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Focus

Affect climatique

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Un tout petit affect peut-il sauver le monde, certainement pas et il faudrait être très naïf pour le croire, mais une toute petite idée peut nous redessiner et nous donner envie, par exemple, d'aller relire un grand philosophe.
(... ) le réalisme politique commande de voir qu’il y a là un affect collectif en cours de formation, qu’il est une ressource, et que l’ignorer au motif de ses turpitudes sociologiques serait une erreur de première grandeur. Ce que le massacre des hommes n’aura pas permis dans l’opinion publique, le massacre « de-la-planète » pourrait y donner accès, c’est comme ça, faisons avec. Il est certain en tout cas que ce qu’on pourrait appeler l’affect climatique peut devenir un réel opérateur de déplacement, et qu’il peut peser dans la balance passionnelle globale qui, pour l’heure, soutient le capitalisme — Frédéric Lordon

Dans un article paru récemment dans Le Monde diplomatique, « Et la ZAD sauvera le monde… », Frédéric Lordon parle d’affect climatique, affect pris dans le sens que lui donne Spinoza, c’est-à-dire une affection en même temps du corps ou de l’esprit qui va déterminer notre puissance d’agir dans un sens ou dans l’autre. Il est sûr que sous la loupe climatique, beaucoup de choses bougent, pas seulement dans le monde et la réalité, mais aussi, et surtout, dans les têtes. Certaines choses commencent à pointer le bout du nez, dont on pouvait se demander ce qu’elles attendaient pour apparaître, les comportements changent au fur et à mesure que les prises de conscience et les obligations de vivre autrement prennent petit à petit possession de nos vies. Et donc le changement climatique s’empare bel et bien de nous et il nous crée de nouvelles affections, dans le même temps que nous sommes affectés. Et c’est normal, c’est ainsi que ça se passe d’habitude, une préoccupation se glisse dans une tête puis dans une autre puis dans beaucoup d’autres et il arrive qu’on se voit en train de changer imperceptiblement, on se transforme silencieusement, pour reprendre le titre d’un livre de François Jullien, tout se met à bouger de beaucoup de côtés à la fois, de petits picotements, de petits tremblements, un souffle, une idée, presque rien dirait-on, mais le corps se soulève tout doucement et il soulève l’esprit tout aussi discrètement (ou l’inverse). Et ça commence à s’entrevoir et de plus en plus de gens voient. Et donc, dans certains cas, on se met à rêver, et comme la situation est grave, on se dit que « ça peut le faire » et que les choses pourraient tout de même basculer du bon côté, loin des idées d’effondrement ou de fin de l’humanité (ou pire encore), on se dit qu’il est peut-être possible d’espérer encore et qu’après tout, tout n’est peut-être pas perdu. Évidemment c’est simpliste, les choses sont peut-être d’ors et déjà hors de notre contrôle, sans parler des valeurs du système dominant dans lequel nous vivons et dont on ne voit pas très bien comment les dépasser collectivement, et bien sûr sans compter qu'un affect ne peut changer qu’une vie; mais comme il est probable que nous devenions bientôt tous des affectés climatiques, l'idée vaut la peine de ne pas être balayée, elle pourrait devenir une description intéressante.

Il est certain que le renversement de masse est souterrainement préparé par une série de décrochages individuels. Ça cède d’abord en silence dans les têtes, et l’épidémie de désertions se répand d’autant plus vite qu’abondent les exemples alentour. Il est certain également que, toutes choses égales par ailleurs, le désastre climatique accélérera les déplacements — nécessité commencera à faire loi. En ce sens, le ressort du désir d’en finir avec l’ordre capitaliste, c’est de ce côté que, de plus en plus, il va prendre consistance. — Frédéric Lordon

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