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Critique

« Peninsula », un film de Yeon Sang-ho (2020)

"Peninsula" de Sang-ho Yeon
Une quasi suite efficace et pleine de rebondissements du 'Dernier train pour Busan', mais qui déçoit un peu au final.

Sommaire

Fuir à tout prix

L’action débute au moment (relaté dans The Last Train to Busan) où ce qui reste des forces vives – comprenez « en vie ou non encore contaminées » – tente de converger vers Busan, dernière zone préservée d’un État sud-coréen croupion menacé de disparition.

Officier des services de sécurité, Jung-seok emprunte avec son 4x4 des routes de montagne en plein chaos en compagnie de son beau-frère, de sa femme et de leur fils. Au détour d’un chemin, ils croisent une femme et ses enfants accidentés, dont le mari semble bien avoir été mordu. Mais ils ne prennent aucun risque et poursuivent leur chemin vers Busan, dont les défenses ont cédé devant la marée zombie, avant de s’embarquer in extremis à bord de l’un des derniers bateaux ! Manque de chance, l’infection repart de plus belle depuis les cales du navire et Jung-seok et son beau-frère ne doivent leur salut qu’à l’intervention des forces américaines qui ont bouclé tout le pays depuis les côtes.

Zombies & charognards

Quelques années plus tard, les deux Coréens errent en parias dans les rues mal famées de Hong-Kong avant d’être contactés par un puissant groupe mafieux qui veut mettre sur pied un commando de natifs du coin afin de piller la nuit (les morts-vivants s’y déplacent moins volontiers) quelques richesses abandonnées dans des fourgons bancaires.

Mais une fois sur place, dans une cité sombre et silencieuse, engorgée de voitures abandonnées dans la précipitation, et où la nature a commencé son travail de reconquête patiente de l’espace urbain, la petite équipe, à peine tombée sur un plantureux magot, s’attire une meute de morts-vivants affamés. Pour ces survivants, le salut revient à devenir les esclaves d’une bande de pillards sans scrupules armés jusqu’aux dents, et/ou au bon vouloir d’une famille que l’on ne croyait bel et bien plus de ce monde, du moins sous cette forme de « vie » !

Cette vraie fausse suite de 'Last Train to Busan' – une fable sociale horrifique qu’on aurait pu résumer par « On est tous dans le même train, mais, en cas de choc, il vaut mieux avoir pris un ticket de première classe » – reprend les choses là où s’arrêtaient les ultimes survivants du premier film, aux portes de la zone dite « de sécurité ». — Yannick Hustache

Dès les premières minutes de Peninsula, on sait que le répit a été de courte durée et que la péninsule de Corée (mais quid de la Corée du Nord ?) est devenue – sans jeu de mots – une « zone morte », dont on ne prononce même plus le nom, placée sous haute surveillance par la Navy américaine, et que le peuple coréen a été quasiment annihilé, à l’exception de quelques rares survivants éparpillés dans le reste du monde, où ils sont vus comme des pestiférés, uniques responsables de ce qui leur est arrivé.

Les femmes et les enfants d’abord !

On retrouve ici deux idées récurrentes du cinéma coréen, à savoir la dépendance/soumission au grand frère et « protecteur » U.S. (dans The Host de Bong Joon-ho en 2006, le monstre était, à la base, le rebut d’une expérience ratée, jeté par économie à l’égout, venant du laboratoire de la filiale locale d’une entreprise américaine), et cette frontière toute ténue entre les serviteurs de l’autorité (voir début) et bandes armées – puisque c’est le seul travail qui est proposé aux deux beaux-frères pour sortir de la misère !

Si le film joue et se moque, un peu rapidement il est vrai, des addictions sociétales du lieu et de son temps – les zombies suivent un véhicule qui diffuse de la K-pop, des jouets hurlants ou lumineux, et se retrouvent majoritairement dans les lieux qui symbolisaient autrefois la société de consommation et ses symboles de jeunesse – le tableau qu’il dresse de ceux qui sont restés dans les interstices d’un pays presque effacé sont des pillards, d’anciens militaires d’élite (l’unité 321), qui organisent à présent des jeux de survie, genre course contre la montre au sein d’une arène entre des survivants capturés et des zombies piégés et relâchés contre eux. Un supplice auquel sera soumis le beau-frère de Jung-seok. Ici encore, les anciens piliers du pays (forces d’élite) sont devenus des charognards vivant au milieu d’une jungle urbaine mortelle

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L’autre « faction » est tout simplement la petite famille croisée et laissée au bord du chemin en début de film et qui s’en est miraculeusement tirée. La cadette encore enfant qui affectionne les jouets télécommandés et sa sœur ado sont devenus des pros de la survie en milieu urbain, capables de conduire un 4x4 au milieu des ruelles infestées de zombies, mieux qu’un pilote chevronné de rallye zigzaguant dans un canyon de la mort. Connaissant aussi d’instinct toutes les manières de passer inaperçu, de se faufiler ou, au moyen de quelques jouets mobiles et sonores, de détourner l’attention de zombies, morts-vivants qui se comportent collectivement la nuit comme des essaims de criquets anthropophages aveugles. Complétée de la mère qui en assure l’autorité et du grand-père qui perd un peu la raison, c’est cette communauté qui tire Jung-seok du pétrin.

Ces survivants « raisonnables » comprennent que leur seule chance de pouvoir quitter la Corée est le navire mafieux qui va accoster pour un court moment à l’un des quais dévastés d’Inchon (ville portuaire située non loin de Séoul), et ce, dès qu’ils ont été prévenus par téléphone cellulaire.

Évidemment, le sauvetage de ladite « famille » réussira parce que la solidarité intrafamiliale et la recherche d’une forme de rédemption pour Jung-seok en sauvant, même au prix de sa vie (il s’en tirera néanmoins) de cet ultime vestige d’une société tout entière, seront plus fortes que la force brute, l’avarice, la division et le sauve-qui-peut qui caractérisent la bande surarmée d’ex-militaires !

Dans une (trop longue) dernière partie qui alterne fusillades et courses-poursuites de bolides customisés façon Mad Max nocturne et urbain contre les pillards, et inévitables accrochages multiples (et miraculeux) afin d’échapper à la marée zombie, la petite famille recomposée est en passe de réussir l’impossible. Et en outre de bénéficier in extremis d’un sauvetage miraculeux !

Z-Nation

À contrario de bon nombre de films d’infection qui montrent une société au bord de la disparition ou réduite à des individus et/ou à des petits groupes qui n’ont d'autre choix que de recourir à la violence pour survivre, Peninsula montre que l’ultime fondement sociétal, une fois tombés tous les pouvoirs en place et même le pays en tant qu’entité géographique, c’est la famille (élargie)…

Et même si on échappe au couplet moralisant des ultimes secondes du triste World War Z, on regrettera quelque peu que les bonnes idées de ce film, évoquées plus haut, soient rapidement oubliées et sacrifiées sur le billot du tout-à-l’action et du plan de moins de trois secondes. Un anti Walking Dead en somme, qui vise clairement le tout-public en salle (après 12 ans). De même, ce côté film d’action horrifique et familial fait que tout va régulièrement trop vite – plus encore que dans certains jeux vidéo – et que les habituelles scènes de morsure ou d’éviscération sont systématiquement remplacées par des plans ultra courts où les victimes sont submergées sous le nombre, à la manière de ces malheureuses créatures placées sur le chemin d’une colonie de fourmis légionnaires super-véloces. Pas de quoi vous couper l’envie d’un tartare de bœuf – même faisandé – après la séance…

Un film efficace donc, presque « rassurant » dans le genre, mais lesté de quelques longueurs dans l’excès de scènes d’action ou un dernier quart d’heure titillant la larme à l’œil des spectateurs sous les sanglots longs des violons au milieu de zombies étrangement moins offensifs !

Texte : Yannick Hustache

Photos : Korean Cultural Center to Belgium



Peninsula
, un film de YEON Sang-ho
Corée du Sud, 2020, 116 min

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