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Critique

« Sing Me a Song », un film de Thomas Balmès

Sing me a song
Portrait d’un jeune moine bouddhiste du Bhoutan qui s’éveille au monde extérieur par l’intermédiaire de son téléphone portable dont il ne peut se séparer une seconde.

Peyangki, jeune moine bouddhiste de 17 ans, vit dans une communauté assez isolée aux confins du Bhoutan, à quelques kilomètres de la frontière chinoise, à 4000 mètres d’altitude. Il y a dix ans encore, cette région n’était pas reliée à l’électricité, mais l’arrivée de celle-ci a bouleversé les habitudes des habitants, y compris des moines. La télévision a fait fureur un moment, et puis les smartphones se sont répandus. Chacun est aujourd’hui scotché à son écran, que ce soit pour des jeux ou pour converser sur les réseaux sociaux. Peyangki n’est pas en reste : il a rencontré une jeune chanteuse qui vit à la capitale, Thimphu, avec qui il discute souvent par l’intermédiaire de WeChat. En quelques mois, sa vie va prendre une autre tournure.

Sing me a song

Ce scénario pourrait être celui d’un film de fiction, et le spectateur se laisse prendre par l’histoire qui se déroule sous ses yeux, mais il s’agit bel et bien d’un documentaire. Le réalisateur français Thomas Balmès a fait la connaissance de Peyangki en 2013, alors que c’était encore un enfant qui allait être confié à un monastère pour son éducation. Il avait alors filmé son village qui était en attente de l’électricité et avait réalisé le documentaire , dans lequel le jeune garçon tenait le rôle principal. Ils sont devenus proches, Peyangki appelant Balmès « papa », et le réalisateur a souhaité revenir au Bhoutan quelques années plus tard, pour voir comment l’électricité et les écrans avaient changé la vie de la communauté et celle du jeune moine.

Balmès y découvre un monde très différent, totalement transformé par l’accès aux nouvelles technologies. Il est marqué par une image particulière (qu’on retrouve dans le documentaire) : les moines récitent mécaniquement des sutras tout en étant absorbés par leur smartphone. Il reprend alors la caméra pour filmer le parcours de Peyangki qui est devenu un moine assez dissipé, tout comme ses camarades, dont les regards sont sans cesse attirés par ce qui se passe sur l’écran de leur smartphone. C’est le jeune homme qui a déterminé un « scénario » qui n’était pas écrit à l’avance : il a vécu sa vie et est tombé amoureux d’une jolie chanteuse rencontrée par l’intermédiaire d’un réseau social sur son téléphone. Il a fait des choix qui changent le cours de sa vie.

Sing me a song

Balmès utilise le temps long ; il observe, filme le quotidien, s’effaçant derrière son objectif. Il a passé plus de cent jours sur place, prévenu par son équipe locale quand se passaient de nouvelles choses dans la vie du jeune moine. Il a donc pu filmer en « live », et en totale immersion, sans faire d’interview, et cette manière de travailler utilise toute la grammaire de la fiction pour entourer la réalité.

La caméra filme l’infiniment proche, mettant en avant les personnages et les histoires de Peyangki, mais aussi d’Ugyen, la chanteuse vivant à Thimphu, la capitale du Bhoutan. Mais elle alterne ces plans serrés avec des panoramas qui sont mis en valeur par le format Cinémascope. Le monastère de Laya se découpe sur les montagnes. Les paysages coupent le souffle, ils sont impressionnants, grandioses ; ils invitent à la contemplation, en contraste total avec certains plans en intérieur, à la ville, filmée très souvent la nuit et éclairée par les écrans d’ordinateurs et les néons. L’étalonnage met l’accent sur les turquoises, sur le « bleu tibétain » et surtout la couleur rubis des robes des moines ; ils se détachent d’autant plus du vert un peu passé des paysages.

Sing me a song

Certaines scènes, superbes, très travaillées, se détachent : celle des moines récitant les sutras, citée plus haut, celle où Peyangki et son ami allument les bougies du sanctuaire, celle où les jeunes moines jouent à la guerre avec des fusils en plastique, celle à Thimphu où un avion atterrit en arrière-plan… Le spectateur sent très vite que beaucoup d’attention a été apportée à la réalisation du film : Thomas Balmès a pu utiliser des caméras très sensibles pour filmer la nuit et les paysages sonores ont été enregistrés à l’aide de plusieurs micros, notamment lors des cérémonies bouddhistes. L’usage du piano dans la bande-son peut sembler un peu étrange au début mais, très vite, il se mêle à des sonorités plus électroniques et s’adapte tout à fait à la poésie des images. Ce documentaire est celui d’un réalisateur qui a réussi à capturer la beauté d’un pays mais c’est aussi une histoire d’apprentissage, celle d’un jeune homme qui est à la croisée des chemins et qui se pose des questions sur sa vie future.

Sing me a song

En filmant le parcours de Peyangki, élevé dans le bouddhisme mais perturbé par l’attrait de la modernité, Thomas Balmès tente de mesurer l’impact des téléphones portables sur notre vie. Le Bhoutan peut nous sembler exotique et lointain, mais le documentaire nous interpelle, par effet miroir, sur notre addiction aux écrans. Au-delà des images et de l’histoire, Sing Me a Song est un documentaire qui pousse le spectateur à se poser des questions sur ses propres comportements et sur les changements drastiques qui affectent le monde.


Sing Me a Song, un film de Thomas Balmès (2019)

France, Allemagne, Suisse – 95’


Texte : Anne-Sophie De Sutter

Crédits photos : MOOOV et Nour Films


Agenda des projections

À partir du mercredi 30 septembre 2020

Vendôme (Bruxelles)

Cinéma Galeries (Bruxelles)

Quai 10 (Charleroi)

– ainsi qu'à Anvers et Gand –

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