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Focus

Ailton Krenak : « Idées pour retarder la fin du monde »

Idées pour retarder la fin du monde

Brésil, livre, Tout peut changer, Ailton Krenak, Éditions Dehors

publié le par Daniel Schepmans

Pour commencer il faut raconter le monde autrement et ces nouvelles narrations retarderons les effets mortifères des histoires qu'on nous impose, voilà une des très sages idées défendue par Ailton Krenak dans un petit livre étrange qu'on pourrait presque croire serein malgré le tableau apocalyptique qu'il dessine.
La seule façon de produire la vie face à ce monde en érosion, c'est d'habiter d'autres cosmovisions. — Ailton Krenak

Le titre du bouquin est un peu une blague, l'auteur explique qu'on l'a sollicité pour une conférence où il pensait qu'il n'y aurait personne et qu'il a lancé cette idée en l'air. Mais l'auditorium était plein et l'idée est restée! Rien de racoleur là-dedans pourtant, aucune arrière-pensée promotionnelle ou publicitaire, on sait que pas grand chose ne pourrait retarder la fin du monde, sauf qu'avoir des idées pour le faire peut toujours servir, surtout si elle s'appuient sur une compréhension respectueuse de tous les aspects du vivant..

Ailton Krenak est une des voix politiques les plus importantes du Brésil, intellectuel et activiste, il est un des auteurs d'une contre-anthropologie et d'une contre-histoire indigènes qui sape la prétention des descendants des envahisseurs européens à représenter, comme ils se l'imaginent, la seule humanité possible, affirmant au passage que l'idée que nous faisons tous partie d'une même humanité est en soit problématique: on sait où a mené l'idée que l'homme civilisé était là pour tirer les sauvages vers le haut, on sait aussi à quels désastres a conduit la séparation entre humain et le non-humain. A priori ce qui s'est passé, comment nous en sommes arrivés là semble simple, il y a une seule humanité parce qu'une partie de cette humanité doit éclairer les autres et réduire ce qu'elle considère comme leur obscurité et leur sauvagerie, c'est ce qu'elle croit et c'est ce qu'elle met en pratique. Avec pas mal d'ironie, Krenak nous raconte alors une histoire qui a eu lieu et qui est celle de son monde, celui qui a été anéanti par l'arrivée des blancs, il décrit très simplement le saccage d'un mode de vie, d'une manière d'exister qui avait été capable de vivre en équilibre avec le monde existant. Ce faisant, en décrivant l'histoire de la destruction des peuples autochtones dont ses ancêtres faisaient partie, il renvoie à celle dont nous sommes les moteurs en ce moment, celle bien connue du réchauffement climatique, de l'anthropocène et du capitalocène, et il nous en raconte une autre qui va arriver, il nous parle d'une fin du monde qui va nous arriver à tous, en reliant tout ça le plus simplement du monde, comme si une boucle s'enroulait dans une boucle, de destruction en destruction, et sous notre monde et la vision qu'on se fait de ce qu'il doit être, contrôle, maîtrise, développement, extraction, appropriation, croissance, création de richesse il en dessine un autre, bien plus accueillant, où l'expérience des malheurs passés est bien présente mais où la mémoire a été préservée et où tous les germes d'une réparation et d'une reconstruction sont là, bien au chaud pourrait-on dire.

C'est un petit livre à l'allure décontractée mais il y est dit des choses impitoyables, sa contre-histoire et sa contre-anthropologie, l'auteur les appelle « l'histoire de la découverte du Brésil par les Indiens » et il parle des Blancs comme du « peuple de la marchandise». Ce qu'il nous explique c'est qu' un monde a pris possession de tous les autres en leur déniant toute survie possible, qu'elle soit matérielle ou spirituelle et c'est contre cette fin du monde et celles qui sont au-dessus de nos têtes que Krenak construit, dans la plus grande sérénité (un miracle), un rempart narratif actif comme la plus belle des imaginations créatrices, sauf qu'il dresse ce rempart presque imaginaire pour décrire l'horreur subie par ceux qui ont vécu la dévastation et pour nous mettre bien en face du cauchemar larvé qui est le nôtre. Au fond, il parle d'expérience, ce qui nous attend a déjà été vécu et quand il parle de capitalocène on comprend tout de suite qu'il sait mieux que nous ce que cela signifie.

Tout doit être repensé, tout doit être réimaginé et vécu autrement, lorsqu'il parle de développement durable par exemple, il pose la question: que s'agit-il de faire durer?

"Notre époque s'est spécialisée dans la création du manque; de sens pour la vie en société, de sens pour l'expérience de la vie elle-même. Cela engendre une très grande intolérance à l'égard de quiconque est encore capable d'éprouver le plaisir d'être en vie, de danser, de chanter. Et il y a plein de petites constellations de gens éparpillées dans le monde qui dansent, chantent, font tomber la pluie. Le genre d'humanité zombie que nous sommes appelés à intégrer ne tolère pas tant de plaisir, tant de jouissance de la vie. Alors, il ne leur reste, comme moyen de nous faire abandonner nos propres rêves, qu'à prêcher la fin du monde. Ma provocation concernant les idées pour retarder la fin du monde suggère très exactement ceci : développons nos forces à pouvoir raconter une histoire de plus, un autre récit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde." — Ailton Krenak

Ailton Krenak (Photo : Leonardo Barcellos court. Ailton Krenak)