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À l'Association des programmateurs professionnels : garder le lien pour continuer d’exister

garder

publié le par Astrid Jansen

Comment programme-t-on la culture dans l’incertitude extrême d’une crise qui l’est tout autant ? Pour évaluer l’étendue des dégâts et leurs réparations possibles, nous avons rencontré – par écrans interposés – Nadine Renquet, directrice de Asspropro, une fédération qui regroupe 150 programmateurs professionnels du secteur culturel.

- Astrid Jansen (PointCulture) : Quel est votre rôle chez Asspropro (l'Association des programmateurs professionnels) ?

- Nadine Renquet : Jusque 2020, notre axe était la diffusion (ProPulse, groupes de travail, partenariats…), mais depuis le début de l’année, Asspropro est reconnue comme une fédération. En temps de crise, cette représentation d’une fédération est on ne peut plus essentielle.

En fait, la crise nous aura au moins permis de développer un volet « fédérateur » essentiel au secteur. — N. R.

Concrètement, nous sommes chaque jour à l’écoute de nos membres et nous tentons de défendre leur positionnement et situation auprès des instances politiques et au niveau de l’Administration. Afin de solliciter, réclamer, mettre en place des choses, nous sommes régulièrement en lien avec le cabinet de la ministre de la Culture mais aussi avec les autres politiques, toutes les fédérations des arts vivants et le secteur culturel en général. Par exemple, lors de la première vague du Covid, nous avons travaillé sur la mise en place des protocoles. Aussi, en tant que fédération, nous sommes présents au sein des chambres de concertation sectorielles. Nous avons été amenés à réfléchir sur les conclusions du groupe 52. La ministre de la Culture a réuni autour d’elle 52 personnes issues de tous secteurs pour réfléchir sur un futur pour la culture. Un nouveau décret « de bonne gouvernance » a été mis en place en janvier, qui a aussi remis en question la notion des instances d’avis. L’une des premières tâches des chambres de concertation a donc été de donner son avis sur les propositions du groupe 52…

- Quel est votre avis, chez Asspropo, sur ces propositions du groupe 52 de la ministre de la Culture ?

- N. R. : En très résumé, sur le moyen et le long terme, Asspropro préconise, entre autres, de refinancer la culture ; soutenir le secteur de la diffusion au même titre que ceux de la création et de la médiation ; mettre en place un Fonds de garantie qui permettra aux opérateurs culturels de couvrir leurs pertes de billetterie, de maintenir leur offre culturelle envers tous les publics et de soutenir les artistes : indexer les subventions Art & Vie et Théâtre à l'école ; créer une concertation permanente entre le cabinet de la Culture et le cabinet de l'Enseignement pour favoriser la mise en place du PECA, mais aussi pour revoir les conditions des sorties culturelles ; sensibiliser et rassurer les parents, enseignants, directions d’école et les publics ; mettre en place des formations à destination des échevins afin de les sensibiliser aux enjeux du secteur qu’ils défendent, mais aussi des formations à destination des acteurs culturels face aux enjeux de société de demain ; une communication claire auprès des opérateurs culturels ; arrêter de démultiplier les appels à projets parfois artificiels parce que peu ancrés dans le territoire d'accueil et les temporaliser dans des délais raisonnables ; identifier et mettre en place un plan de relance à court, moyen et long terme.

- Asspropo est une sorte de médiateur, une association à l’écoute des artistes et des programmateurs, quelles sont les principales préoccupations de ces derniers ?

- N. R. : Nous sommes en permanence en contact avec les artistes mais je préfère ici parler pour les programmateurs. Leur situation est complexe. Ils sont dans un réel besoin d’une communication claire sur le futur. L’inconnu fragilise les équipes, les projets, le lien avec les publics et les artistes. Ils ne savent pas quelle programmation mettre en place ni sous quelles conditions. À côté de ça, ils attendent des informations précises de la ministre de la Culture. Fonds de garantie, de perte de billetterie, d’urgence… nous ne savons rien. De ce fait, les programmateurs freinent leur potentiel soutien aux artistes. Ils ne peuvent notamment pas se permettre dans ces conditions de payer des compensations pour les annulations et les reports. Nous sommes conscients de la situation dramatique, catastrophique, que vivent les artistes mais la plupart des programmateurs ont dû privilégier les reports et non des compensations de salaire. Heureusement les Tournées Art & Vie et les spectacles à l’école sont un petit soutien, même si ça ne compense pas les salaires des artistes. Bref, comment soutenir des artistes sans se mettre en difficulté ? La première vague était plus simple à gérer. Ici, les dynamiques ont changé, les équipes sont fragilisées et on ne voit pas le bout de cette crise.

Faire, défaire, refaire et défaire, c’est épuisant. — N. R.

- Vous êtes une petite équipe. Comment vous organisez-vous ?

- N. R. : Nous sommes cinq. Toutes en télétravail. Nous faisons des sondages exceptionnels pour savoir comment nos membres et les artistes vivent la crise. Nous travaillons beaucoup sur le festival Propulse qui devrait avoir lieu du 18 au 21 janvier, mais encore une fois nous attendons des consignes. Nous relayons beaucoup d’infos sur notre site et les réseaux sociaux pour rester en lien avec nos membres avec qui nous communiquons un maximum. Nous voulons les nourrir au quotidien, pour les accompagner dans cette crise.

- Vous avez donné un mot d’ordre à vos membres concernant les aides possibles à donner aux artistes ?

- N. R. : Nous voulons rester solidaires mais la situation financière ne le permet pas toujours. À Asspropro, on a décidé de ne pas donner de mot d’ordre ou de positionnement unique. Car des aides ponctuelles peuvent naitre aussi. D’autant que nous n’avons pas d’infos sur les différents fonds d’aide. Essayons d’être solidaires du mieux que nous pouvons. C’est compliqué car l’inconnue de la crise est immense. Comment gérer les chômages mais aussi les états d’âme ? Les équipes vont mal…. Elles ne savent plus très bien ou elles en sont car elle ne savent plus pourquoi elles travaillent… Les situations de reports avec les compagnies sont difficiles à gérer. Il faut tenter de mettre en place une solidarité avec les artistes et ce n’est pas toujours facile, cela se fait avec des petits tensions et frustrations. Il faut faire preuve d’entente et de négociation.

- Le confinement ne permet-il pas d’avoir plus de temps pour découvrir de nouveaux artistes ? Ou cette idée est-elle une utopie?

- N. R. : Peut-être qu’à partir de maintenant ils vont pouvoir prendre ce temps mais jusqu’ici ça n’a pas été possible car nos membres ont dépensé beaucoup d’énergie à savoir ce qu’ils devaient faire. Lors du premier confinement, ils ont dû gérer les annulations, les reports, les contacts avec le public, les remboursements, la communication… Le travail de communication et organisation était énorme. En juillet, août et septembre, ils sont repartis sur des nouveaux projets avec des contraintes sanitaires qui étaient imposées mais ils ont voulu mettre en place des choses, innover, ils se sont remis en question dans leurs missions… et on leur a annoncé que tout s’arrête. Ils doivent maintenant négocier avec leur propre conseil d’administration par rapport à la gestion des projets et du personnel. Ici, ils se disent qu’il n’y aura plus rien avant au moins le 15 janvier, voire mars.

- Comment faites-vous pour garder la motivation ?

- N. R. : C’est une période intense pour tout le monde. C’est compliqué. Il faut garder la motivation, l’envie et le moral. D’une manière générale, selon les témoignages que je reçois, cette deuxième vague est très difficile à gérer. Chez Asspropro, pour garder la motivation, on est beaucoup dans les échanges et dans le soutien des uns et des autres. On se nourrit des échanges, des expériences, des témoignages, on s’appelle. Parfois, rien qu’un coup de téléphone, ça rebooste !

asspropro.be

Interview : Astrid Jansen