Compte Search Menu

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies permettant d’améliorer le contenu de notre site, la réalisation de statistiques de visites, le choix de vos préférences et/ou la gestion de votre compte utilisateur. En savoir plus

Accepter

Des révoltes qui font date #67

1866 // Bataille de Custozza

Senso opera 6.jpg
1866 Plebiscito_a_Venezia.jpg
Sur fond de lutte pour l’unité nationale, un drame amoureux devient l’argument d’une mise en concurrence des mensonges de la chair avec les intérêts de classe qui guident la révolte.

Sommaire

« La passion n’est pas le contrechamp rêvé à l'appétit des États. C'est en vain que l'on dit de l’amour qu’il devrait suspendre tout rapport de pouvoir. — »

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’Italie construit son unité. La période qui porte le nom de Risorgimento met en jeu trois grands empires : la France, la Prusse et l’Autriche. La Vénétie appartient à la maison des Habsbourg. Victor Emmanuel II de Savoie, roi du Piémont-Sardaigne et futur roi d’Italie, s’entend avec la Prusse pour rallier au drapeau italien cette région longtemps demeurée indépendante.

Oscillations morales

Qui veut la guerre et pourquoi ? En s’attelant au genre du film à costumes, l’intention de Visconti n’est nullement de s’engager dans la réécriture de l’Histoire sous un angle héroïque. C’est avec une conscience politique braquée sur le présent que ce maillon essentiel du néo-réalisme sonde les zones grises de la révolte. S’agirait-il pour le cinéaste d’affronter l’ambivalence de sa propre condition d’aristocrate devenu sympathisant communiste ? De prime abord, le scénario peut faire illusion. Suivant les codes du roman sentimental, le récit accueille l'adaptation d’une nouvelle assez convenue de Camillo Boito (1836-1914). Outre le cadre historique, Visconti garde l’idée d’une narration à la première personne. Le sous-texte idéologique en revanche bascule d’un point de vue conservateur à une vision beaucoup plus critique des rapports de domination dans les sociétés inégalitaires.

Mariée à un haut fonctionnaire au service des Autrichiens, la comtesse Livia Serpieri se présente comme une femme d’âge mûr (selon la norme de l’époque), dépourvue d’enfants, très libre dans ses actes et dans ses convictions. Son engagement dans les forces révolutionnaires aux côtés de son cousin le marquis d’Ussoni se traduit par un mode de vie semi-clandestin pour lequel elle n’a de compte à rendre à personne.

Viva Verdi !

C’est en tentant de soustraire ce dernier du péril d’un duel que la noble femme fait la connaissance de Franz Mahler (personnage rebaptisé par Visconti en hommage au célèbre compositeur Gustav Mahler), officier de l'armée autrichienne d'occupation et séducteur notoire. La rencontre a pour décor un balcon de l’opéra de Venise. Ce soir-là, on joue Le Trouvère, une œuvre de Verdi, créée à Rome treize ans plus tôt. La popularité du compositeur est telle que les Italiens reprennent en chœur des passages entiers de ses opéras qu’ils ponctuent de « Viva Verdi », clameur qui insidieusement peut aussi signifier « Viva Vittorio Emmanuele Re d’Italia ». Et c’est un grand moment de communion entre l’art et le peuple, un élan de révolte qui rappelle l’épisode belge de « La muette de Portici ».

En tout état de cause, la passion amoureuse aussi bien que le référent opératique ont fonction de révélateurs. Sous ses dehors somptueux, le drame qui se noue entre la comtesse Livia Serpieri et le lieutenant Franz Mahler est moins d’ordre romanesque que social.

La scène de la Fenice à Venise qui encadre la séquence d’ouverture annonce ce parti pris sans équivoque. L’architecture de la salle offre une vue littéralement plongeante sur les rapports de pouvoir. Au parterre, les uniformes blancs sont ceux de l’armée autrichienne ; baignoires et loges accueillent les notables vénitiens en bonne intelligence avec l’occupant ; le peuple se masse au dernier balcon. Le peuple c’est-à-dire l’Italie.

« Le lyrisme n’est que la forme antinomique d'un désir rongé par deux grandes illusions : l’élan démocratique dans la révolution et la fusion dans l’amour. — »

La bataille de Custozza : un symbole

Et quand soudain sur les têtes des traîtres privilégiés s'abat une pluie de tracts et de fleurs aux couleurs du drapeau national, c'est le renversement idéal, une fête, la promesse de la victoire ! Hélas. Contrairement à ce que ce réjouissant prologue pourrait laisser croire, le lyrisme n’est que la forme antinomique d'un désir rongé par deux grandes illusions : l’élan démocratique dans la révolution et la fusion dans l’amour. Que le peuple vénitien soit l’auteur de sa libération et qu’un attachement véritable puisse naître entre deux personnes de classes et d’allégeances ennemies relève du pur fantasme. En réalité, la révolte est un combat que se livrent entre eux les puissants dans le but d’étendre leur pouvoir. La bataille de Custozza qui signe la défaite des patriotes en apporte tristement la preuve. La vie paysanne poursuit son cours tandis que les militaires s’affrontent non loin, sur des terres bientôt jonchées de cadavres en uniforme.

La passion n’est pas le contrechamp rêvé à l'appétit des États. C'est en vain que l'on dit de l’amour qu’il devrait suspendre tout rapport de pouvoir. L’aristocrate s’abandonne au mépris du militaire qui ne lui pardonne ni son rang ni son capital. Il n’y a pas d’état de grâce, juste une cruelle mise à nu de la veulerie humaine. La politique ne s’arrête pas au seuil de la chambre à coucher, c’est le rôle de la critique sociale de le rappeler.

D’une cause juste, Visconti n’envisage que les aspects les plus déceptifs. Alors que le mouvement d’éviction de l’Autriche se verra couronné de succès au profit de l’unité italienne, c’est dans un moment de défaite qu’il nous apparaît, la bataille de Custozza toujours. Ce n’est pas le récit de deux camps qui s’affrontent pour la victoire du plus méritant, du plus légitime ou du plus riche, c’est au contraire la sombre mêlée d’intérêts divergents, égoïstes, et pour la plupart privés. Sans doute est-ce à cet endroit que Visconti jette un regard pessimiste sur ses contemporains.

Passée l’ouverture sous la lumière enchanteresse de l’opéra, le grand absent du film est le peuple, comme si la lutte pour le pouvoir ne le concernait qu’en tant qu’il en demeure le prétexte, ou l’instrument.


Catherine De Poortere

En lien