Compte Search Menu

Des révoltes qui font date #58

Novembre 1969 // Le massacre de My Lai, d'abord caché et étouffé, touche l'opinion publique américaine

Dog Faced Hermans - concert Paris - wilfplum_com
Richard Hammer - "The Court Martial of Lt Calley" _BW
En 1994, presque trente ans après les faits initiaux, vingt ans après la libération du principal coupable de ce crime de guerre, le groupe Dog Faced Hermans évoque le massacre de My Lai – et son impunité – dans une chanson-cauchemar à l'écriture et à la construction dramatique particulièrement originales et intelligentes.

Sommaire

My Lai, un massacre d'abord minimisé et caché pendant un an et demi

Le 16 mars 1968, des soldats de la Compagnie C de la 23e division d’infanterie, sous le commandement du lieutenant William Calley, massacrent tous les habitants (hommes, femmes, enfants, nourrissons ; tous civils non armés) du hameau de My Lai au Vietnam. Ce crime de guerre aujourd’hui encore le plus connu de tous ceux perpétrés au Viêt Nam fera entre 347 et 504 morts (respectivement selon l’armée américaine et le gouvernement vietnamien).

Le massacre n’est pas un fait isolé et se place dans la logique d’une stratégie militaire particulièrement sauvage, celle du « search and destroy » et des « free fire zones » : le 15 mars, à la veille de l’opération, les soldats avaient reçu les ordres « d’y aller agressivement, d’éliminer l’ennemi pour de bon, de brûler les maisons, de tuer le bétail, de détruire les vivres et de polluer les puits » ; on leur avait précisé que « quiconque qui fuira ou se cachera devra être considéré comme ennemi ».

Le massacre ne deviendra public qu’environ un an et demi plus tard, en novembre 1969. Il aura d’abord été minimisé, réécrit (une première version des faits parlait de « 128 Viet Congs [combattants de la guérilla ennemie] et de 22 civils tués ») et étouffé, y compris par une enquête interne à l’armée américaine à laquelle participe le futur secrétaire d’État Colin Powell. Trois militaires qui, le 16 mars 1968, tentèrent d’arrêter la tuerie et de sauver des civils cachés furent initialement menacés d’être poursuivis pour trahison (ils seront finalement décorés – trente ans plus tard – pour avoir protégé des civils en zone de combats). Ce n’est qu’après deux lettres de soldats (lanceurs d’alerte avant la lettre), l’une restant dans le cadre de l’armée et l’autre, envoyée par le soldat Ron Ridenhour en mars 1969 au président, au secrétaire à la Défense et à 30 membres du Congrès (dont seulement trois ne classeront pas le courrier sans suite), qu’un journaliste d’investigation indépendant prend le relais et que Time Magazine, Newsweek et la chaine de télévision CBS diffusent l’information en novembre 1969.

L’affaire divisera profondément l’opinion américaine : une partie restant solidaire de la doctrine officielle de l’État et du Pentagone, une autre – sans cesse croissante, entre autres par la révélation des aspects les plus horribles de la guerre – s’y opposant de plus en plus clairement.

William Calley : lieutenant, criminel de guerre, gemmologue

William Calley - mugshot

Le 17 novembre 1970, une cour martiale inculpe quatorze officiers liés au massacre de My Lai. Les débats dureront quatre mois. En avril 1971, le lieutenant William Calley (né en 1943 à Miami) sera le seul inculpé reconnu coupable (de « meurtre avec préméditation » sur 22 des villageois de My Lai). Il sera condamné à perpétuité mais, quelques jours à peine après le verdict, le président Richard Nixon transforme sa peine de prison en liberté surveillée sur une base militaire.


Lorsque le verdict tombe, 80% des Américains s’opposent à sa « sévérité ». Calley devient un symbole des courants nationalistes, patriotiques, belliqueux et parfois d’extrême droite, aux États-Unis. Il est même soutenu par des hommes politiques démocrates tels que le futur président Jimmy Carter (alors gouverneur de Géorgie).

Après une série d’appels, sa peine est réduite à dix ans et, ayant droit à la liberté conditionnelle au bout du tiers de sa peine, trois ans et demi donc, il est libéré à l’automne 1974 !

En mai 1976, il épouse la fille d’un bijoutier de Columbus en Géorgie (le juge qui l’avait libéré assiste à la cérémonie), il travaille dans le commerce de son beau-père et il devient gemmologue (spécialiste des pierres précieuses). Cet élément, d’apparence anecdotique, est important pour la chanson à venir des Dog Faced Hermans. — Philippe Delvosalle

Juste après son procès, Calley ne regrette rien, dans le livre Body Count: Lieutenant Calley’s Story as Told to John Sack (1971), il baigne encore pleinement dans l’idéologie déshumanisante, férocement anticommuniste et raciste de son éducation sudiste et de son entrainement militaire (l’extrait ci-dessous est repris dans le livret de l’album de Dog Faced Hermans) : « We weren’t in My Lai to kill human beings really. We were there to kill ideology that is carried by – I don’t know – pawns, blobs, pieces of flesh. I wasn’t in My Lai to destroy intelligent men. I was there to destroy an intangible idea, to destroy communism. I looked at communism as a Southerner looks at a Negro. It’s evil, it’s bad. »

Presque quarante ans plus tard – le temps de la réflexion ? ; le vent de l’histoire qui a tourné ? – il semble avoir changé de perception et fait la déclaration suivante devant le club Kiwani de Columbus : « There is not a day that goes by that I do not feel remorse for what happened that day in Mỹ Lai. I feel remorse for the Vietnamese who were killed, for their families, for the American soldiers involved and their families. I am very sorry. »

Dog Faced Hermans

Dog Faced Hermans est un groupe anarcho-punk écossais qui se forme au milieu des années 1980 à Édimbourg à partir de la volonté d’une partie du sextet Volunteer Slavery (nommé d’après le titre d’un album de Rahsaan Roland Kirk et dont le premier concert fut un concert de soutien aux mineurs en grève) de continuer de manière plus compacte en incluant du chant à leur musique par la présence de la chanteuse et trompettiste Marion Coutts.

Le futur guitariste Andy Moor avait rencontré le bassiste Colin McLean à un concert de soutien à la Scottish Campaign to Remove the Atomic Menace et, peu de temps après, sans du tout bien se connaître, le second prête au premier soixante LP de sa collection pour l’été : James Brown, Ornette Coleman, les Contortions, beaucoup de free jazz, de musiques africaines et afro-américaines. Cet intérêt musical commun, ces sources d’inspiration donneront une partie du son particulier des Dog Faced Hermans au sein de la scène post-punk britannique, européenne puis mondiale (l’autre partie de leur son venant de groupes contemporains et plus proches géographiquement, aux guitares « angulaires » et abrasives tels que Big Flame ou Bogshed par exemple).

Dog Faced Hermans - No Poll Tax dress

Dès le début de ses activités, le groupe évolue dans une scène très engagée, militante et politisée. En 1988 ils reprennent pour leur second single le chant partisan italien « Bella Ciao », ils s’opposent à la Poll Tax (le fondamentalement inégalitaire impôt locatif forfaitaire par tête de Margaret Thatcher en 1989), jouent avec le musicien kurde en exil Brader, multiplient les concerts (et les disques) de soutien, consacrent une chanson – « Keep Your Laws / Off My Body » – au droit des femmes à disposer de leur propre corps, etc.

Dog Faced Hermans - two gig posters - Wilf Plum

Dog Faced Hermans – deux affiches de concerts de soutien (antifasciste et squat) – source : wilfplum.com

En 1990, suite à plusieurs tournées en compagnie du groupe amstellodamois The Ex, les Dog Faced Hermans les suivent et vont s’établir à Amsterdam (Andy Moor se mettant à jouer dans les deux formations). En 1994, au bout d’une petite dizaine d’années d’existence et d’environ 450 concerts (excellents ; le groupe bénéficie à l’époque d’une encore meilleure réputation de groupe de scène que The Ex), le groupe décide de se séparer mais d’enregistrer un dernier album studio avec Guy Fixsen (du groupe Laika) en tant que producteur.

== Pour en savoir plus (1), interview du batteur Wilf Plum par John Robb

== Pour en savoir plus (2), interview de Marion Coutts et Andy Moor

== Dog Faced Hermans sur Bandcamp

« Calley », chanson-cauchemar

En avant-dernier morceau de Those Deep Buds, ce dernier album studio publié en 1994, on trouve « Calley », une chanson au songwriting et à l’univers sonore subtils et singuliers.


De ce qui ressemble à un sample de musique ethnique et à quelques notes de melodica, émergent une pulsation rythmique et un récitatif plus parlé que chanté. Mais la grande originalité d’écriture réside dans le fait d’aborder le sujet sous l’angle d’une visite rêvée, ou peut-être plutôt cauchemardesque, à la bijouterie de Calley à Columbus.

Dog Faced Hermans – Calley


In my dream I went into Columbus - Columbus, Georgia, through the rain. Seemed only like I knew where I was going - to a store - Bill Calley - something - supplies - the name is hazy. Inside the place was lit against the darkness. Dull, silver, sharp and shiny things - like jewels or tools - I can't remember.

Environ au milieu de la chanson, lorsque la jeune visiteuse qui vient demander des comptes à l’ex-marine prononce les mots de My Lai (« Oh Mr Calley - Please - a moment of your time - about My Lai... »), le morceau s’interrompt une seconde ou deux puis se cabre, s’accélère, bascule vers une fuite qui n’est pas seulement celle de la jeune fille hors du magasin mais celle d’une femme poursuivie par des hommes en uniforme dans la jungle.

Calley, suite et fin


I see my man, he stands behind the counter. His face set all uneven - fairly fit still, the ex-marine. And now I'm here, I have my question ready. Ready as anyone - ready as anyone - "Oh Mr Calley - Please - a moment of your time - about My Lai..."

Suddenly I couldn't see for running and I'm in a space that's screaming and could say no more for choking on the smoke which came smoking which came pouring from the clearing. And I knew why I was running - from the cracking of the branches, from the heavy men behind me. Bulk and sweat in uniform - with implements and running clumsy - knowing that there was no need for caution - no opposition - no defending - easy work. And one I saw his face he'd turned towards me - his face set all uneven like a, like a young man who'd had a stroke at twenty-one. His face he turned towards me and he hisses - "Get out, get out, get out, this my place of business".

Dog Faced Hermans - "Calley" - livret du CD

Dog Faced Hermans – "Calley" – livret du CD Those Deep Buds : paroles et photo de William Calley quittant son commerce

En culminant sur la phrase « Get out, get out, get out, this my place of business » prêtée à Calley et répétée à cinq reprises – et en illustrant le livret du disque par une photo de l’homme sortant de sa boutique –, il apparaît clair que, tout autant que le massacre de My Lai en toile de fond, c’est l’immunité et le retour à la vie civile et aux affaires de son principal coupable qui choquent la parolière Marion Coutts.

Version en concert à Bruxelles, au Gernika, rue du Midi :


Philippe Delvosalle



photo de gauche : détail de la couverture du livre The Court Martial of Lt Calley de Richard Hammer.

photo de droite : les Dog Faced Hermans en concert près de Paris en 1993 – source : wilfplum.com

En lien