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Critique

Leonard Cohen sur le fil

Bird on a Wire - (c) Tony Palmer
En octobre 1971, l’agent de Leonard Cohen propose au critique musical et documentariste anglais Tony Palmer de filmer le poète et songwriter, temporairement lâché par son employeur Columbia après trois albums mythiques enregistrés pour eux, dans ce qui sera peut-être sa dernière tournée avant longtemps.
Je suis un mélange de chanteur à l’européenne, de ‘chansonnier’ comme on dit à Montréal, et – peut-être – de chantre de synagogue. — Leonard Cohen


Méfiant, Cohen pose ses conditions : ne pas le montrer sous l’angle de chansons abordées seulement selon l’angle sentimental, faire une place importante à leur caractère politique (au regard qu’elles portent sur l’actualité de leur époque), et sortir du canevas trop figé du « film de tournée ».

Pour répondre au binôme des premières exigences, Palmer inclut dans le film la lecture de deux poèmes (« Any System » et « The Killers That Run Other Countries » – le premier dès les premières images du film) à la teneur politique évidente, insère une séquence – à l’éthique cinématographique assez discutable d’ailleurs – d’images guerrières atroces au milieu de « The Story of Isaac », chanson biblico-personnelle sur le sacrifice d’une génération. Puis, le cinéaste éclate la chronologie des vingt dates de la tournée en Europe et au Moyen-Orient du printemps 1972, commençant par un des derniers concerts, gâché par un service d’ordre extrêmement zélé et violent, à Tel Aviv, et terminant son montage par un concert compliqué mais finalement bouleversant dans l’intensité de la communion entre musiciens et public : le dernier, à Jérusalem.

Entre-temps, le film aura brouillé les pistes, estompé au maximum les indices d’identification géographique et temporelle de la feuille de route de la tournée et laissé une large part aux questionnements de l’artiste quant aux fondements même de ce genre d’entreprise : ce que jouer une chanson chaque soir peut vouloir dire, en quoi cela peut – si l’on n’y fait pas attention – la vider de tout son sens, de toutes ses émotions.

Parfois, on peut entrer dans une chanson et d’autres fois, elle est inhospitalière, elle ne vous laisse pas entrer. […] Cela dépend beaucoup du moment, de l’état dans lequel on est et de l’honnêteté qu’on a à ce moment-là envers soi-même et envers le public. — Leonard Cohen

Pour éviter de tomber dans la routine, Cohen réinvente ses chansons chaque soir – en change les paroles, souvent avec humour mais aussi la tonalité ou le tempo – et quand malgré ces tentatives, rien ne se passe, qu’aucune magie n’opère, il s’interrompt… voire arrête le concert et rembourse le public.

En miroir à ces moments de doutes et d’échecs, dans un balancement entre dépression et combattivité, entre austérité et générosité, Bird On a Wire recèle aussi (surtout) une série d’interprétations poignantes (souvent presque plus touchantes encore que celles des disques) de ses chansons les plus connues qu’on a l’impression de redécouvrir sous des jours complètement nouveaux. Face au sempiternel faux procès de monotonie qu’on leur fait (et que Cohen leur fait presque lui-même, avec l’autodérision qui le caractérise, il faut le dire), on peut reconnaître comme le chanteur français Bertrand Belin interviewé dans les suppléments du DVD, qu’elles « s’apparentent à une lave, dans ce qu’elles peuvent avoir de violent et de destructeur, [derrière] une apparence assez immobile et inoffensive ».


Philippe Delvosalle
première partie d'un texte paru initialement dans la revue Lectures.Cultures n°6 de janvier-février 2018