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Critique

Migration et musiques (1) : London Is the Place for Me

London Is the Place for Me
En 2002, le label britannique Honest Jon’s Records entamait une série de compilations consacrées à la musique de l’immigration caribéenne et africaine en Grande Bretagne. Les six volumes allaient explorer la calypso de Trinidad, le mento de Jamaïque, le highlife d’Afrique de l’ouest et le jazz des clubs de Londres. Ils avaient choisi comme titre emblématique pour cette série un morceau de Lord Kitchener « London Is the Place for Me ». Quelques années plus tard, ce choix reste toujours aussi pertinent, même si la signification de cette chanson est aujourd’hui avant tout l’histoire d’une trahison cruelle et d’un espoir grandement déçu.

L’histoire raconte que ce morceau est né sur un bateau. En 1948, le paquebot Empire Windrush revenait de Jamaïque, où il avait été rechercher des militaires anglais stationnés dans la région pendant la seconde Guerre Mondiale. De nombreux natifs des Indes occidentales, qui venaient d’obtenir la nationalité britannique à la faveur d’une loi récemment votée pour tous les habitants des pays du Commonwealth ont profité de l’occasion pour effectuer la traversée vers la métropole. 492 immigrés originaires de la Jamaïque et de Trinidad-et-Tobago ont ainsi gagné la capitale. Ils espéraient une vie meilleure, loin des salaires de misère des Caraïbes.

(Lord kitchener apparait à 2:09 de cette actualité d'époque.)

Arrivé au port de Tilbury, le musicien Aldwyn Roberts, alias Lord Kitchener, débarque et présente immédiatement aux quelques journalistes présents pour l’évènement la chanson qu’il a écrite à bord : « London Is the Place for Me ». Bien avant d’avoir mis le moindre pied dans la capitale, le chanteur exprime sa joie de visiter la « mère patrie » et décrit l’accueil cordial que lui ont réservé les anglais qui comme chacun sait sont « des gens vraiment très sociables ». Il poursuit sur le ton d’une lettre au pays, ce que ce morceau est en fait un peu, et explique qu’il est bien installé et qu’il s’est fait déjà beaucoup d’amis.

La Grande-Bretagne a fêté l’année dernière les 70 ans de l’arrivée de l’Empire Windrush, une célébration toutefois entachée de nombreux scandales. Depuis 2012 en effet, Theresa May, alors ministre de l’intérieur, avant de devenir chef du gouvernement, a mis en œuvre le principe de l’ « environnement hostile », ayant pour but de décourager les candidats à l’immigration en leur rendant la vie de tous les jours plus difficile, voire insupportable. Cette mesure a rapidement tourné à la surenchère lorsque des fonctionnaires trop zélés ont pu donner libre cours à leur racisme latent et pourchasser non seulement les candidats à l’immigration, mais également des gens installés en Angleterre depuis toujours. De nombreuses personnes se sont ainsi vu refuser des allocations, des soins de santé, ou pire, ont été expulsées pour ne pas avoir pu prouver leur nationalité britannique. Plusieurs dizaines de milliers de personnes originaires des Caraïbes, dont cette « génération Windrush » sont toujours menacées d’expulsion par le Royaume-Uni.

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La Jamaïque est indépendante depuis 1962. Ses habitants ne sont donc plus sujets britanniques, même si le pays fait toujours partie du Commonwealth. Les archives du paquebot Empire Windrush ayant été détruites en 2010, ses passagers installés au Royaume-Uni ont aujourd’hui toutes les peines du monde a prouvé leur droit à vivre dans un pays qui voit depuis longtemps l’immigration comme une erreur et une menace pour son intégrité raciale et culturelle.

To live in London you are really comfortable / Because the English people are very much sociable / They take you here and they take you there / And they make you feel like a millionaire / London that's the place for me — (Lord Kitchener)

Les six anthologies « London Is the Place for Me » prennent l’histoire à son début, dans les années 1950. Même si des musiciens africains et caribéens s’étaient installés bien avant en Grande-Bretagne, c’est à partir de cette décennie qu’on peut situer les débuts de l’Angleterre multiculturelle qu’on connait aujourd’hui. Les « calypsoniens », les jazzmen, et plus tard les rastas, allaient radicalement modifier le paysage musical de l’île. Leur contribution est difficile à nier, que ce soit par leur influence sur la génération punk, ou leur apport à la culture rave, à la jungle, au drumstep, et tout simplement à la pop. Cette reconnaissance n’ira toutefois pas de soi et il faudra de longues années pour que soit acceptée une vision de l’histoire de la musique qui inclue la participation de la population immigrée.

Cette évolution a été jalonnée de luttes et des chansons qui les ont accompagnées. Alors qu’en 1948, Lord Kitchener faisait l’éloge du pays qu’il appelait sa patrie, et de l’accueil qu’il pensait y recevoir, des années plus tard le ton devait progressivement changer. En 1971, Nicky Thomas se plaignait de l’absence de musique jamaïcaine sur les ondes britanniques: dans la chanson BBC, il ironisait que la route était longue pour arrive à la BBC (“ it’s a long walk to the BBC but I’ll make it someday »). L’explication donnée à ce refus de promotionner la musique noire mêlait le commerce et le racisme de base. Selon les programmateurs, le public n’achète que sa propre image, et des gens comme Nicky Thomas ne lui ressemblait pas.

Quand la situation est devenue tendue entre la communauté immigrée et la police (et l’extrême-droite) et que des émeutes ont éclaté dans les grandes villes du pays, le ton a été donné par l’écrivain-musicien Linton Kwesi Johnson. Alors que les générations précédentes, malgré les vexations dont elles avaient été victimes, avaient soigneusement évité de critiquer le pays d’accueil, Kwesi Johnson, tout en insistant que « quoi qu’on en dise, quoi qu’il arrive, nous sommes là pour rester », écrivait des morceaux comme « Inglan is a bitch » ou « it dread inna Inglan » qui dénonçaient les mauvais traitements et le racisme provenant de la police et des autorités anglaises.

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Des mois après le scandale de la “Windrush generation”, malgré la démission de la secrétaire d’état Amber Rudd, qui avait remplacé Theresa May, (et qui a été réintégrée au gouvernement par Boris Johnson), son successeur Sajid Javid a peu fait pour remettre en question la politique de l’« environnement hostile ». Des dédommagements avaient été décidés pour les personnes déportées à tort, mais leur attribution est extrêmement difficile à appliquer. Il est de plus impossible d’évaluer l’affront et le stress occasionné par les procédures de régularisation, par la mauvaise foi des fonctionnaires et au final de réparer le préjudice moral apporté à une population qui avait cru en une Angleterre bienveillante, accueillante et multiculturelle, qui aurait une place pour elle. (BD)

Ce sujet a également fait l'objet d'une émission de radio dans la série Miam des Médias