de verre qui, symbole de la marchandisation du corps, se voit généralement attribuer pour fonction la mise en valeur d'attributs charnels, contribue également à rendre visible une bonne part de ses œuvres. Derrière ce qui n’est qu’apparent pour le chaland curieux, Michelle s'est aménagé un atelier qu'elle ouvre à la caméra de Manu Bonmariage, lequel accouche ainsi de ce touchant P... comme peintre, portrait d'une femme aux multiples facettes, aussi libérée par son mode de vie qu’elle en est esclave…



Le Baron (1988) - Manu Bonmariage

Quoiqu'il semble s'accrocher bec et ongle à ses titres – de noblesse et de propriété –, Eric d'Huart est à l'aristocratie ce que l'ours blanc est au règne animal : une espèce en voie de disparition. Au travers de cet épisode sobrement intitulé Le Baron, Manu Bonmariage s'invite dans les hautes sphères de la société belge, celles où règnent langage châtié, tableaux de maître et condescendance à toute épreuve. Point de château pour notre baron, mais une petite bicoque avec vue plongeante sur la Grand-Place... Si dans un accès d'orgueil de classe, Éric d'Huart n'hésite pas à qualifier le quidam de « plouc moyen », il semble à la fois conscient et reconnaissant d'être bien-né, louant le Seigneur de lui avoir épargné les affres d'une vie de prolétaire. Étonnamment lucide quant au fait qu'il n'est que si peu utile à la société, il s'emploie tout de même à gérer, en bon père de famille, le patrimoine de ses ancêtres, puisse-t-il ainsi se targuer de son sang bleu, autant que faire se peut...



Conversations (1991) - Emmanuel Riche

C'est le privilège du troisième âge que d'avoir enfin du temps pour soi. Ce temps, propice aux introspections, on aurait pu croire que Thérèse et Margot le mettraient à profit pour évoquer leurs souvenirs d'antan. Il n'en est rien : les deux dames, bien que dans leurs vieux jours, parlent encore au présent. S'étant donné rendez-vous à la taverne Mokafé, dans les Galeries Royales Saint-Hubert situées dans le centre de Bruxelles-Ville, et ce en véritables habituées de l'établissement, elles passent au crible une foule de problématiques plus ou moins triviales. Depuis l'aspect de la tarte à la banane, jusqu'à la tenue idéale pour une excursion à la mer du Nord, en passant par l'itinéraire du tram 89, les sujets existentiels s'égrènent, du coq à l'âne. Les heures s'écoulent et, quand ces Conversations tendent à se tarir, Emmanuel Riche s'emploie à changer de focale ainsi qu'à alterner ses points de vue. Aussi, avec l'intention manifeste de signifier une certaine douceur de vivre, les dialogues se fondent alors en un petit air de classique...



Les aventures de la famille De Becker (1992) - Emmanuel Riche

À ne pas confondre avec la famille Becker, bien connue du Borinage wallon pour ses frasques, les De Becker sont des Bruxellois aux casiers judiciaires vierges mais aux méthodes pédagogiques peu orthodoxes. En témoigne le comportement des plus jeunes, usant et abusant d’un certain degré – raisonnable – de violence à la fois verbale et physique, quoique souvent déclinée sur le mode ludique. À l’occasion du repas familial, mitonné et pris dans la convivialité, s’épanouissent les effets d’une éducation teintée de sexisme ordinaire, jamais sciemment malintentionnée, mais reproduisant malgré elle les schèmes d’un patriarcat plus prégnant que jamais en cette année 1992, année de réalisation de ce film d’Emmanuel Riche titré Les aventures de la famille De Becker. De ces protagonistes, personnages truculents et adeptes d’une communication interpersonnelle aux allures de pugilat, émane néanmoins une profonde bienveillance, celle d’un clan soudé et peu perméable au mépris de classe dont ceux-ci feront inévitablement l’objet…



Monsieur le Bourgmestre (1992) - André François

Hervé Brouhon fut le premier bourgmestre socialiste de la Ville de Bruxelles, jusqu’en 1993, année où il passa, pour de bon cette fois, l’arme à gauche. Contrastant de manière criante avec son statut de dirigeant du principal siège des institutions européennes, ses allures pataudes et son phrasé traînant contribueront à nouveau à faire de la politique belge, aux yeux de l’international, un objet de dérision. Et ce, quitte à conférer un air de parodie à chacune de ses interventions, aussi bien officieuses qu’officielles. D’ordinaire pomponné par sa secrétaire, qui est aussi sa compagne – cette dernière s’assurant qu’il soit toujours bien vêtu de couleurs sombres afin de lisser son ventre bedonnant –, Monsieur le Bourgmestre arbore pourtant, une fois dans l’intimité de son logis, son plus beau jogging pour la caméra d’André François…



357 Magnum (1993) - Philippe Dutilleul

Dans cette « commune maghrébine » aux allures de Molenbeek-Saint-Jean – telle qu’elle est qualifiée dans ce 357 Magnum signé Philippe Dutilleul –, vit un couple d’armuriers. Bien qu’ils fassent mine d’afficher une certaine assurance, leur expérience du quartier est synonyme de menace latente, telle une épée de Damoclès qui prendrait la forme, in fine, d’une agression perpétrée par « des bronzés ». Qui d’autre ? Ces effusions de xénophobie ordinaire ne vont pas sans leur lot de misogynie décomplexée, à base de comparaison entre femme et revolver : selon l’adage, ni l’une, ni l’autre ne se prêtent, jamais, au grand jamais. Forts de leurs fusils mais minés par leurs peurs, ces commerçants atypiques semblent constituer moins une solution potentielle aux problématiques auxquelles ils prétendent se heurter, que l’une de leurs causes originelles. En témoigne cette vitrine savamment garnie à coup de canons sciés, objets de fascination, voire de convoitise pour toute jeune personne – d’où qu’elle soit originaire, par ailleurs…



J’englobe, j’adhère, j’envoûte (1998) - Philippe Cornet

C’est d’une main de fer que Renée Richard dirige l’École Internationale d’Esthéticiennes-Visagistes Lise Loriot, à l’époque – en 1998 – située avenue Molière, à Forest. Si cet institut fut un jour baptisé si pompeusement, c’est qu’il entend former des professionnelles d’élite, de celles destinées à ne bichonner que les grands de ce monde. C’est donc à se fondre dans les hautes sphères de la société que les prépare Renée Richard, suivie à la trace par la caméra de Philippe Cornet. Pour ce faire, leur sont bien davantage enseignées par elle, à la fois autodiscipline, esprit d’entreprendre et règles de bienséance que pratique effective du métier d’esthéticienne. Plus encore, au regard du titre du documentaire – à savoir J’englobe, j’adhère, j’envoûte – dont cette femme de pouvoir fait l’objet, on devine bien que tout ceci n’est pas qu’une simple affaire de make-up. En effet, on n’accueille pas un directeur général comme on hélerait le quidam, pas plus qu’on ne marche en chaussures à talons comme on chalouperait en baskets. Ce savoir-être, les étudiantes l’intériorisent studieusement pour qu’un jour, peut-être, puissent-elles se faire dorloter à leur tour...



Madame la juge (2010) - Jean Libon & Yves Hinant

La plus célèbre juge d’instruction de Belgique répond au nom d’Anne Gruwez. Dès 2007, cette dernière passait déjà devant la caméra de Jean Libon et d’Yves Hinant pour un Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) en trois actes, intitulé Le Flic, la juge et l’assassin (2008). À peine trois ans plus tard, les réalisateurs retrouvent sa trace pour le tournage de ce numéro de Strip-Tease solennellement titré, Madame la juge. Personnage truculent, Anne Gruwez détrompe ceux qui pensent que l’activité de juge ne se borne bon an mal an, tel un couperet, qu’à faire s’abattre la sentence : tantôt assistante sociale, tantôt psychothérapeute et, à ses heures, conseillère d’orientation, celle-ci se départit allègrement de l’image inflexible d’une justice froide et mécanique à laquelle elle confère, ce faisant, un visage humanisant. Depuis son quartier général donnant sur le Palais de Justice, se mouvant sans complexe dans un univers d’hommes, elle mène tout ce petit monde à la baguette, en bonne cheffe d’orchestre de situations aux airs de polar. Finalement, celle qui n’était pas vouée à devenir une vedette de l’écran, connaîtra une renommée internationale avec le documentaire Ni juge, ni soumise (2017), ce dernier n’ayant raflé rien de moins, cette année-là, qu’un Magritte et un César du meilleur documentaire…


Textes : Simon Delwart

Classé dans