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Critique

« La nuit du 12 », un film de Dominik Moll

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enquête, féminicide, Grenoble, Dominik Moll

publié le par Yannick Hustache

Une jeune fille sauvagement assassinée. Un paquet d’hommes suspectés et de pistes suivies mais une enquête qui s’enlise rapidement. Au grand dam de l’équilibre mental de l’équipe d’enquêteurs pour qui cette affaire vire à l’obsession.

Sommaire

Un crime crapuleux… un comme tant d’autres !

Une fraiche nuit d’octobre (le 12 donc !) dans la région de Grenoble. Alors qu’à l’hôtel de police de la ville, on a organisé une petite sauterie « entre hommes » pour officialiser la mise à la retraite de l’ancien « chef » de la PJ locale et introniser son remplaçant, le très prometteur capitaine Yohan (Bastien Bouillon), à Saint-Jean-de-Maurienne, Clara Royer (Lula Cotton Frapier), une jeune fille de 21 ans quitte vers les 3-4 heures du matin la petite fête entre copines organisée chez son amie Nanie (Pauline Serieys) et rentre chez elle. Au détour mal éclairé d’un parc, elle croise une forme masculine ( ?) encapuchonnée qui l’appelle par son prénom et l’asperge d’un produit hautement inflammable avant d’y bouter le feu…

Mais l’enquête piétine rapidement devant l’absence de preuves tangibles qui confondraient l’un des suspects appréhendés. D’un côté, on sent poindre le découragement mêlé de fatalisme moralisant dans l’équipe de la PJ. C’est que « Clara, à force de jouer avec le feu des fréquentations troubles l’aurait peut-être un peu cherché » murmure-t-on au sein même de la PJ. Et de l’autre, un Marceau ulcéré qui va jusqu’à s’en prendre physiquement à l’un des suspects de l’enquête, et se voit écarté de l’équipe.

Trois années presque jour pour jour plus tard après la mort de Clara, l’enquête est relancée par une juge d’instruction (Anouk Grinberg, qu’on aimerait revoir plus souvent dans des rôles de ce genre) et à nouveau confiée à un Yohan plus travaillé de l’intérieur par l'impuissance et le remord que jamais. Forts de moyens techniques et financiers nouvellement alloués et bénéficiant du renfort de la très prometteuse inspectrice Nadia au sein de son équipe quelque peu décimée, l’enquête semble repartir sur de nouvelles pistes.

Confiée à la PJ de Grenoble plutôt qu’à la gendarmerie locale, l’équipe qui se charge de l’enquête compte une demi-douzaine d’hommes placés sous l’autorité du « jeune célibataire promu » Yohan. Parmi eux, il y a le déjà vieux briscard Marceau (Bouli Lanners) dont le couple va à vau-l’eau. Tous deux semblent particulièrement affectés par cet assassinat et à mesure que s’allonge la liste des hommes que fréquentait Clara. Parmi eux, on trouve un rappeur éconduit qui lui a dédié un titre où il promet « qu’il va la cramer », un homme déjà condamné pour violence conjugale et un troisième, qui est une sorte de clochard solitaire qui vit dans un chalet quasi insalubre…

La compagnie des hommes

Dès l’entame du film – c’est la fête à la PJ après le court plan introductif d’un cycliste accomplissant de nuit quelques tours de piste en solitaire – on comprend que ce thriller suivra et épiera de près les faits et gestes durant mais aussi en dehors des heures de service d’un petit groupes d’enquêteurs selon un découpage temporel linéaire des plus classiques, et sans aucun flashback explicatifs. La seule césure qui parait diviser le film en deux parties certes d'inégales longueur, opposables sur la forme et le fond, qui vont se rejoindre et se fracasser sans se confondre sur un même constat final d’échec, ce sont les trois années où l’affaire du 12 octobre est classée « sans suite », avant la réouverture de l’enquête. On pense quelque part aux deux détectives hantés et anéantis à la fin du Memories of Murder (2003) de Bong Joon-ho et toujours sans l’ombre d’une piste probante à la clôture du film. Ici, le capitaine Yohan a bien du mal à trouver le sommeil et combat vainement par le sport l’impuissance qui le ronge. Son subalterne mais aussi aîné et colocataire invité momentané (après sa séparation) et philosophe à ses heures, Marceau, combat la tristesse et la frustration sentimentale depuis que sa femme l’a quitté par un surinvestissement dans son travail, qui finiront par l’amener au bord du pétage de plombs et à son retrait de l’équipe.

Le reste de ce microcosme très mâle partage comme trait commun une certaine misère sentimentale et sexuelle – célibataires contraints et/ou fiers (?) collectionneurs de leur lot de casseroles affectives - qui tentent de mettre à mal l’enthousiasme du jeunot de l’équipe en passe de se marier (et qu’on ne reverra plus en deuxième partie e film). Mariés à leur travail, certes, mais avec aussi parfois les quelques « avantages » en nature qui en découlent, comme ce sofa usagé et déclassé que réclame avec insistance l’un des péjistes pour son usage personnel. Une bande de grands gamins parfois, qui y vont régulièrement, au cours de l’enquête, de leur commentaires sentencieux à propos de Clara, cette « fille aux comportements limites »

Routine au poste

Dominik Moll dont la maitrise des codes du polar à la française (Harry, un ami qui vous veut du bien ou le glaçant Seules Les bêtes…) s’attarde volontiers et en détail sur les manières et méthodes de travailler dans cette PJ de province, sur leur mode de fonctionnement interne et leurs rapports à la hiérarchie ou leurs réactions aux injonctions de celle-ci, dans une mise en scène aussi sobre qu’efficace (les interrogatoires criants de réalisme), et qui plus est pour un film qui jouit de décors et paysages naturels grandioses de cette région de montagnes et de vallée. On pense parfois à un L627 acclimaté à l’air raréfié des sommets, loin de l’agitation de Paris, voire même à l’ambiance caractéristique des polars du 87ème District d’Ed McBain centrés sur la dynamique interne d’un commissariat d’une ville jumelle fictive de New York.

La source des femmes

Mais si l’équipe « masculine » de la PJ de Grenoble a abouti à une impasse dans le meurtre de la nuit du 12 octobre (finalement, la seule certitude absolue du film), c’est bien en s’appuyant sur une série de ressorts purement féminins que l’enquête repart sur de nouveaux développements. Au départ, il y a l’intuition forte de la juge qui relance les investigations, que quelque chose pourrait se produire lors de l’anniversaire du drame autour de la tombe de Clara, et l’exploitation difficile des résultats obtenus devra beaucoup à l’expertise des réseaux sociaux de Nadia et à son idée de demander le concours de deux locutrices en langages des signes afin d’afin d’affiner la lecture d’images muettes…

Mais en vain !

Un féminicide comme un autre ?

« Tous les hommes qu’on a interrogés étaient capables de commettre ce crime ! » — Marceau

La nuit du 12 est donc le récit au long cours d’un féminicide demeuré impuni mais qui laisse d’indélébiles traces. Un meurtre monstrueux (Clara est morte brulée vive) sans autre mobile que celui de sa « condition » de femme, et que sa propre liberté semble avoir été une raison suffisante pour la condamner au supplice et à la mort. Dans ce film où - comme le rappelle Marceau - « tous les hommes qu’on a interrogés étaient capables de commettre ce crime, », on retrouve un partage très houellebecquien des sexualités masculines entre des jeunes qui jouissent, prennent leur plaisir (et jugent quand même un peu) et des « vieux » abonnés à la misère sexuelle (et qui jugent beaucoup).

Et au milieu, des femmes écartelées entre leur condition d’objets à la fois de désir et de frustration, de victimes de violence et même de spectres qui hantent les vivants (l’homme du cimetière). Comme le résume Marceau en une formule lapidaire : « quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes ». Car malgré l’égalité « établie » entre femmes et hommes, les « homicides « ici au sens de meurtres d’hommes assassinés parce que homme » restent de l’ordre de l’insignifiance statistique pour les criminologues, et les « victimes femmes », demeurent toujours sous le coup d’une suspicion généralisée de principe, quant à un « comportement soi-disant déplacé », quasi synonyme de « part de responsabilité » dans ce qui leur est arrivé (ou leur arrive), qui est hélas toujours trop présent dans les mentalités.

Mais il faudrait se garder de ne voir dans « La nuit du 12 » qu’un manifeste à placer sous la bannière « Me Too » (les œuvres pamphlets débouchent trop souvent de piètres résultats finaux), tant Dominik Moll, à la fois par son casting très ouvert (peu de têtes connues, pas d’acteurs.ices bankables), la justesse de description du fonctionnement du maillage police/système judiciaires à travers le fonctionnement quotidien de ses composantes humaines (on est loin de Paris et de ses hiérarchies froides), son sens du timing (le film reste tendu et lisible de bout en bout) et de la narration, y compris dans le nuancier descriptif de personnages secondaires absolument crédibles (les proches et ex de Clara, les flics de l’équipe, la brochette de suspects…), livre un film qui reste longuement dans les têtes après son visionnage, et un gout amer en bouche !

Et même si l’on garde comme image ultime le regard halluciné d’enquêteurs au bord du gouffre et dévorés par leur propre échec, le film se termine néanmoins sur une légère note d’optimisme ! Après la nuit vient l'aube !

LA NUIT DU 12, de Dominik Moll

France, Belgique, 1h54

Texte : Yannick Hustache

Crédits photos: THE PR FACTORY & Cinebel

Agenda des projections

Sortie en Belgique le 31 aout 2022, distribution THE PR FACTORY

En Belgique francophone, le film est programmé dans la plupart des salles de Wallonie et de Bruxelles

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