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Critique

« Sans filtre (Triangle of Sadness) », un film de Ruben Östlund (2022)

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publié le par Yannick Hustache

Un couple de mannequins et stars des réseaux sociaux participe à une croisière de luxe en compagnie de quelques milliardaires plutôt discrets. Mais une tempête d’une rare ampleur vient chambouler le fragile édifice de cet aéropage mondain particulièrement fortuné. La Palme d’Or du 75ème festival de Cannes (la seconde pour Ruben Östlund) sort en salles cet automne.

Sommaire

On est (pas) tous sur le même bateau

Après une séance de casting photos et un passage par la Fashion Week plutôt humiliants, le mannequin Carl (Harris Dickinson) se chamaille une première fois avec sa compagne et également mannequin Yaya (Charlbi Dean Kriek) autour d’une addition au restaurant puis une seconde fois dans l’ascenseur de l’immeuble où le couple vit.

Mais le lendemain, il n’y paraitra plus, vu que ce couple de « jeunes influenceurs aux physiques parfaits » est invité sur un immense yacht au luxe digne d'Onassis, et sur lequel l’équipage est aux petits soins et répond aux moindres caprices d’invités triés sur le volet - enfin selon l’ampleur reconnue de leur fortune – où l’on retrouve aussi bien un ex cadre du PC bigame reconverti en vendeur de pesticides, qu’un vieux couple de marchands d’armes, qu'une femme paralysée qui ne peut plus s’exprimer que par un unique mot allemand, ou encore une veuve (?) qui boit exclusivement du champagne ! Tout ce beau petit monde se fait un point d'honneur à participer au fameux diner de gala aux mets rares et luxueux, et où doit enfin paraître le capitaine du navire (Woody Harrelson), jusqu’à là, volontairement confiné dans sa cabine dont il refuse de sortir…

Mais à peine la prestigieuse réception commencée qu’une tempête d’une virulence mal évaluée vient perturber la déjà difficile digestion des miracles culinaires servis au repas, engendrant un chaos généralisé dont vont profiter une bande de pirates des mers pour envoyer le navire par le fond.

L’île de la tentation

Une poignée de survivants échoue sur une petite île de l’Océan Indien, certes aux contours paradisiaques, mais où les conditions minimales de survie – en gros, comment se procurer de la nourriture – vont imposer une pirouette complète de la pyramide de domination sociale. Les nantis d’hier – devenant par la force des choses les larbins et obligés d’Abigail (Dolly De Leon), invisible petite main du yacht coulé et seule personne du groupe capable de trouver sa subsistance dans cet environnement éloigné de tout. Et Abigail de tenir sa revanche … mais pour combien de temps ?

La croisière s’amuse un peu, beaucoup

Ce premier film tourné en anglais pour le déjà doublement palmé Ruben Östlund (The Square en 2017) creuse à nouveau le sillon de la satire sociétale féroce où personne ou presque n’est épargné, et se donnant tout le temps (plus que) nécessaire pour placer les pions et configurations de son dix de chute mortel auquel participe toute l’humanité.

Divisé en trois chapitres distincts mais respectant une chronologie linéaire stricte (aucun flashback durant les 2h30 d'un film, c’est plutôt rare), Sans filtre débute par une première tranche de vie de couple tumultueuse. C’est étiré et un peu longuet mais ciselé de dialogues tranchants et de situations aux impressions de déjà-vu cocasses. Davantage une querelle d’égos de gens beaux, riches et sans problèmes (?) où l’un des deux partenaires (Carl ne connaît pas la même réussite que sa compagne) a l’impression de ne pas être reconnu et traité à parts égales dans le couple. En prélude à ce qui suit, on pourrait dire que Ruben Östlund nous sert ici l’apéro et les amuse-gueule.

Pièce de résistance du film, la croisière en elle-même est construite autour des exigences de luxe et de service d’une poignée de gens très riches et très majoritairement occidentaux. Bien qu’assez âgés pour la plupart, ils ne font même pas mystère de l’origine de leur fortune - ou sur le dos de qui elle a été amassée. Rien n’est trop bon ni beau à leur bonheur : voir les conditions exceptionnelles de livraison d’une célèbre marque de pâte à tartiner en début de partie, l’origine ou la composition des mets du banquet qui battent des records d’empreinte carbone. Quant au personnel, il se divise en deux catégories. Les invisibles ou le personnel de chambre, de cuisine et machine, majoritairement féminin, âgés, de couleur, et qui travaillent sans relâche au bon entretien et fonctionnement du navire mais interdits sur le pont du yacht ou au regard de ses prestigieux invités. Et puis, il y a l’équipage, plutôt jeune et sportif, respectant un code vestimentaire strict mais sexy qui obéit au doigt et à l’œil. Et gare à celle ou celui qui viendrait à déplaire aux croisiéristes à qui tout est absolument dû. Et certain.es (miss champagne) ne se privent pas d’abuser de ce pouvoir absolu, même si c’est au travers de manifestations d’apparence anodine (« tous à la piscine » !) voire même de fausse sympathie en mode tout sourire.

Le grain de sable de cette Croisière s’amuse 2.0 – le dégoût de lui-même du capitaine, alcoolique, qui ne quitte pas sa chambre - annonce le tsunami de vomis collectif, de cassage de vaisselle de luxe et de gueules (refaites au bistouri et laser…) à l’issue du gargantuesque repas aux mets les plus invraisemblables servi au milieu d’une houle infernale. La métaphore d’une petite frange de l’espèce humaine qui se gave des produits de la terre et de la mer jusqu’à s’en vider les tripes sur le dos du plus faible (le capitalisme donc !) est éclatante mais cette orgie qui ferait passer les évènements de La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri pour un déjeuner d’ascètes constipés est filmé avec une démesure jubilatoire qui atteint son point d’orgue extatique sur une cascade de dégueulis et de déjections mêlés au son du brûlot New Noise des punks harcoreux (et compatriotes du réalisateur) de Refused ! Puis comme pour souligner le tragique de cette farce à laquelle nous ne pouvons que participer, Östlund conclut cette partie sur un double gag explosif qui vient presque rassurer le spectateur encore groggy de ce qu’il vient de prendre dans la tronche…

This is the end ?

Malheureusement, le retournement symbolique et sociologique, finalement assez pessimiste - mais prévisible - opéré en dernière partie fait perdre au film de sa cohésion pour se terminer dans l’eau de boudin scénaristique d’une fausse bonne trouvaille digne - pour mémoire - du final W.T.F. de la série Lost.

Mais même amputé de 20 bonnes minutes, le film s’empêtre dans le sable de cette nouvelle cour à la nouvelle reine. L’ouvrière invisible d’hier passée « impératrice nourricière » en son palais (un bateau de sauvetage) qui règne sur son « troupeau » de pachas dépossédés et en exige les meilleurs morceaux dont elle était jusque là privée. Comme ce nouvel esclave à son service, ce Carl, si grand et si beau, qui n’a guère tardé à évacuer ses turpitudes intérieures du début contre un peu de nourriture et un statut « plus élevé » de favori.

Le capitalisme a ceci de formidable, c’est qu’il parait indépassable.

Sans filtre (Triangle of Sadness) (on espère que le traducteur francophone du titre du film a coulé avec le yacht…) est une charge impitoyable et crue contre un capitalisme résilient et totalisant qu'on ne semble pas être en mesure de quitter. Une farce parfois grotesque et limite caricaturale, vulgaire, soignée et misanthrope, excessive et spectaculaire qui peut séduire ou déplaire pour les mêmes raisons. L’indifférence n’a ici pas sa place. Et c’est tant mieux !

Triangle of Sadness (Sans filtre), un film de Ruben Östlund

Allemagne, Royaume-Uni, France, Suède - 2022 - 2h29

Texte : Yannick Hustache

Crédits photos: September Film & Cinebel

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Agenda des projections

Sortie en Belgique le 28 septembre 2022, distribution September Film

Le film est projeté dans la plupart des salles en Belgique.

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