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Critique

Le reste est noir : « Passion simple » de Danielle Arbid

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L'intensité est-elle un mal moderne ? À travers cette voluptueuse mise à jour d’un récit d’Annie Ernaux se pose la question de la puissance qui dirige nos vies.
L’ordre de la vérité ne peut être que dans l’écriture, non dans la vie. — Annie Ernaux

Publié en 1992, le livre Passion simple, dont le film de Danielle Arbid offre une adaptation respectueuse, procède lui-même d’une sorte de dédoublement. Au départ, il y a des notes prises au jour le jour, une année de carnets qu’Annie Ernaux publiera ultérieurement, en 2002, sous le titre Se perdre. Le Journal, c’est le matériau de base, le socle du travail littéraire. Des mots posés sur le vif, pas de recul, pas d'effets de style, la passion exhibée dans sa nudité rêche, blafarde, déplaisante. L’amoureuse qui s’exprime n’y revêt pas son costume d’écrivain, consciente qu’ainsi rien ne la distingue d’une quelconque autre femme. L’envie de plaire à cet homme s’exprime dans son entière disponibilité à son égard, non dans une conduite sur laquelle elle n’a plus de prise. « Ma vie est trop stupide » constate-t-elle, et plus tard : « j’avais l’impression de vivre sur ma lancée », « sans participation réelle de ma réflexion et de ma volonté ».

Le travail d’écriture qui prend le relai du Journal ne lui accorde aucun supplément de lucidité, celle-ci ne faisant jamais défaut. Mais la sécheresse de Passion simple, les phrases lapidaires ainsi que l’absence de toute plainte indiquent que la fièvre est retombée et qu’il s’agit de renouer avec « le noir », ce quotidien plat au nom duquel la passion s’arroge tous les droits : « Que la vie soit cette accumulation de démarches, d’actions insipides, lourdes, trouées seulement de moments intenses, hors du temps, m’est horreur. Je ne supporte que deux choses au monde, l’amour et l’écriture, le reste est noir. ».

Si je renonce à comprendre (ce qu’il éprouve, ce que signifie tel ou tel geste, telle parole), je renonce en même temps à la passion. À attendre également. — Annie Ernaux

Les faits tiennent en quelques lignes. Pendant un an, la narratrice entretient des rapports obsessionnels avec un homme marié, de treize ans son cadet, un diplomate russe en poste à Paris. Ils font l’amour, avec raffinement et délectation, l’érotisme étant leur seul véritable point d’harmonie. Admirateur de Poutine (dans le livre, c’est Staline son idole), entièrement conquis au luxe occidental, amateur de whisky, de grosses cylindrées, de vêtements de marque – et de femmes –, il a le profil du séducteur qu’il faudrait fuir. Follement éprise, l’écrivaine considère que cet homme vaut comme figure de l’altérité, soupçonnant en retour de n’être à ses yeux qu’un trophée, un bon coup doublé d’une célébrité. Que son amant soit à l’opposé de ses valeurs, elle s’en moque. N’est-ce pas le propre de la passion de défier l’entendement ?

Lors de sa parution dans les années 1990, Passion simple a valu à Annie Ernaux quelques critiques virulentes. D'un côté, on fustige l’attitude soumise du personnage féminin tandis que, de l’autre, on dénonce une figure masculine sexualisée à l’outrance, un fantasme en place d’un homme. C’est en effet peu de dire que les protagonistes dans leurs torts partagés ne correspondent pas aux canons actuels en matière d’égalité et d’épanouissement sexuel. Face à l’évidence de telles critiques, la position de la cinéaste ne se distingue guère de celle de l’écrivaine : ce qui se joue dans la relation, du point de vue de la femme amoureuse, est de l’ordre de l’irrationnel. Le propos du récit n’est pas de prendre parti, pas plus qu'il n'est de réécrire Anna Karenine en condamnant une nouvelle fois l’adultère au détriment du personnage féminin, il s’agit de décrire une réalité humaine qui se vit précisément en dépit de tout ce savoir émancipateur sur les rôles prédéterminés dans le couple.

Ce qui fait scandale ou, à l’inverse, est reçu comme une libération, c’est le récit, sans culpabilité, sans honte, sans plainte, sans lyrisme non plus, par une femme de sa passion – sexuelle mais pas seulement – pour un homme. Une passion libre, sans désir de lien. — Annie Ernaux

Danielle Arbid n’est pas une réalisatrice qui se cantonne à un cinéma d’alcôve. Une filmographie alternant documentaires et fictions, au nombre desquelles il faut citer les remarquables Dans les champs de bataille (2004) et Peur de rien (2015), ancre son regard à la jonction de l'individuel et du collectif. Née à Beyrouth en 1970, installée en France depuis l’âge de 18 ans, la cinéaste n’a de cesse d’explorer les problématiques liées à la guerre, l’exil et l’intégration. L’amour et la sexualité sont des thématiques récurrentes dans une œuvre qui se refuse à faire l’impasse sur les sentiments.

La subjectivité assumée de son point de vue est de filmer à la hauteur du désir. Cette confiance dans le langage des corps fait de la nudité l'enjeu majeur d'un scénario qui s'appuie sur les rapports physiques pour traduire l'évolution de l'amour. Nulle dissonance entre le propos et l'image. C’est à la peau de dire la peau, à la dramaturgie de l'acte sexuel de retracer le cours des événements au gré des étreintes successives. Pas d’ellipse, pas de fausse pudeur ni même ce traitement différencié des nudités qui résulte trop souvent en une occultation de l'anatomie masculine. Si tout se passe à l’intérieur, à l’écart du monde, c’est malgré tout une société entière qui s’incarne dans ce couple fortuit. Il n'y a pas de hors-champ, certes, ou si peu. Le film doit être regardé à la lumière des travaux antérieurs de la cinéaste, exactement comme l’on se doit de connaître la visée sociologique des écrits d’Annie Ernaux avant d’aborder son Journal.

Audacieuses, Annie Ernaux et Danielle Arbid le sont jusque dans l’affirmation que la passion est une chance. L'attente, le désintérêt pour tout ce qui n’est pas l’autre, le doute, la déréliction, la panique et le manque ne sont pas les symptômes d'un affaiblissement de l'être, ils signalent les retombées d'une conscience accrue. Le film parvient à faire saillir ce paradoxe éclatant de l’étreinte des amants, de leurs baisers et de leurs visages transfigurés l’un par l’autre. Cette alternance entre les paroxysmes de la joie et de la douleur porte la promesse sans cesse reconduite d'un monde qui a érigé l'intensité en valeur suprême.


Texte : Catherine De Poortere

Crédits images © O'Brother / Pyramide films

Références bibliographiques : Annie Ernaux, Passion simple et Se perdre


Agenda des projections

Passion simple affiche.jpg

Bruxelles, UGC Toison d'Or

Liège, Sauvenière

Namur, Cinéma Caméo

Charleroi, Quai 10