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Arts, culture et confinement (31) : Julia Eckhardt (Q-O2 workspace)

QO2 - project 2009 - photo fabonthemoon (creative commons)
Depuis 2006, l’espace Q-O2 est un laboratoire artistique pour la musique expérimentale et la création sonore. Conçu à l’origine pour héberger des résidences, Q-O2 propose également des concerts, des créations, des colloques, des publications, et organise un festival annuel. Celui-ci a pris pour habitude ces dernières années de se tenir à l’extérieur, et de se déplacer dans plusieurs lieux bruxellois (autres salles de concerts, galeries, musées, etc.). Cette année, le festival est consacré à la création radiophonique, mais les restrictions budgétaires – et maintenant le confinement – ont imposé quelques modifications au programme. Nous avons interviewé Julia Eckhardt, musicienne et directrice de Q-O2.

- PointCulture : Vous avez dû annuler ou postposer des concerts, fermer votre lieu au public, et modifier un festival … Pouvez-vous nous dire concrètement en quoi la pandémie de coronavirus a touché vos activités et vos projets artistiques et culturels ?

- Julia Eckhardt : Q-O2 est un lieu destiné en premier lieu à des résidences de recherche artistique, donc pas à des évènements publics avec beaucoup de personnes. Ceux-là ont lieu plutôt occasionnellement.

Néanmoins, au début du confinement, nous avons aussi annulé les résidences. Beaucoup se sont annulées quasiment d’elles-mêmes, parce que les artistes ne pouvaient pas voyager ou devaient retourner chez eux (par exemple en Italie, en Argentine, ou encore en Suisse). — Julia Eckhardt

Et à part moi-même, l'équipe de Q-O2 s'est mise à « télétravailler ».

Malgré cela, dans quelques jours, au cours du premier weekend de mai, aura lieu notre festival "Oscillation". Par chance, il avait été prévu comme une édition autour de la radio. Initialement, c’est parce qu'on cherchait une manière de faire un festival quasiment sans budget, qui ne nous n'avait pas été accordé à cause des réductions de financement de la culture en Flandre. — -

Le plan était d'installer une situation de festival et de rencontre, avec un studio de radio live dans notre espace, avec un salon, des concerts, des discussions, un petit marché et un barbecue. Tout cela, malheureusement, est annulé.

Mais vous pouvez néanmoins nous rejoindre dans l'espace virtuel le 30 avril, le 1er et 2 mai, via le site www.oscillation-festival.be ou www.q-o2.be. Il y aura des créations radiophoniques, des reportages thématiques, des mixes, et des concerts transmis en direct. Il y a aussi deux workshops en ligne le 29 et 30 avril, l'un pour apprendre à installer son propre stream radio DIY, l'autre sur l'interruption de l'interface comme stratégie artistique.

– Quand aviez-vous commencé à travailler sur les évènements qui devaient avoir lieu dans les derniers jours et/ou les semaines à venir ? Espérez-vous les postposer, ou devez-vous malheureusement les annuler ?

- Après un moment d'incertitude sur le temps que le lockdown allait durer, on a assez vite choisi, pour le festival, de faire une édition à distance, simplement pour faciliter la vie des artistes et ne pas les laisser dans le doute. Pour les résidences, on décide au cas par cas.

On estime que ce sera bientôt possible pour les artistes locaux de venir à nouveau, mais pour les autres ce sera plus compliqué. Par exemple on a normalement un artiste qui vient du Congo en juin et une autre d'Iran en juillet. Je crains qu'ils ne puissent pas encore voyager. Mais on va absolument les postposer, et ne pas les annuler. — Julia Eckhardt

C'est le cas aussi pour quelques workshops qui ont été annulés, on les réorganisera dès que ce sera de nouveau possible.

- Tout cela a un coût très certainement, implique des conséquences financières néfastes ? A quel point celles-ci sont-elles préoccupantes pour vous ? Pensez-vous pouvoir vous en sortir sur vos propres moyens ou la situation risque-t-elle de nécessiter une aide extérieure extraordinaire ?

- Nous ne dépendons pas des revenus des entrées (ou autres), donc cet impact n'est pas un problème trop grand pour nous. Par contre, en fonction de la durée de ce confinement, on réfléchit à comment on peut être solidaires avec les artistes qui perdent leurs revenus à cause de l’annulation des concerts. En général, ce sont les artistes freelance qui souffrent actuellement le plus, il y a peu de pays où ils reçoivent un soutien.

Bien sûr, nous-mêmes, toute l’équipe de Q-O2, nous avons aussi des vies d'artistes. Nous avons vu nos concerts annulés, mais on a la chance d’avoir un contrat fixe pour notre travail à Q-O2.

- D’autres franges de la population (sans domicile fixe, personnes âgées, personnes seules, etc.) vivent la crise actuelle de manière encore plus aiguë. Avez-vous pris vous-même ou avez-vous entendu parler d’initiatives du milieu artistique ou culturel pour venir en aide à ces groupes fragiles de la société ?

- Je pense que le monde artistique est pour l'instant très concentré sur lui-même, et n'est pas en mesure – et n’a pas l'expertise – de faire plus que de la solidarité citoyenne « normale », c’est à dire plutôt de manière individuelle et privée, en plus de ses propres histoires de revenus perdus, de garde d'enfants, etc. Mais je pense qu'en Belgique le système fonctionne bien, et j'en suis reconnaissante.

- Au-delà de ses côtés handicapants ou inquiétants, pensez-vous que cette période de confinement forcé peut aussi déboucher dans votre cas sur des éléments positifs, par ex. dégager du temps pour prendre du recul, pour régler des chantiers en attente depuis très longtemps… ?

- C’est une bonne question, parce que dans la correspondance que j’ai avec beaucoup d'artistes, ils me disent combien ils jouissent aussi de cette situation. Beaucoup d'artistes semblent bien s’accommoder de la solitude, alors que leur vie normale est souvent remplie de situations sociales qui changent vite, avec beaucoup de voyages et de contacts superficiels. Ils trouvent souvent les obligations sociales fatigantes. En revanche ils sont souvent habitués à une situation financière versatile et savent vivre de peu, donc la plupart d’entre eux savent gérer cet aspect-là du confinement.

Personnellement, j'ai définitivement ressenti ce temps très positivement, dans ce sens. Il faut bien dire que la vie d'artiste, dans laquelle on couvre souvent des centaines de kilomètres pour un seul concert ou conférence, est devenue un peu absurde. Je pense qu'on réfléchira différemment à cela après cette crise – une réflexion qui avait déjà commencé, d'ailleurs. — Julia Eckhardt

Il y a des aspects de la qualité de vie que je trouve améliorés, le calme dans la ville, l'air plus propre, et des choses comme le fait que beaucoup de sans-abris semblent avoir obtenu une place décente dans un hôtel ou autre. Mais il y a aussi des choses qui m’inquiètent : que se passe-t-il derrière les façades, sans contrôle social ? Quid des enfants qui perdent la connexion avec l'école ? Qui payera la dette collective qui est faite en ce moment ?

– Comment avez-vous occupé ces premiers jours de vie confinée, qu’avez-vous écouté, regardé, lu ? Êtes-vous jusqu’ici très dépendante d’Internet, des contenus en ligne ou arrivez-vous aussi « à décrocher », à écouter des disques, lire un livre, jouer d’un instrument…

- J’ai lu et écouté beaucoup, et aussi travaillé sur un projet à moi, chose pour laquelle normalement je ne trouve que rarement le temps, et cela fait du bien. J'ai fait du rangement au studio et à la maison, et j'ai passé du temps très agréable avec la famille et les enfants. J'ai définitivement été trop en ligne !

- Comment a été organisé le festival radio ? Comment se sont organisés les contacts avec les artistes, les enregistrements, les transmissions, etc. ?

- Pendant cette période toute la team artistique de Q-O2 a quasi fonctionné uniquement par Skype. Ce n'est pas notre moyen de communication préféré mais on s'y est habitué. Les contacts avec les artistes se sont passés de la même manière, en ligne.

On a cherché des méthodes et des techniques pour des transmissions en live, par audio-messages, live-to-tape, sets préenregistrés, etc. On a fait des panels de discussions, des reportages. Pourtant, ce sont des plans B. Pour nous le vrai contact physique n'est pas remplaçable, surtout à notre petite échelle. — Julia Eckhardt

Propos recueillis par e-mail par Benoit Deuxant, avril 2020
photos : fabonthemoon (licence creative commons)


> site Q-02

Jeudi 30 avril > Samedi 2 mai 2020 - festival en ligne Oscillation

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