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Critique

« A Land Imagined » | Une autre vision de Singapour

A Land Imagined
« A Land Imagined » – « Les Étendues imaginaires » – un voyage dans le Singapour des marges, le Singapour industriel où travaillent les migrants et les illégaux, le tout sous forme de film noir magico-réaliste.

Singapour – l’officier de police Lok enquête sur la disparition de Wang, un ouvrier chinois qui travaillait dans une entreprise de terrassement – la cité-État cherche en effet à agrandir constamment son territoire en gagnant des terres sur la mer grâce à d’importants travaux de remblaiement. Suite à une fracture au poignet, il était devenu chauffeur, convoyant des ouvriers originaires du Bangladesh vers leur lieu de travail. Lok interroge le contremaître et son bras droit mais ceux-ci ne révèlent rien, préférant cacher le fait que les ouvriers n’ont plus été payés depuis longtemps et que leur passeport a été confisqué « pour qu’ils ne le perdent pas ».

Lok, insomniaque, va alors tenter de se mettre à la place de Wang, qui souffrait également de problèmes de sommeil. Il se rend dans les baraquements où logent les migrants, à quatre dans une chambre minuscule infestée de punaises de lit. Son regard est attiré par l’enseigne au néon du cybercafé situé en face. Il y fait la connaissance d’une jeune femme aux airs mystérieux, Mindy.

Loin des immeubles rutilants du centre-ville et des nombreux espaces verts de la cité-jardin, le film de Siew Hua Ye montre une autre facette de Singapour, celle de la périphérie, celle des sites industriels. L’image d’ouverture se focalise sur les immenses tas de gravats et de sable, importés de Malaisie, du Cambodge, du Vietnam, et sur les monstrueuses machines-outils qui déplacent inlassablement cette matière pour créer de nouvelles terres, changeant par la même occasion les formes naturelles des îles qui composent la cité-État, supprimant les sinuosités d’origine des côtes et créant des lignes droites peu inspirées.

Le film parle d’une société qui n’est pas aussi égalitaire, intégrée et ouverte aux autres qu’elle n’en a l’air : aux franges de la ville vit un monde parallèle d’immigrants sous-payés ou des illégaux qui construisent inlassablement les nouveaux immeubles ou triment sur les divers sites de remblaiement mais qui n’ont pas de place dans la cité singapourienne. Le réalisateur a côtoyé pendant trois ans ces migrants pour mieux appréhender leur manière de vivre, leurs aspirations, leurs habitudes. Il les décrit dans les baraquements qui les hébergent ; il dénonce les patrons véreux qui les payent – quand ils sont payés. En effet, souvent leur salaire est retenu pour compenser soi-disant le prix du voyage. Et il n’y a pas d’issue quand le passeport est confisqué, mis sous clé.

Les images sont très contrastées : celle de jour, plutôt rares, sont très « blanches », les couleurs sont absentes, renvoyant aux gravillons délavés des sites industriels et au sable clair des plages nouvellement créées. Elles ont l’air surexposées, filmées en plein soleil de midi, ce soleil perçant de l’équateur, ou presque, à un degré près. La nuit, tout change : Singapour est l’empire des néons, comme beaucoup d’autres villes de l’Est et du Sud-Est asiatiques. Ils apportent une atmosphère et une tonalité très spécifiques aux images, tonalités qui sont moins présentes dans le cinéma du reste du monde (Christopher Doyle, directeur photo de Wong Kar-wai notamment, en parle dans ce clip). Ces lumières peuvent être froides et blafardes, comme ces projecteurs qui éclairent comme en plein jour les bateaux et le port, qui forme la ligne d’horizon, au loin, sur de nombreux plans. Mais elles prennent également des couleurs très chaudes, comme ce rose fuchsia qui domine dans l’entrée du cybercafé. Les néons dominent le film qui a été tourné pendant la mousson, essentiellement de nuit, renvoyant au monde onirique et aux « étendues imaginaires » (le titre du film en français).

Car, si le film commence comme commentaire social d’une société aux nombreux paradoxes, il se poursuit dans une réalité qui n’est peut-être pas celle qu’on imagine. Wang, puis Lok, se réfugient au cybercafé — un havre de paix pour insomniaques et solitaires — où ils jouent à Counter-Strike, un jeu de combat, pénétrant dans un monde différent, virtuel. Leurs histoires se mêlent sans qu’on ne sache plus où est la vérité. Elles oscillent entre réel et imaginaire, entre rêve et réalité, suivant une frontière indéfinissable. Certaines scènes se répètent, avec des acteurs différents, notamment cette séquence de danse, de transe même, qui, par trois fois, entrecoupe le fil narratif.

Ce long-métrage suit certains codes du film noir : une disparition, une enquête, de nombreuses scènes de nuit, mais il possède des caractéristiques propres au cinéma asiatique : la femme fatale ne correspond pas aux clichés d’Hollywood ; elle est tout droit issue d’un manga, plaisant au regard masculin — au « male gaze » — d’un homme asiatique. Elle a un look punk rock, des tatouages, des cheveux courts. Le côté magique-réaliste est aussi très asiatique, tout comme l’importance des rêves (voir par exemple dans Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul, ou certains films de Wong Kar-wai).

A Land Imagined est un film à regarder, même s’il laisse parfois perplexe. La beauté des images, souvent atypiques – un site industriel peut être beau, dans toute sa brutalité – invite le spectateur à un voyage dans un Singapour où les failles sont bien présentes, loin de l’image du pays rêvé.


A Land Imagined a remporté le Léopard d’Or au Festival de Locarno en 2018.

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> en VOD sur UniversCiné


Texte : Anne-Sophie De Sutter

Crédits photo : Films de Force Majeure et IMDB