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Critique

Murray Lerner (1927-2017) au Newport Folk Festival

à voir plus tard
Joan Baez dans "Festival!" de Murray Lerner
(...) On est presque toujours cruellement déçu par ce qu'on nous propose en termes de « musiques filmées ». Dès lors, quand dans ce morne désert, un film réchauffe et re-sensibilise tant nos nerfs optiques, qu'auditifs, cette apparition prend des allures de petit miracle qui nous redonne la foi !

Même sans avoir une acuité d'analyse et une attente aussi acérées et irréductibles que le cinéaste et théoricien politique du jazz Jean-Louis Comolli [1] il faut quand même souligner que quand on aime passionnément la musique – les musiques – et le cinéma, on est presque toujours cruellement déçu par ce qu'on nous propose en termes de « musiques filmées ». Dès lors, quand dans ce morne désert, un film réchauffe et re-sensibilise tant nos nerfs optiques, qu'auditifs, cette apparition prend des allures de petit miracle qui nous redonne la foi.

Dès le générique de début et ses quatre minutes de plan fixe sur l'arrivée des spectateurs (une foule, des individus), le ton est donné : le cinéma aussi sera au rendez-vous ! — -
Tel est le cas de Festival ! , documentaire consacré par le cinéaste américain Murray Lerner à quatre éditions mythiques (1963-1966) du Festival folk de Newport, probablement réédité aujourd'hui en DVD grâce à l'utilisation par Martin Scorsese de larges extraits du film dans son imposant No Direction Home consacré à Bob Dylan. Dès le générique de début et ses quatre minutes de plan fixe sur l'arrivée des spectateurs (une foule, des individus), le ton est donné : le cinéma aussi sera au rendez-vous ! Le cinéaste a eu la chance d'être présent à un moment d'articulation particulièrement important et touchant de l'histoire de la musique populaire américaine (et, par rebond, de toute l'histoire sociale et politique des États-Unis, celle du mouvement pour les droits civiques ou contre la guerre au Vietnam ).



Murray Lerner, affiche du documentaire Festival!Mais Lerner et sa petite équipe auraient pu être là sans rien saisir de ce qui était en train de se jouer lors de ces moments de rencontre où la nouvelle génération folk des Bob Dylan, Joan Baez ou Buffy Sainte-Marie pouvait encore croiser les sexagénaires ou septuagénaires en qui elle reconnaissait ses pères ou grands-pères spirituels, tels les vieux bluesmen noirs Mississippi John Hurt, Son House ou Howlin' Wolf par exemple. Cinématographiquement, même si toute proposition de synthèse de foisonnantes centaines d'heures de concerts en cent minutes de film oblige à quelques coups de ciseaux douloureux, les partis pris sont sobres et presque toujours respectueux de la musique, de sa temporalité, de son écoulement (ea. le Mary Hamilton de Joan Baez : trois minutes, six plans, trois points de vue) ou de ses nœuds de tension.



Musicalement, ce qui frappe, c'est l'extraordinaire variété et vivacité de cette « people's music » aux instruments toujours modestes, souvent corporels : les voix, le balancement des bras et la chorégraphie des mains des vieux Sacred Harp Singers, la polyrythmie saccadée des tapements de pieds et claquements de mains des Georgia Sea Island Singers, la chanson a cappella du vieux joueur de banjo Hobart Smith, le Fife and Drums (fifre et percussions) de Ed Young et de son Drum Corps ou la fringante Cousin Emmy transformant ses propres joues et sa cai sse de résonance buccale en fascinant instrument de percussion… Enfin, qualité supplémentaire du film, et non la moindre, Lerner accorde une attention énorme à ceux sans qui ces concerts ne vibreraient pas : les spectateurs. Il donne la parole au public, enregistre et donne à entendre ses réflexions. Il filme les gestes de l'écoute (l'attention, le regard, le sourire, le froncement des sourcils, ‘l'écarquillement' de la bouche, le chaloupé des hanches) sur un pied d'égalité avec les gestes du jeu musical. Et laissant entendre qu'il devait y avoir presque autant de guitares acoustiques que de spectateurs à Newport, il souligne comment, en ce moment et en ce lieu, les frontières arbitraires entre musiciens professionnels, musiciens amateurs et public pouvaient s'estomper. Murray Lerner filme une communauté éclectique qui va changer l'Amérique et cela nous touche.

Ce n'est pas rien, son film est précieux ! Et, au générique de fin, trois pulsions nous taraudent : le revoir, le faire découvrir à un maximum de gens et rêver d'une nouvelle réédition du film, complétée cette fois par toutes les images non reprises dans le montage de 1967 du documentaire.



Philippe Delvosalle
(2006)


[1] Jean-Louis Comolli: “L’œil contrôle, le corps écoute (filmer le free)”, All That Jazz, Festival International du film de Locarno, 2003