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Critique

« Ouistreham », un film d’Emmanuel Carrère

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Une relecture interpellante d’un récit de Florence Aubenas qui interroge le journalisme à la croisée du témoignage et de l'imposture.

Sommaire

Les gestes ressemblent à des frissons

Il y a un peu moins d’une quinzaine d’années, Florence Aubenas se faisait embaucher pour une durée de six mois comme femme de ménage à bord d’un ferry. Son projet reposait sur l’argument que seule une enquête en immersion pouvait rendre compte des répercussions de la crise sur le quotidien des plus précaires. Sous couvert d’anonymat, elle choisit de se mêler à la population des femmes sans diplôme tenues d’enchaîner les petits boulots éprouvants, méprisés, mal payés pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Intitulé Le Quai de Ouistreham, le récit qu’elle fit de son séjour à l’ombre de Pôle emploi force le regard sur les conditions de vie absolument catastrophiques de ces travailleuses de l'aube et de la nuit dont les corps exténués sont invités à tenir leur place dans les rangs serrés de la misère.

Florence pense que ses états d’âme ne sont pas intéressants. Moi, ce n’est pas un mystère j’ai tendance à en faire des caisses avec les miens. Cela fait de Marianne Winckler une sorte de chimère, un croisement de Florence et de moi. — Emmanuel Carrère

Co-signé par Emmanuel Carrère et Hélène Devynck, journaliste et ex-compagne de l’écrivain, le scénario propose une lecture de l’œuvre originale aussi bien personnelle qu’intéressée. Accédant à contrecœur au désir insistant de Juliette Binoche de porter le livre à l’écran, Florence Aubenas aurait dit-on, en toute connaissance de cause, confié le soin de cette adaptation à l’écrivain-cinéaste.

Le monde qui va devenir le mien

On ne parlera pas de trahison ni de dévoiement, mais d’un détour : redoublant d’épaisseur, la fiction prend en charge la nécessaire mise au point que réclame l’enquête en immersion. Ainsi, le mensonge sur l’identité que la journaliste s’employait à effacer en s’effaçant elle-même derrière les héroïnes de son récit, Emmanuel Carrère l’expose quant à lui on ne peut plus frontalement. La journaliste devient la figure centrale du film.

Il est certain que dans l’idée qu’il se fait du reportage, l’auteur D’autres vies que la mienne perçoit comme un écho à sa propre pratique de l’autofiction. Juliette Binoche alias Marianne Winckler porte donc à l’écran un double questionnement. Le premier concerne la nature des liens qui se tissent dans le cadre d’une identité d’emprunt. A rebours de la chronique chorale que relate une Florence Aubenas très soucieuse de ne pas déroger aux règles de la déontologie, Emmanuel Carrère pousse le fantasme de l'imposture jusqu’à imaginer la naissance d'une amitié véritable entre Marianne et l’une de ses collègues d’infortune. En admettant que la camaraderie engage moins la responsabilité qu'un rapprochement intime, cette relation sans avenir condamnée par la trahison n'est pas un ajout innocent de la part d'Emmanuel Carrère qui, depuis toujours, puise dans sa vie privée ainsi de dans celle de ses compagnes le matériau de ses romans.

Il n’y a pas de culpabilité à avoir, le but c’est de faire comprendre la vie de ces quasi-esclaves domestiques et si possible de changer les consciences sur leur condition misérable. C’est exactement ce qui s’est passé avec le livre de Florence qui heureusement a été un grand succès et qui je pense, j’espère, a fait évoluer la condition des gens de ménage. Rendre visibles les invisibles. — Juliette Binoche

Le second questionnement renvoie à la position problématique de l’enquêtrice / actrice sur le terrain de la vraie vie. Il est utile ici de dresser un parallèle avec un autre film récent, Nomadland de Chloé Zhao, couronné pas 3 oscars en 2021, également adapté d’un livre de reportage signé Jessica Bruder. Frances McDormand, instigatrice du projet, joue le rôle de Fern, veuve ruinée qui prend la route après la fermeture de l’usine dont dépendait ses maigres avoirs. Ce qui dérange dans ce film par ailleurs non dénué de qualités, c’est la présence de l’actrice aux côtés de personnes véritablement démunies qui ne prétendent pas, elles, avoir à peine de quoi survivre. Le fait que cette difficulté ne fasse à aucun moment l’objet d’une réflexion là où un documentaire aurait semblé tout aussi approprié, pousse à se demander si la présence de l’actrice à l’avant-plan du film ne répondrait pas plutôt à un enjeu commercial.

Je dirais honnêtement que Juliette Binoche a dirigé les acteurs au moins autant que moi, pas du tout en leur donnant des instructions, mais dans sa façon de jouer avec eux. — Emmanuel Carrère

Toute cette humanité suspendue qui espère un signe

Dans Ouistreham, la discordance habite chaque plan, y compris dans l’anomalie criante que représente Juliette Binoche parmi des acteurs non-professionnels. Le résultat est captivant, souvent drôle et surtout très habile dans le fait que le récit à la première personne permet au personnage fictif de Marianne Winckler d’affronter l'imposture qui consiste à se faire passer pour pauvre quand on ne manque soi-même de rien. En exhibant ses ficelles, loin de se montrer subtile, Juliette Binoche renonce assurément à orchestrer une émotion unanime telle que la grande et belle humanité qui nimbe Fern / Frances McDormand dans Nomadland. À la fin de Ouistreham, exit la femme de ménage en survêt, visage nu et cheveux en désordre, on retrouve la star impeccablement mise couronnée d'applaudissements dans la petite librairie où elle est venue présenter son livre. On voit là que Marianne Winckler penche résolument plus du côté de Juliette Binoche que de celui de Florence Aubenas. Dans tous les cas, les choses sont rentrées dans l’ordre, chacune a retrouvé sa place. À l’une la parole publique, aux autres l’invisibilité. Pour ces dernières cependant, le fait d’avoir eu l’occasion de se produire comme sujets, de se ressaisir de leur condition, de montrer à l’écran ce qu’elles font et à quel prix – tout cela a eu comme effet bénéfique d’éloigner d’elles, si peu que ce fût, l’injonction à disparaître qu’elles intériorisent elles aussi.

Le livre de Florence Aubenas est une grande œuvre. Le film de Carrère est une des lectures les plus intelligentes qui pouvait en découler. Pour le spectateur en effet, l’artifice qui vise en vain à rapprocher des mondes qui d’ordinaire s’évitent, celui des dominants et celui des dominés, produit un malaise, un effet de gêne que manque Chloé Zhao, et dont Carrère parvient à s’emparer. Ce malaise est en soi plus intéressant que la simple représentation de la réalité. Plus que les faits eux-mêmes, et la capacité d’un livre ou d’un film à les changer, une chose en particulier mérite qu’on s’y arrête aujourd’hui, c’est la perversité de notre rapport à l’information. Perversité exacerbée par la démultiplication des canaux de l'information. Ouistreham – livre et film – en apportent tous deux la preuve et c’est aussi vieux que l’humanité : le récit de la misère nous importe davantage que la misère ordinaire qui se déroule sous nos yeux. Ainsi prend son sens la décision de se mettre dans la peau de ceux dont on parle (ou pas d'ailleurs). L'ironie veut hélas que l'expérience s'épuise dans l'écriture d'un autre récit.


Texte : Catherine De Poortere

Les intertitres sont des citations de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, L'Olivier, 2010.

Crédit photos : © Cinéart


Agenda des projections

Sortie en Belgique le 12 janvier 2022.

Distribution : Cinéart

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En Belgique francophone, le film est projeté dans les salles suivantes :

Bruxelles : Palace, UGC Toison d'Or

Wallonie : Charleroi Quai 10, Liège Les Grignoux, Louvain-La-Neuve Cinéscope, Mons Plaza-Art, Namur Caméo, Nivelles Cine4, Stavelot Versailles.

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