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Arlon : La Zablière ou le parti des oiseaux

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Fin octobre 2019, à la suite d’un appel lancé par les riverains, une ZAD (zone à défendre) s’installait dans l’ancienne carrière de sable de Schoppach à la lisière d’Arlon. C’est qu’une pétition qui récoltait 12.000 signatures, diverses interpellations des pouvoirs publics, des marches et des manifestations, tout était resté lettre morte. À Arlon, la commune avait cédé un terrain boisé de 30 hectares à l’intercommunale mixte (publique et privée) Idélux, qui a pour projet de transformer ce bout de nature, qu’on appelle ici la Sablière, en zoning « artisanal »… Mais les Arlonais ne sont pas dupes. L’artisanat selon Idélux, c’est l’installation d’une briqueterie, deux concessionnaires de voitures, un laboratoire d’expérimentation pharmaceutique… Le combat en cours est aussi une guerre des mots.

Parce qu’elle a subi une exploitation humaine, la Sablière est désormais classée SAR, « site à réaménager ». Le programme « Stop au béton » initié par la Wallonie, qui vise d’ici à 2050 l’arrêt de toute construction sur les terres non artificialisées, considère les SAR comme prioritaires pour les nouveaux projets de construction. Or, à l’instar de nombreux sites, carrières ou autres sablières, celle de Schoppach est redevenue sauvage depuis que toute activité humaine y a cessé depuis plus de cinquante ans. Une partie est même répertoriée « site de grand intérêt biologique ». Plantes rares, papillons en voie de disparition, insectes et autres animaux y ont trouvé refuge.

Dans ce qu’on nomme ici la zone basse, on trouve plus de vingt espèces protégées, dont la moitié sont sur liste rouge, en danger ou en très grand danger d’extinction, comme l’hirondelle de rivage, le crapaud calamite ou encore le triton à crête… Et, désormais, il semblerait qu’un couple de hiboux grands-ducs, le plus grand rapace nocturne d’Europe, une espèce presque disparue à la fin du XIXe siècle et désormais protégée, ait choisit lui aussi d’y faire son nid. — Anne Feuillère

À Arlon, soumise à une pression immobilière grandissante, tous ces projets de bétonisation du vivant ne passent plus. De l’autre côté de la ville, les comités de quartier luttent tous azimuts.

Ça bétonne partout ! Mais pour quoi faire ? Pas une école, une crèche ou une maison de repos… — une Arlonaise qui vit à deux pas de la ZAD

Pour faire rentrer de l’argent ? « La ville est florissante ! Jusqu’où va-t-on aller ? » Mais la recherche incessante du profit, le propre de l’idéologie capitaliste, ne connaît aucune limite. Si les ZAD aujourd’hui se multiplient partout, c’est qu’elles s’opposent justement à cette logique du profit et nouent défense du territoire à l’expérimentation de nouvelles pratiques sociales basées sur l’autogestion et l’autonomie. Après être descendus dans la rue manifester pour le climat pendant des semaines, nombreux sont ceux qui sont venus ici occuper la ZAD, sans plus rien attendre des pouvoirs publics. L’occupation a toujours été une pratique des luttes sociales. Alors, après les usines et les universités, on occupe aujourd’hui ronds-points et forêts.

En ce mois de novembre, le ciel est clair, le froid sec. Au seuil de la ZAD, quelques palissades en signalent l’entrée, une porte annonce « Bienvenue à toi » et des chemins sinueux qu’on devine à peine s’élancent sous les branches cassées et les feuilles de l’automne qui s’accumulent. Des tentes au loin semblent un peu abandonnées dans le froid qui monte. Là derrière un talus, ici derrière un rideau d’arbres surgissent des cabanes de bric et de broc, toit en ferraille, cloison en bois de récup, fenêtre bricolée… Certaines sont solides et fières, d’autres aériennes et vindicatives, et quelques-unes fatiguées et fragiles… Elles sont parfois l’œuvre du groupe qui l’occupe, parfois faites par tous grâce à des chantiers lancés collectivement. Elles portent des noms et construisent une géopolitique. Ici, à « La Chaussette », on se doit d’être absolument sobre… Dans « La Zone de mixité choisie », seules les femmes peuvent se rendre, elles et leurs invités. Ailleurs, la première cabane de la ZAD se transforme maintenant en bibliothèque. Derrière, plus loin, un grand potager… Ici, tout est léger. On cherche à laisser le moins de traces possibles de la présence humaine et on fait avec ce qu’on trouve. Récupération et débrouille sont les maîtres mots. C’est qu’avant tout il y a les arbres, l’alouette lulu et maintenant le grand-duc… Les présences sont si discrètes qu’on croyait qu’il n’y avait personne. Quand soudain ils jaillissent de derrière un talus, d’une cabane en construction, d’un arbre… Ils sont nuée et habitent en oiseaux. Légers, furtifs, agiles.

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Pour les déloger, Idélux et la commune attaquent sur plusieurs fronts. On leur prête par exemple toutes les détériorations du coin et autres tags sauvages.

La police déambule régulièrement en civil dans la ZAD pour photographier, ficher, poser des micros… Quand elle passe sur les routes adjacentes, c’est toutes sirènes hurlantes. Hélicoptères et drones font des survols. — Anne Feuillère

En novembre de l’année dernière, les zadistes ont voulu organiser une marche qu’ils ont finalement annulée, mais le déploiement des forces de l’ordre commandé par le bourgmestre cdH Vincent Magnus (membre — bien entendu — du CA d’Idélux depuis 2009) a été maintenu et spectaculaire. « C’était la guerre ! », raconte cette Arlonaise qui leur apporte tout son soutien. Alors les zadistes ne veulent pas trop dévoiler de leur fonctionnement ou de leur identité.

Ils s’appellent tous Camille, Jeanne ou John — pour rire. Ils se disent « militants », « résistants », « anticapitalistes », « écologistes » et veulent « inventer leur vie, leur règles, leurs voies ». Sur la ZAD, où toutes sortes de groupes et de personnes passent librement et s’investissent tout aussi librement, ils vivent en autogestion, autonomes. C’est la réalité des expériences communes qui dicte les règles qui se forment peu à peu entre tous. Cela s’invente au fur et à mesure que cela s’éprouve et se met en débat. Combien sont-ils exactement ? Depuis que ce premier week-end d’occupation symbolique en octobre 2019 s’est transformé en occupation effective, ils sont « entre 2 et 2000 ». Ils vont et viennent entre la ZAD et leurs obligations, leur boulot, leurs enfants pour les moins jeunes. Et puis il y a ceux qui s’installent là. Autour d’eux s’organisent réseau, soutien, support.

Les gens d’Arlon déposent vêtements, matériel ou nourriture, viennent cuisiner, partager leur savoir. C’est à leur appel qu’ils sont venus d’un peu partout de Belgique, de France ou d’ailleurs… — A. F.

Ils éditent un journal en interne et une boîte récolte les pensées de chacun avant de les mettre en page. Parmi eux, Le Parti des oiseaux a publié À vol d’oiseaux. Poésie depuis la ZAD de la Sablière, édité par le Mot : Lame, une jeune plateforme d’édition collaborative qui publie sur tous les fronts. Depuis, il a décidé de monter sa propre maison, les éditions du Sapin, et réalisé des films dont « Ici les oiseaux viennent pour chuchoter » projeté à l’ouverture de la saison Révolte à PointCulture. Il a aussi organisé l’Université DTR en août dernier pendant une dizaine de jours. Avec toujours la même exigence : « jeter les experts à la poubelle », se réapproprier les savoirs et s’émanciper. Ils pratiquent « l’amitié, l’ancrage territorial, la mise en réseau des contre-mondes ». Pour ouvrir des brèches, prendre les chemins de traverse, « faire pays dans le pays ».

On s’installe dans « L’abricot », l’abri commun où une cuisine de fortune a surgi sous de grandes bâches. Là, on prépare les repas avec les stocks de nourriture. Derrière, on fait la vaisselle grâce à des bidons d’eau. On mange autour d’une longue table en bois qui respire encore la vapeur des forêts. À côté, un autre abri est en train de surgir, fait de poutres solides. Il a pour vocation d’être « un espace propice à la réflexion, un lieu de discussion plus accueillant pour tout le monde ». La ZAD est toujours ouverte bien sûr mais depuis peu, le dimanche, ils donnent rendez-vous à tous les passants et se rendent disponibles à la rencontre, l’explication, le partage d’expérience. Pour s’ouvrir et construire toujours plus loin leur autonomie. Ils ont besoin de maisons de santé libres, d’agriculteurs, d’herboristes. Ils ont soif d’apprendre et de se reprendre. Contre notre modernité qui sépare l’homme de la nature pour mieux l’utiliser, ils se sont faits nomades légers, ancrés dans la forêt, dans les mondes nouveaux qu’ils ont décidé de bâtir. Loin de cette société « inégalitaire qui impose sa domination », contre la « marchandisation du monde », ils sont « la nature qui se défend ».

Anne Feuillère
Novembre 2020, article paru dans Le Magazine n°4 de PointCulture (janvier 2021)

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