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Des révoltes qui font date #52

1968 // Un poète soviétique s'insurge contre les actes de violence commis par le pouvoir

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Le piège est imparable. Une corde plantée de drapeaux rouges et la horde des loups se fige, frappée par la peur. Les chasseurs en embuscade n'ont qu'à tirer. Devant la mort, les animaux se tiennent immobiles. Une sidération qui rappelle au poète russe Vladimir Vyssotski celle de son propre peuple face à l'autorité soviétique.

Sommaire


Pourquoi, chef de la meute, réponds, réponds,

galopons-nous, traqués, vers les fusils,

pourquoi ne pas tenter de braver l'interdit ?

Sur la neige tombent les loups

D’après la légende, l’homme se serait consumé. L’abus d’alcool, les nuits sans sommeil et les drogues auraient eu raison d’un corps moins vigoureux. On sait pourtant que ce qui porte un être à se détruire en toute conscience ne se lit pas dans son train de vie. S'agissant de Vladimir Vyssotski, c'est dans ses chansons qu'il faut chercher la clé du désarroi. Des chansons qui condensent le mal-être d'un peuple privé de liberté.

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Vladimir Vyssotski, né en 1938, est décédé en 1980, il avait 42 ans. Il était, et est encore, le chanteur le plus aimé, le plus adulé de la Russie, tous publics confondus. Et pourtant, jamais ou presque il ne fut autorisé à se produire dans son pays. Parce qu’il dérogeait à la ligne idéologique du Parti, ses performances devaient demeurer clandestines. Il apparaissait dans les salons, les usines, les clubs et les universités, tandis que des cassettes de ses chansons circulaient sous le manteau. La situation, dont les autorités se faisaient malgré tout complices, valut à l’artiste des ennuis sournois. Si, contrairement à tant d’intellectuels soviétiques, il n’eut pas à connaître les affres d’une condamnation, l’emprisonnement ou la déportation, la constance des rumeurs et les campagnes de diffamation dont il était la cible ne pouvaient laisser indemne sa personne enflammée.

Que lui reprochait-on au juste ? De ne pas mettre son art et sa popularité au profit du régime. Tant il est vrai que l’écriture de Vyssotski témoignait d’une puissance de suggestion rare. Acteur de métier, la compagnie d’une guitare n’avait en rien changé sa manière d'être sur scène. Au contraire. On aurait dit que le fait d'interpréter ses propres textes décuplait encore son potentiel dramaturgique. Ce talent qu’il avait de se mettre à la place des autres, de s’approprier un point de vue ou une sensibilité, produisait sur le public un effet de reconnaissance immédiat. Les militaires pensaient qu’il avait combattu parmi eux, les prisonniers qu’il avait fait de la prison, les voleurs qu’il était un criminel, les athlètes qu’il pouvait gravir des sommets, et si les objets ou les bêtes avaient eu la parole eux aussi, ils l’auraient pris pour un des leurs, car c’est avec une égale ferveur qu’il célébrait l’animé, l’inanimé et le vivant dans sa multiplicité. Que ce soit avec humour ou avec gravité, par prudence autant que par goût, par délicatesse autant que par inventivité, ses textes regorgeaient d’images et de métaphores censées déjouer la censure. Mais quel que soit le sujet abordé, ses paroles tombaient juste. Aujourd'hui encore, ce phrasé au fond peu aimable, va loin ; âpre, rocailleux, volontiers déclamatoire, tempéré d'une ironie salvatrice, il ne laisse personne indifférent

Cible vivante

S’il n’y a aucune ambiguïté dans l’activité du poète lorsqu'il s'attache à décrire le monde qui l'entoure, celle-ci le rattrape dès lors que ses écrits contredisent la propagande officielle. Le poète a beau nier toute intention séditieuse, quoi qu’il fasse son regard est politique. Vyssotski n’avait pas vraiment à cœur de critiquer un pays qu’il aimait de façon inconsidérée. On en veut pour preuve le fait qu’il ne quitta pas l’URSS quand son mariage avec l’actrice franco-russe Marina Vlady lui ouvrait cette possibilité. Plutôt que l'exil, il choisit de voyager, beaucoup, loin. C’est ainsi qu’il put se produire en public et enregistrer quantités de chansons. Après quoi il ne manquait jamais de revenir, chez lui, à la maison. Ce sentiment d’appartenance et d’attachement à la patrie est une affection bien connue en Russie. Très réel, ce mal du pays possède son vocabulaire propre : toska o rodine ou nostalghia, titre d’un très beau film de Tarkovski sur le thème du déracinement.

Cet éloge de la transgression qu'est La Chasse aux loups est certainement un des morceaux les plus significatifs de l'art de Vyssotski. Sous les dehors de la fable animalière, le propos ne cherche pas tant à se déguiser qu’à rallier différentes strates mémorielles. Mieux qu’une image, la fable raconte la durée, la répétition, l'absurde fatalité que pourrait rompre l'acte transgressif. Dans la tradition russe, la chasse aux loups s'associe à un dispositif bien précis. Les chasseurs procèdent toujours de la même manière. Une corde plantée de petits drapeaux rouges vient circonscrire le périmètre de la battue. On lâche les chiens. Affolés, les loups se mettent à fuir mais, arrivés devant les drapeaux, ils se figent, sidérés. La corde hérissée de rouge leur inspire une insurmontable terreur. C’est là que les chasseurs les attendent pour les abattre.



Je m’élance de toutes mes forces, les muscles bandés
Mais aujourd’hui comme hier,
Ils m’ont cerné, ils m’ont cerné :
Ils me rabattent joyeusement vers leurs auxiliaires,
Derrière les sapins s’activent les fusils à deux coups :
Les chasseurs dans l’ombre sont dissimulés.
Sur la neige tombent les loups
En cible vivante transformés.

Jusqu'à la nausée

Naturellement, Vyssotski endosse le point de vue d’un individu pourchassé. Nul besoin pour lui d’insister sur le fait que les drapeaux arborent la couleur du communisme puisque c’est aussi celle du sang. En revanche, aucun aspect de l’appareil à tuer n’échappe à la description ; la violence graphique renvoie tout entière à la puissance meurtrière d’un système qui ne laisse à sa proie aucune chance de survie.


C’est la chasse aux loups, c’est la chasse sans pitié !
Aux carnassiers gris, aux mères et aux louveteaux !
Les rabatteurs crient et les chiens aboient jusqu’à la nausée.
Le sang sur la neige et les taches rouges des drapeaux...

Déjouant les attentes des chasseurs, le loup-narrateur qui est vieux et n’a plus rien à perdre franchit la ligne rouge, barrière symbolique. Sera-t-il suivi ? Aura-t-il la vie sauve ? La fin reste ouverte. On voit bien toutefois qu’il ne s’agit pas pour Vyssotski de proposer un modèle. Jamais autant l’acte de rébellion n’aura engendré dans le trouble sa propre solitude. Dans sa manière d’être, Vyssotski qui, soit dit en passant, était le fils d’un colonel soviétique, était plutôt un franc-tireur. Par principe, il refusait d’accorder sa guitare. Dans son chant, il avait pris le parti de prolonger les consonnes plutôt que les voyelles. Mille petites manies de cet ordre s'affichaient dans son comportement en se passant de justification. Comme le poète, le vieux loup n’a rien du meneur prêt à se sacrifier pour l’avenir de la meute. Aucun argument, aucune vision collective ne vient soutenir un geste d’insoumission qui se défend seul, pulsion orpheline dans un système de désespoir.



Subir, je n’ai pas voulu. J’ai couru.
Au-delà des drapeaux, le désir de vivre est plus grand !
Seulement, tout joyeux, derrière moi j’ai entendu
Les hommes pousser des cris d’étonnement.

La Chasse aux loups

La Chasse aux loups a aussi inspiré un film documentaire à Zlatina Rousseva (Belgique, 1993, 105 min). La cinéaste a entrepris un long voyage jusqu’au fin fond de la Sibérie, en compagnie de deux personnes, mi-gangsters mi-businessmen, un ex-prisonnier du goulag qui a fait fortune dans les mines d’or, et son associé. Cette petite communauté a pour destination une espèce de no man’s land aurifère plongé dans la demi-obscurité. Le film est entrecoupé de chants de Vyssotski. (MR)

La fiche du film sur film-documentaire.fr

Notons enfin que La Chasse aux loups est également le titre d’un roman de Louise Michel rédigé à Londres en 1890. Les révolutionnaires russes sont au centre de ce livre nourri des souvenirs de la Commune.



Les extraits cités ont été remaniés à partir de la traduction d'Hélène Ravaisse publiée sur le site wysotsky.com.

Lien vers le texte complet de la chanson en russe et en français.


Texte : Catherine De Poortere

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