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Des révoltes qui font date #40

Années 1960 // Pollution du fleuve Hudson aux États-Unis et réaction (en chanson) de Pete Seeger

Pete Seeger au Festival Clearwater en 2007
Débris dans le fleuve Hudson
Durant les années 1960, le fleuve Hudson était un dépotoir à ciel ouvert, tellement pollué que toute vie avait disparu, ou presque. Le chanteur Pete Seeger, connu pour ses nombreuses protest songs, s’est emparé de cette cause environnementale.

Sommaire

« S’il y a de l’espoir pour la race humaine, il y a de l’espoir pour l’Hudson. Peut-être avons-nous tort sur les deux points, mais essayons ! » — Pete Seeger

La pollution de l’Hudson

Fleuve de 507 kilomètres de long, l’Hudson coule principalement dans l’État de New York. Il prend sa source dans les monts Adirondacks et termine son parcours à Manhattan. Il a été nommé d’après Henry Hudson, un navigateur anglais travaillant pour le compte de la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, et qui a exploré le fleuve en 1609.

Au fil des années, le cours d’eau est devenu de plus en plus pollué, ses sédiments accumulant des déchets rejetés par l’industrie et par les usines d’épuration des eaux, ainsi que de nombreux pesticides. Il n’y avait en effet aucune loi qui interdisait le déversement de produits chimiques dans le fleuve. La pollution la plus importante a eu lieu entre 1947 et 1977 : General Electric a contaminé les eaux avec des polychlorobiphényles (ou PCB), détruisant une partie de la faune locale, empoisonnant les poissons et l’eau destinés à la consommation des riverains. Le fleuve était un égout à ciel ouvert et la navigation se limitait aux barges transportant pétrole et ciment. Dès les années 1960, plusieurs groupes d’action se mettent en placent. Pete Seeger est à la tête d’un de ceux-ci.

Pete Seeger, un artiste engagé

Comment résumer en quelques lignes la carrière du chanteur et musicien Pete Seeger (1919-2014) ? Il a traversé l’histoire des États-Unis au 20e siècle, étant de toutes les luttes importantes et composant des textes parlant de la Seconde Guerre mondiale, du Vietnam, des droits civiques, des grèves et des syndicats, du désarmement nucléaire, de l’environnement... Ces chansons, il les a parfois empruntées à d’autres, les transformant mais aussi les transcendant (« We Shall Overcome » est un vieil hymne gospel, « Guantanamera » a été composée par le Cubain Joseíto Fernández). Mais il a également écrit lui-même de nombreux textes, parfois popularisés par d’autres, comme « If I Had a Hammer » (avec Lee Hays), « Waist Deep in the Big Muddy » ou « Where Have All the Flowers Gone » (avec Joe Hickerson).

Un portrait plus complet, écrit en 2012 par Étienne Bours :

« My Dirty Stream »

Dans les années 1940, Pete Seeger et son épouse Toshi s’étaient installés sur les rives du fleuve Hudson, près de Beacon, dans une cabane en rondins construite par leurs soins. Seeger n’avait que peu de contacts avec ses voisins, sauf quand certains d’entre eux critiquaient ses opinions politiques. Quand il entend la phrase « Think globally, act localy » dans les années 1960, Seeger décide de se reconnecter à sa communauté locale. Il se promène sur les rives du fleuve, parlant aux gens qu’il rencontre. Il leur explique les problèmes de pollution tout en proposant une action pour lutter contre celle-ci. Et il utilise les moyens qui sont à sa disposition, comme le raconte Robert Kennedy Jr., avocat et ami de Pete Seeger dans un article du Guardian.

« Il n’a pas été à Albany pour faire du lobbying. Il n’a pas été à Washington, et il n’a pas été devant les tribunaux. Il a utilisé sa guitare et sa voix et son caractère joyeux pour rassembler les gens. » — Robert Kennedy Jr.

Pete Seeger sait que les chansons atteignent un autre public qui n’est pas toujours au courant de l’actualité. Elles permettent de rassembler les gens en expliquant, en racontant, en apprenant. En 1963, Seeger compose le morceau « Sailing Up My Dirty Stream » (ou « My Dirty Stream »), qui apparaîtra en 1966 sur l’album God Bless the Grass dédié en grande partie à la lutte pour la protection de l’environnement. Cette chanson décrit le fleuve tout au long de son cours : elle parle des quelques emballages de chewing-gum abandonnés par des promeneurs, mais surtout des millions de mètres cubes de déchets rejetés par une usine de papier, puis par une station d’épuration. Mais elle exprime aussi cet espoir un peu fou qu’il y a moyen de nettoyer les eaux.

My Dirty Stream

Sailing down my dirty stream
Still I love it and I'll keep the dream
That some day, though maybe not this year
My Hudson River will once again run clear

It starts high in the mountains of the north
Crystal clear and icy trickles forth
With just a few floating wrappers of chewing gum
Dropped by some hikers to warn of things to come

At Glens Falls, five thousand honest hands
Work at the consolidated paper plant
Five million gallons of waste a day
Why should we do it any other way?

Down the valley one million toilet chains
Find my Hudson so convenient place to drain
And each little city says, "Who, me?
Do you think that sewage plants come free?"

Out in the ocean they say the water's clear
But I live right at Beacon here
Half way between the mountains and sea
Tacking to and fro, this thought returns to me

Well it's Sailing up my dirty stream
Still I love it and I'll dream
That some day, though maybe not this year
My Hudson and my country will run clear

Le projet Clearwater

Seeger utilise la musique comme arme, mais il lance également un autre projet. Pendant qu’il était en Angleterre en 1961, il avait entendu parler d’une flottille de barques et d’un voilier qui avaient bloqué une rivière, empêchant ainsi une usine de sous-marins nucléaires de livrer ses engins. De retour aux États-Unis, un ami passionné d’histoire marine, Vic Schwarz, lui propose de construire un voilier. Il rassemble des fonds en créant le Great Hudson River Festival en 1966, qui est en grande partie organisé par sa femme Toshi, et qui a toujours lieu aujourd’hui. C’est ainsi que voit le jour le Clearwater, un sloop de 32 mètres construit sur le modèle des goélettes qui naviguaient sur l’Hudson au 19e siècle. Lors de son voyage inaugural en 1969, le voilier a remonté puis redescendu le cours du fleuve pour sensibiliser le public aux questions d’environnement.

« L’idée de base est d’utiliser un superbe bateau ancien et de remonter et redescendre le cours d’une rivière toujours belle, s’arrêtant à chaque village et ville. Les rives sont une propriété publique ; nous allons organiser une fête, gratuite pour tous, vraiment tous. Jeunes et vieux. Noirs et Blancs. Riches et pauvres. Hommes et femmes. Ringards et branchés. Chevelus et rasés. Campagne et ville. Nous pouvons organiser des expositions, des présentations, et il y a une sono pour des chansons. Des personnes qui ne lisent pas les pamphlets ou n’écoutent pas les discours peuvent apprendre des choses nouvelles à travers la musique. » — Pete Seeger, cité dans le coffret MC4656

Depuis sa première mise à eau, le voilier a parcouru le fleuve, emmenant des artistes d’une escale à l’autre. Parmi eux, on peut citer Louis Killen, Don McLean, Ramblin’ Jack Elliott et bien d’autres. Il invite également des enfants et adolescents, qui sont initiés à la question de l’écologie, encore aujourd’hui.

À l’origine, Pete Seeger a dû affronter de nombreuses critiques, son projet étant considéré comme trop cher, trop utopique (la préservation de l’environnement n’était pas encore fort populaire à l’époque). Mais le voilier, et l’association Clearwater, sont toujours bien actifs aujourd’hui. Pete Seeger s’est rapproché des riverains du fleuve, qu’il a soutenus avec des événements accessibles à tous. D’artiste quelque peu insaisissable, il est devenu un artiste indispensable pour la communauté locale.

Le projet Clearwater est resté au centre de ses activités tout au long de sa carrière, et il en parle sur le disque At 89, sur lequel se trouve le morceau « Throw Away That Shad Net » (écrit en 1976) qui attaque l’usine General Electric et les PCB qu’elle rejette dans l’eau du fleuve.

Suite à la pression de la population et des divers groupes d’activistes, l’état du fleuve Hudson s’est amélioré au cours du temps : les PCB ont été interdits dans les années 1970, en 1972 a été signé le « Clean Water Act » ou loi sur la protection de l’eau, au début des années 1980, l’Agence de la protection environnementale a désigné une portion de plus de 300 kilomètres qui devait être nettoyée et en 2001, cette même agence a lancé un projet de nettoyage des sédiments du fleuve. Aujourd’hui, les riverains peuvent à nouveau pêcher dans le fleuve ou s’y rafraîchir en été sans se soucier de leur santé.


Texte : Anne-Sophie De Sutter

Image de gauche : débris dans l'Hudson (wikicommons)

Image de droite : Pete Seeger au Clearwater Festival en 2007, une photo d’Anthony Pepitone (wikicommons)


Le site de Clearwater : https://www.clearwater.org/

L’histoire du bateau sur le site de l’Hudson River Maritime Museum, avec quelques photos d’époque : https://www.hrmm.org/history-blog/history-of-the-sloop-clearwater#