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Des révoltes qui font date #03

6 mars 2001 // "Rob's Famous Letter", d'avocat de l'industrie chimique à défenseur de l'intérêt général

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Robert Bilott
Le 6 mars 2001, l'avocat Robert Bilott faisait parvenir à l’Agence de Protection de l’Environnement un communiqué relatif à un polluant massivement rejeté dans le biotope par la société DuPont, une entreprise américaine basée en Virginie-Occidentale. Baptisée « Rob’s Famous Letter », cette missive provoqua un raz-de-marée planétaire au sein de l'industrie chimique.

A travers ce texte, Robert Bilott entend prouver que le "PFOA" – une substance chimique utilisée par DuPont dans la manufacture d'objets en Téflon – constitue une menace substantielle et imminente tant d’un point de vue écologique que sanitaire. Dès lors, il requiert de toute autorité compétente, l’Agence de Protection de l'Environnement en tête, d’entreprendre une action afin de réguler le PFOA et ainsi fournir une eau assainie aux citoyens dépendant de l’approvisionnement local. Des tests effectués bien plus tard révélèrent que pas moins de 70 000 individus buvaient quotidiennement une eau contaminée par les activités de l'entreprise. Initialement chargé de défendre Wilbur Tennant, un éleveur dont le cheptel fut décimé par un mal mystérieux – lequel s’est avéré directement corrélé aux rejets d’un site d’enfouissement géré par DuPont – Bilott franchit un nouveau palier, quitte à outrepasser ses strictes prérogatives d’avocat : non content d’obtenir un dédommagement satisfaisant pour les préjudices subis par son client, il s’affirme en tant que lanceur d'alerte et défenseur de l'intérêt général.

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Avec le recul nécessaire, Robert Bilott semblait prédestiné à mener pareille croisade. Dépourvu d’un diplôme de l’Ivy League – l’ensemble des huit universités de la côte Est des États-Unis, dont Harvard est emblématique –, le jeune homme spécialisé en droit de l’environnement n’a pas exactement le profil-type des employés de chez Taft, Stettinius & Hollister, cabinet dont les seuls clients sont précisément des représentants de l’industrie chimique. Mais exempt d’un biais idéologique qui aurait dû, par principe, l’amener à décliner un poste au sein de la firme, Bilott pressent là, au contraire, une opportunité de faire la différence. Il envisage alors sa profession comme telle : aider ses clients à se conformer aux nouvelles réglementations en vigueur, notamment celles liée au « Superfund », une loi américaine destinée à nettoyer les anciens sites d’enfouissement.


Mais DuPont ne ressemblait en rien aux clients que Bilott représentait dans le cadre du Superfund. L’entreprise avait, pendant près de cinquante ans, activement dissimulé tant sa connaissance de la dangerosité du PFOA – appuyée par nombre d’études scientifiques internes – que sa duplicité dans la pollution de l'eau de six districts autour de son site d’enfouissement basé à Parkersburg, jouxtant l’exploitation agricole de la famille Tennant. C’est bien cette nuance qui conduisit Bilott à la rédaction de sa surnommée « Rob’s Famous Letter », point culminant d’un geste de révolte dont la trajectoire semblait presque tracée par avance.

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C’est par un article paru dans le New York Times, le 6 janvier 2016, que l’affaire fut portée à la connaissance du public : The Lawyer Who Became DuPont's Worst Nightmare, du journaliste et romancier Nathaniel Rich. L’histoire, particulièrement technique de par son seul objet, apparaît comme le cauchemar de tout conteur, à l’instar de la plupart des divulgations issues de lanceurs d’alerte, ces initiés supposés emporter dans la tombe leurs secrets ésotériques. La temporalité, à elle seule, rendait plus ardu encore l’exercice de vulgarisation : non seulement Bilott avait, au moment de la publication de l’article, consacré près de seize années de son existence à l’affaire, mais la compréhension de celle-ci nécessitait de se pencher sur plusieurs décennies de recherche scientifique occulte, menée par l’entreprise DuPont elle-même.


En définitive, le papier de Nathaniel Rich, pourtant loin d’être passé inaperçu au sein de la société civile américaine, sera utilement transfiguré par Dark Waters, l’adaptation cinématographique du cinéaste Todd Haynes, lequel se réessaye ainsi à la pratique du biopic, après celui consacré à un Bob Dylan interprété par pas moins de six acteurs I’m Not There (2007) –, dépeignant autant de facettes du musicien. Son Robert Bilott, porté par un Mark Ruffalo méconnaissable, apparaît comme la personnification de l’abnégation elle-même, prompt à mettre en péril sa vie privée autant que professionnelle au service d’un idéal : le propre du lanceur d’alerte.

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Intelligent tant dans l’écriture que la mise en scène, Todd Haynes surmonte l’écueil du film biographique elliptique à outrance, s’inspirant d’une réalité au sein de laquelle la focale est réglée davantage sur l’intérêt du plus grand nombre que sur l’individu révolté. Cinéaste réputé pour ses portraits féminins complexes, Todd Haynes faisait néanmoins la démonstration de préoccupations écologistes relativement précoces dans Safe (1995), film ayant révélé l’actrice Julianne Moore dans la peau d’un personnage soudainement atteint d’allergies à son environnement inexpliquées. Nonobstant cette première tentative de sensibilisation – par ailleurs déroulée à travers les maux psychosomatiques d’une jeune épouse délaissée –, le réalisateur de Dark Waters s’est avant tout illustré par son engagement féministe, plus que par un penchant écologiste explicitement assumé. Si, dans Dark Waters, la part du lion n’est pas particulièrement réservée à la gent féminine, la prestation d’Anne Hathaway, en ex-avocate devenue ménagère pour sacrifier à la carrière de son mari, est une modeste pierre de plus apportée par Todd Haynes à l’édifice des luttes féministes.


Simon Delwart