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Aboriginalités – Après le temps du rêve

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exposition, Australie, art contemporain, Aborigène, art traditionnel, art abstrait

publié le par Benoit Deuxant

En jouant sur le mot aborigénalité, et en y introduisant la notion d’originalité, l’exposition des Musées royaux des Beaux-Arts lance le débat sur la place de l’art non seulement dans la culture aborigène, mais plus largement dans le monde moderne. Un peu plus de 120 œuvres, correspondant à une trentaine d’artistes, sont présentées comme une initiation à la culture traditionnelle aborigène et à son évolution contemporaine.

L’art aborigène est indissociable de la spiritualité et n’avait autrefois aucun sens en dehors du contexte rituel. Il accompagnait les cérémonies, les chants, les danses, racontait le « temps du rêve » ou le « walkabout ». La peinture y avait une place particulière, très importante, mais secrète et surtout très souvent éphémère. Elle était soit tracée dans le sable puis dispersée, soit peinte sur le corps des participants puis effacée. C’est dans les années 1950 qu’un mouvement de revendication culturelle a poussé les artistes à trouver une forme hybride entre l’art traditionnel et l’art moderne occidental, et à fixer sur la toile des motifs directement inspirés des pratiques rituelles.

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Lorsque l’Australie a été colonisée à la fin du 18ème siècle, elle a été considérée comme Terra nullius, comme territoire vide, vierge de toute civilisation précédente et entièrement disponible pour les nouveaux arrivants. Les anciens occupants, peu nombreux et dispersés sur un continent immense, ont ainsi été, d’un trait de plume, privés de leur humanité. Les Aborigènes ne seront reconnus comme citoyens australiens qu’en 1967, après avoir pendant deux siècles été occidentalisés de force et obligés de s’intégrer dans le mode de vie de la population blanche.

Considérés comme faisant partie de la flore et de la faune du pays, ils vivaient auparavant sous un statut de protectorat, et leur culture, déjà mise à mal par la brutalité de la colonisation, a été niée et réprimée. Le sommet de cette volonté de suppression a été l’enlèvement systématique d’enfants aborigènes, la « génération volée », placés ensuite dans des institutions ou des familles d’adoption souvent autoritaires et abusives. Le reste de la population aborigène, décimée par les maladies occidentales et le vol de leurs terres cultivées, a été réduit à un mode de vie nomade, qui a été par la suite odieusement utilisé pour les juger d’un degré inférieur de civilisation.

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Malgré leur dispersion vers les territoires arides du nord et du centre du continent, les Aborigènes ont maintenu plusieurs de leurs traditions et de leurs pratiques rituelles. Les plus importantes d’entre elles sont liées au « temps du rêve », le moment de la création du monde par les Ancêtres. Les récits qui les accompagnent sont communs à toutes les tribus, et à toutes les langues aborigènes, avec quelques variations. Ils relient le présent et le « temps du rêve » et assurent la stabilité du monde par la participation des esprits – humains, animaux, végétaux ou minéraux – à la vie des Aborigènes.

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Les plus anciennes représentations associées à la transmission de ces histoires sont des peintures rupestres qui se trouvent dans des sites archéologiques à travers tout le pays. Une tradition de peinture sur écorces et sur tissus existe également mais la plupart des œuvres aborigènes sont éphémères. Comme un langage codé, les figures symboliques liées à la mythologie du rêve sont tracées pour le temps du rituel sur le sol et sur le corps des participants. Les artistes aborigènes qui s’inspirent aujourd’hui de ces motifs et de ces récits produisent un art abstrait pour les non-initiés, mais extrêmement lisible pour les Aborigènes. Bien qu’ancrés dans la tradition, ils ont chacun et chacune – les artistes présentés sont pour une bonne moitié des femmes – une approche différente, selon leur clan familial, ou selon leur expérience personnelle.

Certains représentent des lieux, des animaux, des figures archétypales et mettent en scène des cartographies mythiques reliant le « temps du rêve » au monde actuel. D’autres s’inspirent des tracés, des techniques, des motifs rituels pour élaborer des œuvres non-figuratives mais tout aussi chargées symboliquement de la spiritualité aborigène. Certains suivent la tradition d’un art collectif, impersonnel, d’autres adoptent la vision occidentale d’un art subjectif, basé sur la vie de l’artiste, ou sur des rêves initiatiques personnels.

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L’exposition a été réalisée à partir d’une sélection tirée de la collection de Marie Philippson, rassemblant des œuvres aborigènes modernes, depuis plus de vingt ans. Une dizaine d’œuvres occidentales provenant des collections d’art moderne du musée sont présentées en écho aux thèmes abordés. Si les peintures proposées aux visiteurs sont simplement très « belles », et peuvent être immédiatement admirées pour leurs qualités esthétiques, elles intrigueront le spectateur curieux par leur suggestion d’un sens caché, accessible au seul initié. Le livret qui accompagne l’exposition lui donnera quelques pistes d’interprétation et de compréhension, mais derrière la surface des œuvres vit un monde entier, avec son histoire et sa mythologie complexe, qu’il ne fait qu’effleurer.

(Benoit Deuxant)

Exposition jusqu'au 01/08/2021 au

Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
Rue de la Régence, 3
1000 Bruxelles

Retrouvez également la culture et la musique aborigènes dans Mondorama au chapitre Australie

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