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Focus

Lire, écrire, agir entre cap et grèves

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La philosophe Barbara Stiegler, face à la crise, invite à changer de cap. En prenant le temps de l’étude, de la formation et du soin pour réinventer la convergence des luttes face aux réformes du néolibéralisme.

C’est un petit livre vibrant et salutaire, un témoignage sur les vases communicants entre pensée et action. Si tout est fait pour opposer intellectuel et manuel, la tête et la main, chercheuse et militante, penseur et activiste, voici la description d’un chemin qui tisse toutes ces parties en un itinéraire qui désaliène. Le but est clair : se rendre capable de « manipuler la matière du monde pour transformer nos environnements ».

En 2019, Barbara Stiegler publie Il faut s’adapter, une analyse lumineuse de la manière dont, dès 1930, le néolibéralisme a pris possession de nos quotidiens en imposant un cap unique au monde en voie de globalisation. Elle y détaille aussi la généalogie d’une opposition substantielle à cette orientation massive en expliquant les théories et engagements du philosophe américain John Dewey. On se dit que voilà une philosophe en lien avec le terrain, qui forge des outils théoriques accessibles et ancrés dans les réalités des militances. Voilà une lecture qui rend moins désarmé face à la complexité invoquée pour réserver la gestion du monde à une minorité d’experts.

Sortir de l’ascèse, affronter l’action publique

Je suis donc surpris, en découvrant ce récit, d’apprendre que Barbara Stiegler, jusqu’à il y a peu, n’avait « presque jamais connu de lutte sociale » et « ne sache pas grand-chose de l’organisation d’une assemblée générale, d’un piquet de grève ou d’une manifestation ». Ce qu’elle privilégiait était l’isolement propice à l’étude, la lecture, l’écriture, une règle de vie ascétique organisée pour produire des livres. La sortie de Il faut s’adapter, parce qu’il délivre des clés de lecture opportunes pour décrypter les crises qui secouent la société, crée une conjonction dynamique entre ce temps de l’étude et l’actualité. Ce n’est pas que ces clés de lecture soient inédites, elles viennent renforcer d’innombrables travaux qui vont dans le même sens, mais il y a une telle décantation lumineuse d’une quantité énorme de documents, le tout aboutissant en une langue claire et précise, tranchante, que cela donne l’impression d’une vue panoramique nouvelle agissant comme une révélation. Une bouffée d’air frais.

La conjonction entre le livre et le réel conduit Barbara Stiegler, d’une part, à endosser le rôle d’intellectuelle publique, médiatique, commentant les mouvements sociaux en cours tout en faisant la promotion de son dernier ouvrage et, d’autre part, à enfiler un gilet jaune pour vivre les manifestations de l’intérieur. Face aux commentateurs patentés qui se hâtent de tout classer dans les catégories toutes faites, au contraire de ces intellectuels de plateaux qui savent dire quelque chose sur tout même sans rien y connaître,

pour elle, les Gilets jaunes, c’est avant tout « un événement, c’est-à-dire le déferlement de perceptions et de sentiments inouïs qui nous obligent à réviser nos catégories et à inventer de nouveaux concepts ». C’est de cette ouverture à l’événement dont nous avons besoin pour avancer et changer de cap.

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Une vision claire sur le cap néolibéral

Le cap, c’est celui du système néolibéral, celui d’une « adaptation progressive à la division mondialisée du travail », dont la « destination finale est celle d’un grand marché mondial dans lequel devront désormais prévaloir les règles d’arbitrage d’une compétition fair-play où, comme dans le sport, tous doivent avoir les chances égales de révéler leurs talents ». L’organisation de cette « compétition fair-play » dépend des États et de leur aptitude à « réformer » tous leurs services publics, par exemple. « Alors se dégagera une hiérarchie juste entre les gagnants et les perdants, résultat provisoire qu’il s’agira à chaque fois de rejouer, une fois encore comme dans le sport, afin qu’aucune rente de situation ne s‘installe et que la compétition soit indéfiniment relancée ». Cela s’accompagnant, comme on peut le constater en suivant les discours d’innombrables décideurs politiques et de leurs experts, de la volonté pédagogique de « rééduquer l’espèce humaine pour lui donner le sens de la flexibilité, le goût de la mobilité et les compétences nécessaires à sa survie dans l’environnement ouvert, instable et imprévisible de la compétition mondiale. » Le cap sous-entend que ceux qui nous dirigent connaissent le sens de l’histoire, la fin du trajet et qu’il n’est nul besoin d’en débattre démocratiquement.

La complémentarité entre subjectif et collectif

En racontant son immersion dans le mouvement des Gilets jaunes, sa mobilisation contre la réforme des retraites, son implication dans les actions contre les lois sur la recherche et les universités, Barbara Stiegler revisite un genre historique, important, celui qui examine la figure de l’intellectuel engagé, les difficultés de rester intègre et de faire passer un message juste au micro ou face caméra, les questions de légitimité de nantis culturels face aux masses révoltées qui encaissent beaucoup plus âprement le choc des confrontations sociales. Cette catégorie consacrée à la façon dont les idées aident à nourrir les luttes est illustrée notamment par « L’Esthétique de la résistance » de Peter Weiss. C’est l’histoire surtout de cette alternance d’équilibre et déséquilibre entre vie intérieure, singulière, subjective et l’investissement dans les raisons collectives.

L’obsession de réformer les retraites, active dans plusieurs pays, s’inscrit bien dans l’esprit de compétition permanente qui doit prévaloir à tous les stades de la vie. Il n’y a pas de temps à perdre. Le temps s’accélère, il faut sans cesse être dans le travail productif, ne plus avoir de temps à soi. On sait le flot de pathologies que génère à l’échelle mondiale cet impératif du rendement, cette gouvernementalité du calculable qui épuise tant les ressources humaines que naturelles, de façon insensée. Pour l’esprit du néolibéralisme, « le temps de la retraite ne peut être qu’un archaïsme, une sorte de déviance inadaptée qui, comme la vie des surnuméraires qui peuplent les zones rurales et périurbaines, nous fait prendre du retard dans la compétition mondiale, et dont l’État lui-même doit programmer la disparition progressive. » L’idéal serait de nous donner envie de travailler jusqu’à notre mort.

L’avenir du vivant et de nos rythmes de vie

Si la retraite, censée couronner une fin de carrière et octroyer du temps dégagé « des rythmes accélérés du negotium », est une hérésie pour le néolibéralisme, c’est tout au long de l’existence que le principe de la retraite est mal vu. Bien mieux, toutes les réformes de société en cours ont comme visée, dans tous les domaines, d’empêcher que « le temps de l’étude, de la formation ou du soin » puisse éclore à l’écart de « l’accélération des rythmes collectifs et de ses impératifs de rendement. » Il ne doit plus exister « qu’une seule cadence possible ».

En retraçant son parcours singulier du « cap aux grèves », Barbara Stiegler démontre que le temps ralenti, soustrait au néolibéralisme, « rendant possible l’étude, la formation de soi ou le soin », est indispensable pour revenir vers les autres avec des idées et des énergies nouvelles qui, investies dans l’action collective, ouvrent des voies pour faire changer de cap.

Profondément, c’est dans «l’otium, ce temps de loisir dégagé de la pression des affaires » que s’effectue la révélation que le néolibéralisme s’épuise autant qu’il nous épuise, qu’il court à sa perte en causant la nôtre. Il est question « de l’avenir du vivant et de nos rythmes de vie » et il nous faut « affirmer une autre vision des rythmes de la vie, du sens de l’évolution et de l’avenir de notre vie sur terre ».

La convergence des luttes requiert de « raccorder notre système nerveux central à nos mains », de prendre le temps de lire, écrire, penser, parler, débattre, de relier travail de l’esprit et agir, mettre en commun savoirs et savoir-faire, concepts et mobilisations physiques, concrètes. « Faire de la lecture et de l’écriture de nos livres, de ces activités qui nous isolent et qui nous séparent physiquement du reste du monde, ce qui nous ferait basculer enfin, et en chair et en os, dans une vie collective partagée avec d’autres corps vivants : n’est-ce pas au fond l’une des questions qui se posent à tous ceux qui vivent en lisant et écrivant ? ». Voici une écriture et une lecture qui tentent cette bascule.

Pierre Hemptinne

Barbara Stiegler « Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation », Verdier, 2020

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