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Critique

Westworld : somptuosité du vivant

Westworld image du générique
La Genèse à l'ère des robots : comment la série HBO, par le biais de l’intelligence artificielle, propose un vibrant éloge de la chair .

Sommaire

« — Les rêves n’ont aucun sens Dolores. Du bruit, c’est tout ce qu’ils sont. Ils ne sont pas réels. Qu’est-ce qui, dans ce cas, est réel ?  Est réel cela qui est irremplaçable.  — »

Un rêve libertaire grandeur nature

Westworld est le nom donné dans la série à un parc futuristique conçu pour le divertissement des classes aisées. Personne n’en connaît les limites, ni géographiques ni conceptuelles. Le trouble, le frisson de l’inconnu, c’est justement ce que les visiteurs viennent chercher, l’aventure, une mise à l’épreuve physique et mentale avec, comme dans tout jeu, la garantie de l'impunité. Plus qu’un divertissement à haut potentiel addictif, Westworld, c’est le rêve libertaire grandeur nature, une enclave anarchique où la bonne conduite relève du choix personnel plutôt que du contrat social. Dans sa belle évidence, cette utopie sous contrôle n’est encore que le fruit bâtard d’un progrès technologique, on pourrait dire, son argument commercial. Le concept du parc doit en effet son origine à la nécessité de trouver un emploi à une toute nouvelle génération de robots, les « hôtes » comme on les appelle, des créatures si réalistes que leur ressemblance avec l’homme en fait un gibier de premier choix. Prisonniers d’un programme qui leur assigne, outre une identité personnelle, un tempérament, des aspirations et parfois même un but à atteindre selon les grandes lignes d’un script dont ils ne devraient pas dévier, les hôtes n’ont pour seule raison d’être que d’offrir leur peau fragile mais indéfiniment réparable aux appétits licencieux des clients du parc. A l’œil nu, rien ne les distingue des humains. Dans la pratique, les uns naissent avec la possibilité de ressusciter tandis que les autres se réservent le droit de tuer. Et comme dans ces livres d’enfants qui vous promettent des histoires dont vous êtes le héros, le charme opère. Aménagées comme il le faut, les arides plaines de l’Ouest, cadre principal du jeu, mais il y en a d'autres, se peuplent de hordes d’hommes armés montés sur des chevaux suivis par leurs femmes,  des putains, des vierges et des matrones, qui, dans l'amour comme dans la haine, n'endossent encore que le rôle de victimes et de faire-valoir de la puissance libidinale masculine.

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Au commencement était le Verbe

Au préalable remarquons que, comme dans toutes les séries, l’onomastique a beaucoup à nous apprendre sur les ambitions d'une intrigue multipliant les niveaux d'interprétation : Dolores, Maeve, Abernathy, Hector Escaton, Lee Sizemore, Teddy Flood… What’s in a name ? se demandait Shakespeare dans Romeo et Juliette. Le nom de Shakespeare ne surgit pas ici par hasard lui qui, de tragédie en tragédie, décline les mêmes motifs en ne variant que les personnages. Ce n’est donc pas un hasard si le dramaturge anglais figure parmi les principales sources d’inspiration de Ford, le père des robots. Qu’y a-t-il dans un nom ?  Nul ne vient au monde vierge de toute histoire nous enseigne l’étude généalogique, les humains comme les machines. La dimension du langage a une importance équivalente à celle de la chair dans la conceptualisation des hôtes que la technologie ne sert au fond qu'à activer. Suivant un schéma archaïque selon lequel il ne manquerait à certaines la création qu'une étincelle pour qu'elle prenne vie et accède au statut de créature, l'important n'est pas le coup de baguette magique mais la substance qu'elle anime.  Les robots sont des systèmes sensibles pris dans des récits dans lesquels se concentrent toutes les productions culturelles de l'humanité.

Deux noms, Ford et Delos, cristallisent les intérêts complexes à l’œuvre dans le destin accordé aux hôtes, mais aussi, dans l'élaboration de ce savant produit dérivé qu'est le parc. Ford, c'est le démiurge, Delos, l’homme d’affaires. De l’un à l’autre, c’est-à-dire, de l’ingénieur au commercial, c’est le devenir marchand de toute innovation qui se joue. Mais dans le statut minimal accordé aux hôtes, entre la créature que l’on tient à garder sous son contrôle et l’objet soumis aux lois du marché, il y a un angle mort. Si les enfants comprennent assez tôt comment tirer le meilleur parti d’un désaccord entre leurs parents, les robots ne sont pas en reste. Bien sûr, cette possibilité advient à une époque où l’intérêt financier des investisseurs a changé d’objet ciblant désormais les données prélevées sur les clients du parc qu’une puissance dissimulée, silencieuse et invisible, ne risque pas de mettre en alerte.

Westworld Ford

Ford

Westworld Delos

Delos

Dans ce tableau minimal de l’humanité tel qu’il se déduit assez aisément de la série, il convient, aux noms de Ford et de Delos, d’en adjoindre un troisième, celui de l’Homme en Noir. Tantôt dénommé Bill, tantôt William, il est, dans ses apparitions récurrentes, mystérieuses et spectrales, une présence absolue, à la fois moteur d’’intrigue et catalyseur de fausses pistes, annonciateur et survivant. C’est en partie au rythme de sa quête que la compréhension de la série progresse. Ce cheminement, dans lequel tout le monde se trouve enrôlé de force, n’est peut-être que le fruit d’un cynisme rendu fou tel que, arrivé au bout de sa logique, il s’inverse en son contraire. Car si rien n’a de sens et que tout est jeu, rien ne dit que le jeu, lui, ne peut avoir un sens. Pour en arriver à un tel sommet de désespoir, il a suffi à cet idéaliste de rencontrer l’amour et de ne pas survivre à ses désillusions. Passées les joies de la nouveauté, seul l’enfièvrement est resté prenant la tournure d’une idée fixe : mettre au jour la preuve, par la collecte de signes et la résolution d’énigmes supposées, qu’il n’a pas été « joué », qu’il est resté libre de son destin.

Bien sûr, le cheminement mental de l’Homme en Noir rentre en concurrence avec d’autres parcours également argumentés. Westworld pourrait se résumer ainsi : des consciences qui, dans leur travail d’élucidation, se heurtent les unes aux autres. Dans cette perspective, conscience devient synonyme de volonté. Mais, à la différence du Trône de Fer, Westworld n'est pas un champ de batailles. C'est une insurrection, la recherche d'un nouvel ordre, mais pas un conflit généralisé. Ce sont des désirs et des corps en mouvement entre lesquels les convergences restent possibles et constructrices. De plus, ces rencontres d'intérêts n’épousent pas systématiquement les contours des deux camps principaux, humains et robots. S’il y a une destinée commune, c’est dans l’emprisonnement, dans l'innocence ou l'inconscience.

Westworld Bill

L'homme en noir

Sans fin la mort

A Westworld, quand on naît robot, vivre et revivre n’est guère une option enviable. Loin du mythe de l’Éternel Recommencement qui, avant d’irriguer l’hypothèse transhumaniste, postulait celle d’une conscience parvenue à la maîtrise de ses temporalités intimes, l’immortalité de l’androïde convoque une savante malédiction. Les répétitions ne sont pas seulement absurdes, de par leur caractère traumatique elles sont avant tout cruelles. Son destin de supplicié rapproche le robot du héros grec qu’un dieu jaloux aurait puni dans sa superbe. Le parc, enclave soustraite aux lois du Bien et du Mal, dispose des robots pour asseoir un pouvoir arbitraire dont la source réelle demeure ainsi cachée. Martyrs et coupables, voici des  descendants de Sisyphe, de Tantale, de Prométhée qui portent en eux l’absurdité d’une souffrance et d’une frustration indéfiniment reconduites. D’essence tragique, les hôtes ne connaissent de l’éternité que son versant le plus abominable, les contours vaguement éclairés d’un purgatoire sans issue. Leur fraîcheur, tellement indispensable au plaisir que les visiteurs peuvent en retirer, s’obtient au prix d’une amnésie forcée, opération conjointe à toute remise à jour. Ainsi les nuits d’effroi ont-elles beau se suivre sur la ligne de vie de Dolores, jamais, au petit matin, la jeune femme ne manque-t-elle de s’exclamer, radieuse : « Certains choisissent de voir la laideur, le chaos. Moi, je fais le choix de la beauté. » 

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Dolores : « Certains choisissent de voir la laideur, le chaos. Moi, je fais le choix de la beauté. »

Jusqu’à un certain point, la série prend le contrepied du discours de défiance et de peur qui entoure actuellement le champ théorique de l’intelligence artificielle, discours dont la conséquence est de polariser fortement les opinions sur un sujet que pas grand monde au fond ne maîtrise. Ici, les robots emportent la sympathie. Ils n’ont pour nous toucher ni la perfection ni l’innocence ni des superpouvoirs. Le danger qu’ils représentent n’est pas nié. Mais ils nous bouleversent, ils nous émeuvent comme seuls peuvent le faire des personnages de cinéma ou de théâtre quand ils expriment avec force les sentiments contraires qui nous traversent. Que leurs gestes, leurs propos, leurs élans tiennent en quelques algorithmes et puissent faire l'objet de modification radicale en un simple glissement de doigt sur une tablette, qu’ils ne soient, dans un premier temps, que des pantins soumis à la volonté d’un tiers, que leurs rôles leur préexistent, qu’ils naissent et meurent pour de faux, l’émotion qu’ils suscitent, en nous d’abord, puis en se propageant au sein de leur condition commune, cette émotion, elle, est véritable. 

Avant même qu’on assiste à l’émergence d’une conscience, avant même les premiers signes de révolte, les hôtes marquent ce point de bascule où la fiction, plus substantielle, plus pénétrante que le réel, prend le pas sur lui. Un point – pas exactement le même – où fiction et réel tendent à se confondre sinon à s’inverser. Dotés d’une sensibilité supérieure à celle de bien des humains, les androïdes ne manquent pas d’arguments pour faire valoir la réalité de leur existence. Sans doute les humains n’en manqueraient-ils pas non plus pour peu qu’ils aient l’idée de mettre leur propre réalité en question, ce qui, du fait de leur position dominante, arrive bien trop tard. Dans cette confiance aveugle que l’humanité manifeste envers elle-même, foi dont on peut se demander de quelle qualité spécifique elle peut encore se prévaloir, il y a place pour la manipulation. Qui est humain, qui est robot ? « Qu’est-ce qui est réel ? », interroge Dolores. « Ce qui est irremplaçable », lui répond Arnold.

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Du reste, l’immortalité perd tout son panache dès lors que la technologie la rend monnayable (on se souvient du commerce des indulgences au moyen âge). Elle n’est guère plus qu’une façon pour les hommes de pérenniser leurs possessions. La mort, les hôtes l’ont apprivoisée, elle ne les inquiète pas. Mais, de ce côté-là aussi, est-ce tout-à-fait exact ? La peur de la mort ne se manifeste qu’en dehors de la certitude de ressusciter. Disparaître, voilà ce qui est terrifiant. Les hôtes connaissent des éclipses, des nuits un peu trop chargées de rêves ; ils vivent des absences, pas la mort. La mémoire peut être ôtée de l’esprit, mais pas du corps. Dans l’enfer de leur supposée innocence, de leur soi-disant idiotie, rejouant jour après jour la même scène, dans les mêmes endroits avec les mêmes personnes, il y a déjà une part d’eux-mêmes qui enregistre chaque moment de chaque histoire. La chair n’oublie pas. Elle tient un registre exact des différences et des réassignations.

Nés artificiellement dans un laboratoire, il est presque naturel de voir les androïdes étreindre des fantasmes de vie libre au grand air. Leur attachement à la terre, aux beautés de ce monde ne peut avoir été totalement implanté en eux. Pour un androïde en effet, l’au-delà correspond à l’ici-bas. Par le biais de l’intelligence artificielle, Westworld introduit la notion de sur-immanence, une dimension du réel qui, sans rapport avec un quelconque « retour à la terre », ne se forge pas sur un délire nostalgique mais bien sur un élan vital. La liberté doit donc être comprise comme le moyen d’accéder à la vie ordinaire seule capable d’inscrire les actes et les affections dans une continuité inédite. Dans un futur proche, cultiver son jardin, mener les vaches au pré ou fonder une famille ne fait plus rêver que les robots.

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La blessure

 Et puis il y a le sang. Les innombrables scènes de carnage, les têtes qui explosent, les éventrations, les membres qu’on découpe ou qu’on arrache, la splendeur des plans anatomiques, tout un catalogue de plaies laissant entrevoir le bouillonnant chemin de chair qu’il faut traverser pour atteindre le logiciel. Chez un androïde, nous le disions plus haut, la part organique (et culturelle) l’emporte sur la part technologique. Peut-être la nudité imposée aux hôtes lors des examens de routine est-elle là, justement, pour signifier leur statut de créatures inférieures que le droit de se vêtir d’une peau, de quelques organes et d’un déguisement ne rend ni égales ni comparables à des personnes humaines.

Westworld Dolores 3

Cette dimension somatique de la série, sans doute exprime-t-elle un enjeu crucial dans nos sociétés obnubilées par la dématérialisation. En tout cas, elle ne relève pas seulement d’une complaisance de la chaîne HBO pour le spectacle de l’horreur. L’insistance sur la blessure tend à l’instituer en paradigme d’un modèle ancien remis au goût du jour tandis que sa force persuasive lui confère un rôle eucharistique, celui d’un sacrifice qui, prenant à rebours le message des Evangiles, vise à réhabiliter le corps. Au terme d’un tel retournement des valeurs, la chair triomphe – non pas de l’esprit, celui-ci étant celle-là, mais de la volonté proprement humaine de se désincarner. L’homme qui délègue sa puissance à la machine s’affaiblit, se dévitalise, renonce à son imaginaire. En témoignent les nombreux visiteurs du parc qui, animés d’intentions perverses, offrent le spectacle d’une humanité moribonde réduite à l’expression de quelques instincts primaires. Voilà comment la machine finit par arborer plus de corps, davantage de chair et d’affects que l’humain dévoré par sa propre finitude.

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Teddy

Westworld Clementine

Clementine

En restant sur cette idée d’une eucharistie moderne quelque peu déviante, l'écoulement du sang qualifie aussi la nature des liens qui se créent au sein du parc, les nouvelles formes d’attachement, les parentés qui soudent le peuple des androïdes. Or, s'il y a bien un sentiment qui domine chez les hôtes c’est celui dans lequel s'affirment et se réalisent la maternité et la filiation. La fidélité absolue de Dolorès à son père, l'adoration de Maeve pour sa fille, aucune erreur de logiciel ne peut les expliquer. Que ce soit en rêve ou dans une inexplicable douleur au ventre, la mémoire parle par la chair. Dès lors que les liens de sang sur lequel repose l’amour maternel ne le précèdent pas, Maeve n’ayant jamais été enceinte, ils lui succèdent. Ce n’est pas le sang matriciel, le sang passif et pacifié d’avant la naissance, c’est le sang furieux de la relation construite dans le temps, le sang de l’attachement. Un sang sacrificiel : celui qu’il faut verser pour protéger, pour secourir, et enfin pour rendre sa liberté à l’enfant. Dans sa miraculeuse intensité, le sentiment non seulement s’impose devant toutes les tentatives de remises à jour, mais aussi il témoigne de la vérité des relations et par là-même, de l'existence de ceux qu'ils engagent. Pour paraphraser un philosophe existentialiste célèbre, chez les hôtes le sentiment précède l'existence.

Westworld maternité

L'avenir au féminin

De ce fait, Maeve représente le sommet de la création. Dans cette perspective, elle pourrait incarner un possible devenir pour les hôtes, un devenir terrestre d’union et d’amour. Une alternative se profile sous la conduite de Dolores, versant négatif et belliqueux de Maeve. Entre les deux femmes qui se respectent autant qu'elles s'évitent, la série déploie l’espace d’un débat, lequel n'est que le reflet des discussions qui mobilisent les deux auteurs, Lisa Joy et Jonathan Nolan.

S’achemine-t-on vers une résolution des conflits et dans la foulée, doit-on prendre parti pour ou contre l’intelligence artificielle ? Si les hôtes retiennent toute notre sympathie, ils ne sont au fond pas moralement meilleurs que les humains. Dans un certain sens, leurs capacités accrues exacerbent leurs qualités et leurs défauts, leur nature profane et terrestre. Plus sensibles, plus substantiels, peut-être leur manque-t-il encore une dimension supplémentaire qui leur permettra de s’élever au-dessus du ressentiment. En attendant, la série ne nous demande pas de trancher entre Maeve et Dolores, pas plus qu’elle ne cherche à opposer l’homme à la machine. En renonçant au manichéisme le plus élémentaire, l'hypothèse que défend Westworld  se veut d'une banale simplicité, du moins en apparence.  Il s'agit de sauver l’innocence, le monde, le vivant - en un mot : le réel. Mais là, plus rien n’est simple. En effet, de quel régime de réel parle-t-on ? Par réel, faut-il entendre le monde tel qu’il est, ou le monde tel que nous pouvons le percevoir ? Quant au salut, faut-il le considérer comme une entreprise personnelle, un projet collectif ? Nous voyons que des portes  s'ouvrent, que des êtres les franchissent, passent des seuils vers des mondes probables autant que convaincants. Sur la condition de passage, on hésite : pour passer d'un monde à l'autre, s'agit-il  d'être vivant, ou seulement d'avoir la possibilité de revivre ?


Westworld Maeve

Maeve


Texte et captures d'écran : Catherine De Poortere


> Westworld, une série créée par Lisa Joy et Jonathan Nolan diffusée sur HBO depuis le 02 octobre 2016.  

La série est une libre adaptation du film Mondwest (Westworld) écrit et réalisé par Michael Crichton (1973).

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