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Focus

Biopic : entre vérité(s) et légende

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Cinéma de fiction, biopic, Portraits, biographies

publié le par Michaël Avenia

Elton John, Coluche ou encore Aung San Suu Kyi n’ont a priori rien en commun si ce n’est d’avoir eu la chance de voir leur vie transposée au grand écran.

Contraction de l’expression anglophone biographical motion picture (film biographique en français), le biopic existe depuis les débuts du Septième Art (The Execution of Mary, Queen of Scots[1] en 1895 ou encore La Vie et la Passion de Jésus-Christ[2] en 1898 en sont les premiers exemples) et connaît depuis quelques années un regain d’intérêt. Pourtant s’il est bien un genre cinématographique sujet à débat, c’est bien celui-ci. Acteurs peu ressemblants, histoire lacunaire voire trompeuse, manipulation factuelle... voici quelques éléments qui prêtent souvent à discussion. C’est un fait, le biopic synthétise à lui seul bon nombre de questionnements autour du Cinéma et son rapport au réel.

On reproche souvent aux biopics de ne pas coller suffisamment à la réalité. Et on peut aisément comprendre que, pour certains fans purs et durs de la personnalité choisie, cela puisse être choquant. C’est oublier un peu vite que la fiction n’a pas vocation à énoncer une quelconque réalité objective. Laissons cette vaine tentative aux documentaires. Si parler de biopic renvoie inévitablement à la notion de biographie, il paraît nécessaire de lui adjoindre le qualificatif de « romancée ». Car avant toute chose, ces personnalités d’exception sont bien là pour servir le film et non pas l’inverse. Ces destins souvent hors du commun offrent en effet un potentiel tragique ou romanesque dont le Cinéma est friand. Certains critiques pointent d’ailleurs une facilité à transposer des récits de célébrités plutôt que d’en créer des originaux. Il est vrai qu’en plus de l’argument marketing (une personnalité est avant tout une marque), certaines carrières offrent un matériau de premier choix, pour ne pas dire un scénario « clé sur porte » aux auteurs. Si elle n’est pas dénuée de sens, cette hypothèse n’est pas toujours vérifiée. Quand en 2007 Todd Haynes s’attaque à la figure mythique de Bob Dylan (I’m not there[3]), il ne verse pas dans la facilité ou le blockbuster en choisissant notamment de confier le rôle-titre à six acteurs différents (dont une femme) ! Avec La passion Van Gogh[4] les réalisateurs optent pour le cinéma d’animation afin de nous emmener directement dans les toiles du maître. Le très envoûtant Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford[5] revisite de façon poétique et mélancolique les derniers jours de cette icône du western. Parallèlement à la facile exploitation de sujets existants, le genre est donc aussi un mine d’explorations plus singulières.

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The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford (Andrew Dominik, 2007)

Outre ces orientations esthétiques ou formelles, le biopic est aussi une porte d’entrée à des considérations plus universelles. Ainsi l‘histoire (d’un individu) peut raconter l’Histoire (celle d’une époque). Dans Battle of sexes[6] le duo Dayton / Faris nous emmène dans les années 1970 où la misogynie était légion. Mais le combat mené par la joueuse de tennis Billie Jean King offre non seulement une vision globale d’une situation à un moment donné mais entre également en résonance avec des problématiques très actuelles. Bien avant cela, Sergeï Eisenstein utilisait la figure du prince Alexandre Nevski[7] comme outil de propagande face à la menace hitlérienne. La recherche d’objectivité n’est donc pas le but premier des scénaristes (à quoi bon d’ailleurs). Chaque film, qu’il soit fictionnel ou documentaire, est avant tout la résultante d’un point de vue défendu par ses créateurs. Et ce qu’il s’agisse d’un biopic ou non. À ces choix idéologiques, il faut également ajouter les contraintes du récit. Tout comme la littérature, le Cinéma possède ses codes, son rythme propre, sa rhétorique. Un film ne se raconte pas comme une vie. Ellipses temporelles, raccourcis narratifs, simplifications factuelles, ... Si des arrangements sont opérés avec les faits, ils ne le sont pas toujours pour des raisons idéologiques mais aussi afin d’assurer une certaine cohérence, fluidité du récit. Tous ces choix discursifs sont donc souvent à considérer comme des choix utiles et non des erreurs scénaristiques. Synthétiser une vie (ou même une partie de celle-ci) en deux heures demande quelques aménagements nécessaires à l’œuvre globale. Il revient à chacun de juger par contre de la pertinence de ceux-ci.

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Alexandre Nevski (Sergeï M. Eisenstein, 1938)

Que ce soit à travers des figures politiques ou rassembleuses (Nelson Mandela, Harvey Milk, Abraham Lincoln, ...) ou des personnages populaires à la vie trépidante (Freddy Mercury, Johnny Cash, Jean-Luc Godard, ...), il existe deux grandes tendances dans le traitement du biopic. Dans le premier cas de figure, on retrouve une retranscription (approximative ou non) des faits marquants de la vie – partielle ou non – d’une célébrité. Dans le second cas, la carrière de ces personnages va plutôt servir à soutenir un discours ou un propos. Ainsi quand La môme[8] revient de façon très conventionnelle et linéaire sur la carrière d’Edith Piaf, Edvard Munch, la danse d’une vie[9] se veut quant à lui une sorte de projection de la carrière semée d'embûches de son réalisateur, Peter Watkins. Mais entre la vie et sa transposition cinématographique, un intermédiaire supplémentaire agit parfois comme un nouveau prisme déformant. Il n’est pas rare en effet que le biopic soit adapté d’une biographie écrite. Avec tous les partis-pris narratifs que cela comprend. Pour nous donner sa vision du peintre provocateur Egon Schiele[10], Dieter Berner, le réalisateur, choisit de se baser sur le roman d’Hilde Berger[11] (par ailleurs compagne du cinéaste) et d’en donner sa propre vision. Difficile dès lors de croire à une retranscription fidèle de la vie de l'artiste. De la même manière, le très réussi Social network[12] de David Fincher est adapté de l’essai The accidental billionaires: the founding of Facebook, a tale of sex, money, genius, and betrayal[13] de Ben Mezrich publié en 2009. Mais plus encore qu’un portrait de Mark Zuckerberg, c’est surtout une radiographie d’une époque et de l’incommunicabilité qui est mise en avant.

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Battle of the Sexes (Jonathan Dayton et Valerie Faris, 2017)

Alors le biopic, arnaque géniale ou cours d’histoire au rabais ? Ni l’un ni l’autre. La fiction ne doit jamais se substituer à l’Histoire. Le Cinéma doit être considéré pour ce qu’il est : une œuvre d’art en soi, un divertissement, populaire ou non, sources de réflexions éventuelles sur notre société. Le Cinéma tout entier se résume à cette très belle réplique : “When you have to choose between the truth and the legend, choose the legend”[14]. Alors laissons le Cinéma faire ce qu’il fait le mieux : nous émerveiller, nous éveiller à des mondes nouveaux, nous conter de bien belles légendes. L’Histoire quant à elle restera garante des faits et véritable source d’information.

[1] CLARK Alfred, The Execution of Mary, Queen of Scots, 1895

[2] HATOT George et Lumière Louis, La Vie et la Passion de Jésus-Christ, 1898

[3] HAYNES Todd, I’m not there, 2007

[4] KOBIELA Dorota et WELCHMAN Hugh, Loving Vincent, 2017

[5] DOMINIK Andrew, The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford, 2007

[6] DAYTON Jonathan et FARIS Valerie, Battle of the Sexes, 2017

[7] EISENSTEIN Sergeï M., Alexandre Nevski, 1938

[8] DAHAN Olivier, La môme, 2007

[9] WATKINS Peter, Edvard Munch, 1974

[10] BERNER Dieter, Egon Schiele: Tod und Mädchen, 2016

[11] BERGER Hilde, Tod und Mädchen. Egon Schiele und die Frauennon, Vienne, Böhlau Verlag, 2009

[12] FINCHER David, The social network, 2010

[13] MEZRIK Ben, La revanche d'un solitaire : La véritable histoire du fondateur de Facebook, Chevilly Larue, Max Milo éditions, 2010

[14] FORD John, The man who shot Liberty Valance, 1962