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Des révoltes qui font date #63

Novembre 2012 // Réoccupation massive de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes suite à l'échec de l'opération César

Notre Dame des Luttes 1
Notre dame des landes ZAD
Opposée à une résistance acharnée, l'opération César – jalon majeur de l’histoire de la répression policière en France – a largement contribué à populariser la Zone à Défendre de Notre-Dame-des-Landes et ses occupants. La réoccupation massive qui découle de ce fiasco gouvernemental est abordée par le documentaire de Jean-François Castell, « Notre-Dame-des-Luttes ! ».

France, fin octobre 2012. Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault annonce la mise en place d’une commission de dialogue entre le gouvernement et les occupants de la Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, à la fois expérimentation sociale et farouche opposition au projet d’aéroport du Grand Ouest. Cette trêve signe l’échec de ladite « opération César » qui, en l’espace d’un mois, mobilise une armée de gendarmes et CRS en vue de faire place nette à coups de flash-balls et grenades lacrymogènes. En réponse, plusieurs milliers de manifestants participent à une réoccupation du site, lesquels se livrent à la construction de barricades, palissades, voire au creusement de fosses assimilables à des tranchées. Un agencement de dispositifs à la fois belliqueux et défensifs qui prend la forme contrastée d’une véritable guérilla champêtre. Retransmises sur les grands médias nationaux, ces images sensationnalistes provoquent l’émergence, à travers tout le pays, de près d’une centaine de comités de soutien aux zadistes, sous la pression desquels le pouvoir exécutif se voit contraint de faire machine arrière… au moins pour un temps.

Considérée comme la mère de toutes les ZAD apparues en France, Notre-Dame-des-Landes tire son nom, désormais célèbre, de cette commune de Loire-Atlantique qui avait pourtant tout pour rester anonyme. Plus ancienne lutte dirigée contre de grands travaux d’infrastructure jugés inutiles, l’occupation porte sur un espace de terres agricoles de 1650 hectares, décrété « zone d’aménagement différé » dès 1974. Appellation administrative habilement détournée par ses détracteurs qui, à partir de 2007, alors que la plupart des agriculteurs locaux cèdent sous la pression institutionnelle en vendant leurs exploitations, commencent à investir les lieux par l’établissement de villages au sein desquels s’expérimente progressivement une forme de démocratie directe exempte de leaders. Si la résistance se cristallise d’abord autour de préoccupations environnementales, tant contre l’artificialisation des terres agricoles – et l’expropriation des paysans – que pour la préservation de la biodiversité locale, elle finit par se muer en une quête d’alternatives concrètes pour un mode de vie soutenable, en marge d’une société marchande et consumériste.

Notre Dame des Luttes 3

Notre-Dame-des-Luttes! (Jean-François Castell, 2012)

Sans surprise, cette recherche par tâtonnements a elle-même fait l’objet d’une pléthore d’objets cinématographiques qui, selon leur angle propre, tentent de la documenter. On pourrait citer Notre-Dame-des-Landes, au cœur de la lutte de Pierrick Morin ou encore Les Pieds sur terre de Batiste Combret et Bertrand Hagenmüller. Toutefois, une analyse de Notre-Dame-des-Luttes ! (Jean-François Castell, 2012), que l’on mettra en regard avec Le dernier continent (Vincent Lapize, 2015), semble appropriée tant ceux-ci offrent une perspective singulière et dissonante sur les faits.


D’abord, au niveau de la temporalité : à travers son film, Jean-François Castell relate près de trois semaines d’existence au sein de la ZAD, depuis la fameuse manifestation de soutien aux zadistes ayant réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes. Ce laps de temps relativement bref détermine, pour une large part, les partis pris formels du documentariste. Hormis les nombreuses séquences d’interviews qui, par essence, contextualisent mécaniquement le sujet traité, l’image ne peut se suffire à elle-même, requérant ainsi un commentaire additionnel. Malgré la douceur de vivre qui transparait du témoignage de la plupart des intervenants, l’urgence d’expliciter, faute du temps nécessaire pour s’imprégner, est palpable dans le chef du cinéaste. A l’inverse, c’est sur une durée deux ans que s’étirent Le dernier continent, réalisation dont le cadrage – parfois souligné par des bribes de conversations (ou de confessions) patiemment captées – est le medium par excellence.

Le dernier continent 1

Le dernier continent (Vincent Lapize, 2015)

Si la brièveté de l’immersion a largement influé sur les choix esthétiques de Jean-François Castell, la période singulière qui a suivi l’opération César a également déterminé le type de protagonistes qui, omniprésents dans son film, se taillent la part du lion. Afin de rendre compte de la réoccupation du site par une multitude de nouveaux arrivants suite à la dure répression policière de la mi-octobre, le cinéaste consacre une large part du temps qui lui est imparti à esquisser le portrait de ces primo-zadistes à travers une série d’entretiens dont la forme classique confère à l’ensemble une certaine redondance stylistique. Sur le fond, le profil de ces personnages – pour la plupart en pleine crise existentielle et inexpérimentés tant sur le plan de la vie communautaire que du militantisme – n’a pas particulièrement vocation à apporter de la crédibilité à la cause qu’ils se proposent de défendre. Ceux qui, de par leur bagage culturel et leur connaissance des enjeux locaux, auraient pu contribuer à laisser transparaître la rationalité de la lutte inhérente à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ceux-là même sont filmés haranguant la police dans une posture cérémonieuse et auto-sacrificielle, le corps nu offert en martyre de façon quasi christique et confinant forcément à la caricature.

Notre Dame des Luttes 4

Notre-Dame-des-Luttes! (Jean-François Castell, 2012)

A cet égard, on se doit de noter que Le dernier continent, de par son immersion durable auprès des divers occupants, offre au spectateur un panel extrêmement diversifié d’individus qui autorise, dès lors, une représentation plus nuancée de la sociologie des lieux. Là où le film de Jean-François Castell n’insiste que trop peu sur la population qui préexistait à la réoccupation du 17 novembre, celui de Vincent Lapize part des locaux ayant résisté à l’expropriation afin d’esquisser un panorama complexe d’interactions laborieuses entre ceux-ci et les zadistes de la première heure. La réalisation bénéficie alors d’un véritable angle à partir duquel se sédimentent une série de couches historiques moins explicitées que subtilement suggérées. Dotés d’un discours politique structuré, ainsi que de compétences pratiques nécessaires à l’établissement d’un mode de vie communautaire à la marge de la société thermo-industrielle, les zadistes dépeints par Vincent Lapize pourvoient, quant à eux, à la légitimité parfois controversée de la lutte de Notre-Dame-des-Landes.


Texte : Simon Delwart

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