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Critique

Joe Henderson et Alice Coltrane: The Elements

Joe henderson et Alice Coltrane - Elements
Il y a quelques mois, sur les ondes de Radio Campus, au sein de l'hommage musical rendu par un ami disquaire bruxellois à Alice Coltrane, décédée ce 12 janvier 2007, une longue plage d'une petite dizaine de minutes m'avait particulièrement touché.

Un album enregistré à l'automne 1973 à Los Angeles et qui, en quatre longs développements (de sept à treize minutes), explore - entre la musique, la spiritualité ésotérique et l'étude de la matière - les quatre éléments qui, depuis des temps reculés, ont permis à des philosophes de différentes civilisations de tenter de décrire le monde, la nature et même l'humain.Dans le bouddhisme ancien, le catudhatu observe les sensations sous l'angle de quatre propriétés - la cohésion, l'inertie, l'expansion et la chaleur - très intimement liées aux quatre éléments qui seront ceux de «nos» philosophes grecs présocratiques: respectivement, l'eau, la terre, l'air et le feu.

L'hindouisme et les philosophies japonaise ou maori par exemple rajoutent tous un cinquième élément: l'éther pour les hindouistes, le vide pour les Japonais et la flore pour les Maoris. Même s'il fut déjà remis en cause par des philosophes atomistes comme Aristote ou Épicure, ce mode d'appréhension suggestif et poétique du monde continua à inspirer les artistes au cours des siècles: peintres, poètes, compositeurs… jusqu'à l'épistémologue Gaston Bachelard (en quatre ouvrages, de 1936 à 1946) pour mettre le pied dans le vingtième siècle et se rapprocher du disque qui nous occupe.

Marquée par les spiritualités extra-occidentales (surtout hindoues), la musique de ce disque utilise à foison des instruments - percussifs ou à cordes - caractéristiques de cette ouverture du jazz des années septante aux musiques orientales et nord-africaines: tamboura pour Alice Coltrane (en plus du piano, de la harpe et de l'harmonium), congas, percussions nord-africaines, gongs et cloches chinoises et indiennes pour le percussionniste Michael White, tablas pour Baba Daru Oshun…

Très logiquement, vu le propos du projet, les inflexions musicales se font, selon l'élément qui les inspire, plus légères ou plus pesantes, plus chaudes ou plus froides, plus dynamiques ou plus statiques… Ce qui peut déboucher sur une écoute ludique du disque: associer à l'aveugle (en blind test) chaque élément à chaque composition. Mais - et c'est le principal - la musique tient aussi debout par sa propre force si on lui retire le tuteur-prétexte du concept-album. Inventive (e.a.: l'utilisation d'une chambre d'écho sur le saxophone de Water pour donner aux notes qui s'en échappent la forme de bulles d'air remontant du fond de l'océan) et souvent soutenue par le groove hypnotique de la contrebasse de Charlie Haden, elle évite le piège de l'atomisation et propose une vraie fusion, complice et inspirante, qui sublime chacun des musiciens par la place que lui laisse le collectif. Un très beau disque trop méconnu.

 

Philippe Delvosalle
2007


Rebonds :

  • Jean Ferry REBEL : « Les Elémens » & André Cardinal DESTOUCHES : « Les Éléments" » - BR2823
    Compositions baroques françaises de, respectivement, 1737 et 1721.
  • Darius MILHAUD : « Les quatre éléments » - EM6751 (LP)
    Cantate pour soprano et orchestre composée en 1956 d'après quatre textes de Robert Desnos.
  • Frank MARTIN : « The Four Elements » - EM1763 ou EM1924
    Oeuvre symphonique composée en 1963-1964 par un compositeur suisse au style post-dodécaphonique.
  • Christian ESCOUDÉ & Jean-Charles CAPON : « Les quatre éléments » - UE6980 (LP)
    Enregistré en 1976, un des maîtres de la guitare jazz manouche (Christian Escoudé) en duo avec un violoncelliste.
  • Sélections (musiques, cinéma de fiction et documentaire…) du Passage 44 sur les quatre éléments :
    https://www.lamediatheque.be/loc/p44/sel/selectionspassees.php

 

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