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Critique

« Un pays qui se tient sage » (David Dufresne) : regarder la terreur droit dans les yeux

David Dufresne : "Un pays qui se tient sage" - (c) Le Bureau - Jour2fête
En se penchant sur les violences policières de l'ère Macron, le journaliste / lanceur d'alertes devient cinéaste et livre un film exigeant et précieux sur le statut de la violence, les choix politiques en matière de maintien de l'ordre mais aussi sur la nature des images et la puissance de la parole.

Sommaire

Sonic Youth - "Youth Against Fascism" - lyrics

En 1992, Thurston Moore de Sonic Youth – encore fidèle, encore inspiré musicalement – émaillait les paroles de sa chanson « Youth Against Fascism », évoquant l’état de l’Amérique de George Bush (père), la nomination d’un juge suspecté de harcèlement sexuel à la Cour suprême et les jeunes de la scène hardcore de Washington manifestant devant la Maison blanche contre la guerre du Golfe, d’une ponctuation de « It’s the song I hate » récurrents. Non pas qu’il remettait en cause la qualité de sa propre chanson en train d’être composée, enregistrée et diffusée, mais qu’il aurait préféré ne jamais avoir eu à l’écrire.

Peut-être que pour David Dufresne – journaliste d’investigation auto-formé dans la débrouille des radios associatives (Radio Poitiers) et du fanzinat (Tant qu’il y aura du rock, Combo) et compagnon de route des Thugs (groupe angevin faisant la jonction entre Bondage records, où travaillait Dufresne, et la scène grunge de Seattle) – Un pays qui se tient sage, consacré aux violences policières de l’ère Macron en France, est aussi un peu « the film I hate » : un film qu’il aurait clairement préféré ne pas avoir à faire. Un film éprouvant – pour le réalisateur, son monteur, ses intervenants… mais aussi pour les spectateurs : il n’est jamais agréable de regarder l’horreur en boucle – mais un film ô combien nécessaire.

De « Allo @Place_Beauvau » à Allo Ciné

Très marqué par la mort de Malik Oussekine, tué par des « voltigeurs » (binômes de policiers à moto, un conducteur, un matraqueur) lors d’une manifestation à laquelle lui-même participait en décembre 1986, l’intérêt de David Dufresne pour la police et les questions de maintien de l’ordre ne datent pas d’hier. Depuis le milieu des années 1990, il a enquêté et écrit sur le sujet, réalisé Quand la France s’embrase (2007) un documentaire télévisuel sur le maintien de l’ordre lors des émeutes de 2005 dans les banlieues françaises (travail d’investigation aussi décliné en livre – Maintien de l’ordre : enquête, Hachette – la même année), écrit sur « l'affaire de Tarnac » et le contre-terrorisme en France (pour Mediapart, qu’il a cocréé, et pour le livre Tarnac, magasin général, Calmann-Lévy 2012), etc.

David Dufresne - Allo Place Beauvau

Plus récemment – et cela nous rapproche du film sortant ces jours-ci en salles en France et en Belgique –, en décembre 2018, il publie sur Twitter son premier « Allo @Place_Beauvau - c’est pour un signalement » (la Place Beauvau est en France l’adresse du Ministère de l’intérieur), repostant la vidéo d’un tir de flashball par un CRS en plein visage d’une lycéenne à Bordeaux. Entre le statut de lanceur d’alertes, d’archiviste-comptable… et toujours de journaliste (le recoupement des sources, la vérification des faits avant diffusion), David Dufresne diffusera ainsi plus de 800 signalements de violences policières dans la France d’Emmanuel Macron, commises en un an et demi, entre la fin 2018 et le printemps 2020 (face aux Gilets jaunes surtout ; mais aussi face à d’autres manifestants, aux Zadistes opposés à la construction d’un barrage ou à des jeunes fêtant la musique le 21 juin 2019 à Nantes), aboutissant au même bilan glaçant qui clôt le générique de fin d’Un pays qui se tient sage : « 2 décès, 5 mains arrachées, 27 éborgnements ».

Ce travail compile la matière de base du film. Mais David Dufresne, qui a très vite multiplié les supports et les médias (presse écrite, Internet, documentaire télé, webdocumentaire, etc.), sait très bien que chacun de ces canaux possède ses spécificités et que l’on ne passe pas de l’un à l’autre par un simple copié-collé. Un bout-à-bout de vidéos de bavures policières tournées au smartphone ne ferait pas un film. Une forme, un dispositif restait à trouver. Et le journaliste devenu cinéaste l’a trouvé, au point de rencontre des images et de la parole.

Le statut des images

Par sa matière, par la réalité des dérives du maintien de l’ordre récent en France, par l’utilisation déviante des « armes sublétales » (lanceurs de balles de défense, LBD) contre sa propre population par la police française, le film revient longuement et à plusieurs reprises, en présence des victimes, sur plusieurs cas d’éborgnements. Or, on sait depuis Un chien andalou de Luis Buñuel qu’au cinéma, ce qui touche à l’intégrité de l’œil relève très souvent de l’irregardable.

L’œil est l’intouchable, il est l’organe de la distance, il « touche », mais il n’est pas touché. L’œil, chez Buñuel, est martyrisé. (…) L’ œil tranché est une image irregardable, au sens propre, puisque le spectateur y voit la destruction de l’organe qu’il mobilise. — Jérémie Winocour « Œil et cinéma : Buñuel, chirurgien du regard », monoeil-sante.fr

David Dufresne trouve une réponse à cette question dans un dispositif qui, sans pour autant éluder la diffusion des images-preuves dans leur frontalité parfois « irregardable », leur donne une place et, par ailleurs, soutient la construction de tout son film : l’alliance intelligente de la projection et de la conversation. Le cinéaste projette les images de violences policières sur le grand écran d’une salle de cinéma et y enregistre, deux par deux, comme des « conversations », la réaction des victimes elles-mêmes, de représentants des syndicats de policiers et de gendarmes et de « spécialistes » (avocats, sociologues, historiennes, etc.). La salle obscure n’est plus juste le lieu d’une diffusion, mais un lieu de production (d’un écheveau de pensées politiques).

Le statut de la parole

Dans ce dispositif, il est à la fois question de recul et de confrontation (aux images), de recherche de la « distance juste ». Pour les témoins, du temps s’est écoulé, et le fait de revoir les images de la perte de leur œil ou de leur main, de l’humiliation de leurs enfants, ravive leurs souvenirs, vient remplir la zone noire liée au traumatisme de l’instant (« J’avais le souvenir que j’avais essayé de me relever » dit Gwendal Leroy, premier intervenant du film, alors que les images montrent qu’il n’en est rien, qu’il se tord sur le bitume en hurlant de douleur, sans du tout tenter de se remettre debout).

Mais le dispositif permet aussi de faire sortir les victimes de ce statut quelque peu stigmatisant et de leur donner à elles et à eux aussi le rôle de producteurs d’une pensée sur le statut de la violence, comme dans le témoignage cinglant de lucidité de Mélanie N’Goye-Gaham, aide-soignante des quartiers nord d’Amiens, Gilet jaune pacifique terrassée par un coup de matraque dans la nuque lors d’une manifestation à Paris :

C’est violent de voir des personnes âgées, qui ont travaillé toute leur vie, faire les poubelles. C’est violent de venir à Paris et de voir des personnes qui dorment dans la rue à côté de personnes qui boivent des coups. C’est violent. L’État français est violent. La réaction est violente. Et alors ? Qu’est-ce que vous avez fait pour nous ? (…) Quand notre très cher président dit que ‘rien d’irréparable n’a été fait aux Gilets jaunes’, c’est pas violent ? Mes cervicales jamais ne repousseront. La main d’Antoine ne va pas repousser. Se réveiller huit fois par nuit en transpiration, c’est violent. Il n’y a que l’État qui a le droit d’être violent. — Mélanie N’Goye-Gaham, aide-soignante
Un pays qui se tient sage - David Dufresne - Mélanie

David Dufresne : "Un pays qui se tient sage" : Mélanie N’Goye-Gaham

Les « spécialistes » (David Dufresne fait le choix de n’identifier jusqu’au générique de fin aucun intervenant de son film, privilégiant ce qu’ils disent à ce que pourrait nous dire leur carte de visite ou leur CV) sont soumis à la fois à la projection des mêmes images de bavures et à la réflexion autour d’une citation de Max Weber :

L’État détient le monopole de l’usage légitime de la violence — Max Weber

Avant de déboucher sur une réflexion sur le bras de fer entre discours médiatique dominant (télévisions, surtout) et contre-témoignages que permettent une série de technologies et de médias récents (images de smartphones, réseaux sociaux), leurs conversations tournent surtout autour des questions de légitimité et de légalité de l’usage de la violence, d’usage proportionné ou disproportionné de la force, du caractère nécessairement politique des questions de maintien de l’ordre, de la nature de « l’ordre » que protègent les forces de l’ordre, etc.

Un pays qui se tient sage - David Dufresne - Chemillier-Gendreau

David Dufresne : "Un pays qui se tient sage"

Ils sont rares les moments de l’histoire où un pays a eu – même si je n’aime pas beaucoup cette expression – une police républicaine, c’est-à-dire des moments où on accepte non pas la verticalité du pouvoir mais son horizontalité. C’est-à-dire : nous sommes unis parce que nous formons un pays, une communauté politique, mais nous sommes divisés parce que c’est la nature même de la démocratie que d’admettre la division du social. Une division dans le pluralisme, dans le multiple. Si on accepte ça, la police doit être au service de ce multiple, la garantie du multiple. — Monique Chemillier-Gendreau, professeure émérite de droit public

Ou pour reprendre, dans une formule plus courte, la même pensée de la même intervenante :

La démocratie, ce n’est pas le consensus, c’est le dissensus. — Monique Chemillier-Gendreau

Horizontalité et sens du multiple qui ne sont clairement pas à l’ordre du jour dans la doctrine récente – et plus ancienne, de Vichy au traitement des banlieues en passant par les manifestations pour l’indépendance de l’Algérie ou Mai 1968 – de maintien de l’ordre en France :

On n’est pas dans l’addition un peu hasardeuse de ‘pétages de plombs’ ou d’actions isolées. On est dans la conséquence mécanique, voulue, d’une violence excessive, disproportionnée, non-assumée — William Bourdon, avocat

Une manière sans doute bien réfléchie – une stratégie, une doctrine – d’atténuer l’impact du mécontentement populaire et des mouvements sociaux :

Si on pouvait juste marcher dans la rue, sans toute cette violence, et revendiquer nos droits, il y aurait beaucoup plus de monde ! Les gens ont peur. Dès que la marche est lancée, il y a déjà les premiers lacrymos qui sont lancés. Les gens ont peur pour leur vie. — Sébastien Maillet, plombier

S’il ne fait pas disparaître la peur – loin de là –, Un pays qui se tient sage est au moins un film qui permet de la regarder en face, de la penser, de lui donner une place.


Philippe Delvosalle

Images du film : David Dufresne - production Le Bureau / Jour2Fête - distribution en Belgique : O'Brother


> site David Dufresne



Agenda des projections

Le film passe dans une quinzaine de salles à Bruxelles et en Wallonie

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